Le sérieux de l’existence humaine

Cette année, c’est sur l’arrière-fond d’une gravité inhabituelle que la communauté chrétienne célèbre la joie de Pâques.
Un film – qui est en train de faire le tour du monde – rapporte les dernières heures de la vie de Jésus. Le réalisateur a choisi de mettre la Passion en images, avec l’art consommé du cinéaste et le talent des acteurs. Il fait remonter à nos mémoires l’immense souffrance qui s’est abattue sur le Christ avant qu’il ne soit déposé dans le tombeau. Ce que nous aurions tendance à oublier nous revient en plein visage, avec la bouleversante puissance des images !
La Bible, à travers la voix des Prophètes, avait pourtant annoncé sa mort avec un réalisme saisissant.
« Il était si défiguré qu’il ne ressemblait plus à un homme ; il était abandonné de tous, semblable au lépreux dont on se détourne ; comme un agneau conduit à l’abattoir, il n’ouvrait pas la bouche. » Les psaumes parlent « d’un ver et non d’un homme ».
Chaque époque à ses sensibilités, La nôtre cache la souffrance et la mort ; elle se détourne de tout ce qui fait mal ! Le mot d’ordre c’est d’être bien dans son corps et dans sa tête. Il y a soixante ans, les prédicateurs parlaient encore de la Passion le jour de Pâques. Aujourd’hui, on se rend tout de suite au matin de la Résurrection. La montée sur le Golgotha est une parenthèse. La croix est devenue un motif décoratif ! Voyez, par exemple, la difficulté que nous avons à présenter l’Eucharistie comme le sacrifice du Christ. On préfère dire qu’elle est un repas convivial et fraternel, un moment de joyeuse fête.
Aussi, quand on voit s’abattre sur l’Innocent le déchaînement de la violence, nous sommes profondément heurtés ! Le malaise ne fait que s’accroître lorsque nous apprenons des Prophètes la raison de ce déferlement des ténèbres : « C’est à cause de nos fautes qu’il a été transpercé ; c’est par nos péchés qu’il a été broyé. »
L’acceptation de notre responsabilité personnelle dans la mort de l’Innocent est l’antidote le plus fort contre cet instinct qui nous pousse à condamner les autres, tandis que nous nous estimons supérieurs. C’est un coup d’arrêt donné à l’organisation d’un univers où « le mal est partout dénoncé, jamais avoué ; toujours subi, jamais commis !  » Établir un lien entre notre péché et la Passion du Christ, c’est le remède le plus efficace contre l’antisémitisme et contre toute forme de racisme. C’est aussi et surtout nous regarder dans la vérité de notre être. « L’axe du mal » traverse notre coeur. C’est dans cette prise de conscience que la guérison devient possible. N’est-ce pas quand nous découvrons la maladie qui nous ronge que nous allons voir le médecin ! Avoir besoin d’un Sauveur, c’est déjà s’ouvrir au Salut qu’il nous apporte.
La liaison entre la montée au Golgotha et le surgissement du matin de Pâques donne à nos existences un incomparable poids de sérieux. Nous devenons perméables à l’appel qui monte du coeur de Dieu et que relaie la voix de « la plus haute autorité morale sur terre », disait Gorbatchev, celle du Pape. L’humanité, expliquait-il, est à une croisée de chemins : « Elle peut faire de ce monde un jardin, ou le réduire à un amas de cendres. »
Le chemin nous est tracé : à nous d’y marcher avec la puissance de l’Amour que nous communique le Ressuscité. Nous ne pouvons abandonner notre poste quand on sait qu’ « Il nous a aimés jusqu’à l’extrême ».
Mgr Guy-Marie Bagnard, 2 avril 2004 – Message de Pâques