Laïcité : confiance et appréhension

L’Assemblée des évêques de France vient de s’achever. L’essentiel de ses travaux a porté sur la laïcité. Des intervenants bien connus ont apporté leur contribution : le cardinal Jean-Louis Tauran, chargé des relations entre le Saint-Siège et les États, M. René Rémond, au titre de sa compétence d’historien, le Père Jean-Paul Durand, o.p., pour la partie juridique, M. Guy Coq, pour sa réflexion de philosophe sur la société, et Mgr Joseph Doré, archevêque de Strasbourg, comme théologien.
Il se trouve que le problème de la laïcité est aujourd’hui projeté sous les feux de l’actualité, en particulier par la question du port du foulard islamique ou celle de l’enseignement du fait religieux dans les écoles publiques, etc… On voit à quel point ces problèmes, apparemment anodins, suscitent beaucoup de débats dans les esprits et obligent à des réflexions de fond.
Quelle est donc la place de la religion dans notre société marquée par le régime de laïcité ? Comment réguler les liens Église – État avec les Gouvernants et la société civile ? Ce genre de problème a été constant dans l’histoire, mais il a pris un tour nouveau en raison des transformations de la société, en particulier par la présence de religions nouvelles dans notre pays : islam et bouddhisme, par l’apparition de dérives sectaires et des extrémismes de toute tendance.
Dans ce contexte fragilisé, il est à craindre que le centenaire de la Loi de séparation de l’Église et de l’État du 9 décembre 1905 – qui sera donc fêté dans un peu plus d’un an – ne ranime d’anciens conflits.
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Comment résumer le travail des évêques ?
? Ils ne souhaitent pas que soient modifiés les termes de la Loi de 1905, elle-même complétée par les Accords de 1923-24. C’est simple sagesse de maintenir ce qui a été si difficilement mis au point et qui a permis un modus vivendi raisonnable entre les différents partenaires. Pourquoi mettre en cause cet équilibre ?
? Savoir comment, en d’autres pays, se vivent les liens entre les États et l’Église catholique est une source précieuse d’enseignement. Car le pluralisme, en ce domaine, est aussi une richesse. Il nous évite de considérer notre situation française comme le modèle qui s’imposerait à tous. C’est particulièrement vrai en ces moments où l’Europe élargie se constitue. J’ai retenu un passage de l’exposé du Cardinal Tauran :
« Dans l’Europe des 25, 14 États sont liés au Saint-Siège par un Accord concordataire : Allemagne (12 Länder), Autriche, Espagne, France, Italie, Portugal, Luxembourg, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie. Il est intéressant de noter que seuls six États professent expressément le principe de la séparation de l’Église et de l’État : Hongrie, Lettonie, Portugal, République Tchèque, Slovaquie et Slovénie. L’Allemagne, l’Espagne, la Lituanie et l’Estonie rejettent ouvertement l’option de la « religion d’État », alors que l’Italie et la Pologne proclament l’autonomie et l’indépendance des pouvoirs spirituel et temporel. La France est le seul pays à se proclamer laïque dans sa Constitution (comme la Turquie ! ). »
? Face à la tentation du repli et de la sclérose, dans une situation où l’Église est devenue minoritaire, les conférenciers, chacun à sa façon, ont invité l’Église et les chrétiens à prendre leur place dans la société : que l’Église soit « formatrice de la démocratie » ; que les chrétiens deviennent des « créateurs d’humanité » ; qu’ils n’aient pas peur « d’investir la vie publique », car ce n’est pas « l’économique » qui est le lieu du « tenir ensemble », mais bien plus profondément le spirituel. L’Église est une haute instance morale. On pourrait lui reprocher de ne pas intervenir ; de rester silencieuse face à une opinion changeante et sans repères.
Chacun a la liberté de « croire » ou de « ne pas croire », d’adhérer à une religion plutôt qu’à une autre. Mais la foi – si elle est une affaire de la conscience privée – n’en a pas moins une dimension publique, car elle a, inévitablement, un effet social. Personne ne peut contester le « rôle considérable des chrétiens dans l’animation de la société. » « Appelés à l’incarnation », ils sont obligés d’inventer la manière d’inscrire l’esprit évangélique dans un contexte social toujours nouveau.
? En bien des secteurs de l’existence, l’État et la Société ont pris le relais de l’Église : hôpitaux, culture, enseignement, etc.. Celle-ci est alors amenée à se centrer sur le mystère dont elle vit et à saisir la spécificité de sa mission. Deux passages de la Lettre des évêques de France l’expriment :
« En même temps qu’elle constate sa pauvreté, son affaiblissement institutionnel et une certaine perte de reconnaissance sociale, elle apprend à vivre à l’intérieur d’elle-même le mystère de communion qui la constitue » (p. 79). Et encore : « Affirmer la nature sacramentelle de l’Église, c’est souligner d’abord son enracinement dans le mystère qui la constitue et qui l’oblige sans cesse à se décentrer d’elle-même. Car elle est le signe du Christ qui la précède, qui la fait vivre et qui l’attend » (p. 85).
Mais si le côté éprouvant de cette situation comporte pour l’Église des éléments purificateurs et stimulants, en vue d’une prise de conscience approfondie de son identité et de sa présence au monde, il n’en reste pas moins que la place visible de la religion au sein de la société est remise en cause. Mgr Dagens s’en faisait l’écho dans une interview à propos de la suppression de la référence à l’héritage religieux dans la Constitution européenne. Cette attitude, disait-il, « est révélatrice d’une conception étroite, restrictive et mesquine de la laïcité. Cette fois-ci, on passe de la non-reconnaissance des religions à leur exclusion ».
Mesure-t-on les conséquences d’une loi qui interdirait tout signe religieux dans l’espace social ? Qu’en irait-il de ces mêmes signes dans les écoles catholiques sous contrat ? Faudra-t-il faire disparaître les calvaires dans les villages de France ? Enlèvera-t-on toutes les croix le long des chemins ? Interdira-t-on toute sonnerie de cloches aux enterrements ? Ce ne sont plus aujourd’hui des questions oiseuses. Ne doit-on pas craindre que demain, dans nos pays de liberté, il se passe la même chose que ce qui est arrivé dans les pays totalitaires à régime marxiste ? Ce qui semblait hier totalement impensable ne l’est plus tout à fait aujourd’hui. Sans être alarmiste, on peut légitimement être dans la crainte ! C’est pourquoi il est capital pour la paix sociale que le pouvoir politique et l’Église puissent se reconnaître mutuellement et se respecter dans leur domaine propre.
? Des problèmes très concrets réclament des réponses et obligent à des échanges. C’est ce qui a conduit, depuis trois ans, le Gouvernement et l’Épiscopat à se rencontrer, au-delà des clivages politiques gauche-droite. Lionel Jospin – alors Premier Ministre – avait proposé une instance de concertation. Jean-Pierre Raffarin a repris l’initiative.
Les dernières rencontres ont permis d’aborder les modalités de l’utilisation des cathédrales, ainsi que les problèmes du secret professionnel. D’autres devraient suivre pour examiner des points importants : la lettre de mission donnée aux permanents laïcs face à la législation du travail – le statut des maîtres dans les écoles catholiques – le jour libéré pour la catéchèse – les aumôneries d’hôpitaux – l’impact de la régionalisation – etc…
Sans rien toucher à la Loi de Séparation de 1905 et aux Accords de 1923-24, on s’oriente vers des accords négociés chaque fois qu’un problème se présente. Ainsi s’élabore une jurisprudence qui finit par constituer un corps de doctrine auquel on peut se référer. C’est une solution pragmatique qui a l’intérêt de sauvegarder le « vivre ensemble » et la paix sociale. C’est bien l’esprit de la conclusion du Cardinal Tauran :
« Le dialogue de la vie pousse les responsables de l’Église comme de l’État à se rencontrer et à collaborer pour le bien commun des sociétés particulières. Si l’homme est un « animal religieux » à la fois croyant et citoyen, les deux pouvoirs sont condamnés à s’entendre sans se confondre, à se fréquenter sans se combattre. Sur ce parcours escarpé, ils trouveront toujours l’aide du Saint-Siège : c’est une des tâches de la diplomatie pontificale. Dans le fond, il s’agit non seulement de contribuer à la liberté des hommes et à la concorde sociale mais, pour nous pasteurs de l’Église, d’assurer « la place du Christ et pour ainsi dire son droit de cité dans l’histoire de l’homme et de l’humanité. » (Redemptor hominis, n. 10)

Mgr Guy-Marie Bagnard, 21 novembre 2003