LA PRIÈRE À MARIE : un itinéraire de contemplation, une source pour l’action

Chaque jour, sur les ondes des radios chrétiennes, les auditeurs peuvent s’associer à la prière du chapelet. Beaucoup sont sensibles à cette prière simple et facile qui les rejoint sur les lieux où ils vivent.
Pour la plupart du temps, ce sont des personnes malades dans leur chambre d’hôpital, des personnes âgées dans les maisons de retraite, des mères de famille qui travaillent au foyer, mais aussi des automobilistes qui circulent sur les routes et toutes sortes de personnes en pleine activité.
L’expérience montre que beaucoup de gens – quand ils sont seuls et à l’abri de tout regard – se tournent vers Dieu, particulièrement avec cette prière à Marie qui est à la portée de tout le monde. C’est un fait qu’  » aujourd’hui dans le monde, malgré le vaste processus de sécularisation, on enregistre une exigence diffuse de spiritualité qui s’exprime justement en grande partie dans un besoin renouvelé de prière. » (Novo Millennio ineunte, n°32)
C’est sans doute parce que cette prière est si facile que le Pape la propose à tous. Il a saisi l’occasion de l’anniversaire de son élection au Siège de Pierre pour en rappeler l’importance dans la spiritualité chrétienne.
Il s’en explique dans une lettre d’une cinquantaine de pages, justement datée du 16 octobre 2002. C’est le jour qui, écrit-il, a marqué le « début de la vingt-cinquième année de mon pontificat ». Il y annonce :
« Je proclame l’année qui va d’octobre de cette année à octobre 2003, année du Rosaire. Je confie cette directive pastorale à l’initiative des différentes communautés ecclésiales. »
Je voudrais relayer cette directive du Pape auprès de tous les chrétiens du diocèse et les inviter à donner à la prière du chapelet toute la place qu’elle devrait avoir dans une vie chrétienne.
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Sans doute faut-il d’abord rappeler ce qu’est cette prière. Prier le rosaire, ce n’est pas seulement contempler Marie. C’est, avant tout, méditer sur la vie de Jésus. Oui, il est vrai, le chapelet, en reprenant la salutation angélique, s’adresse à Marie, mais on la prie alors comme celle qui nous met en chemin vers Jésus. Aux noces de Cana, elle a donné une consigne, qu’elle ne cesse de redire à tous ses enfants d’aujourd’hui et de demain : « Faites tout ce qu’il vous dira !  »
Prier le rosaire, c’est approfondir notre regard sur Jésus en demandant à sa Mère les grâces de contemplation qui étaient les siennes. N’a-t-elle pas regardé longuement son enfant grandir à Nazareth, dans le silence ! Ne l’a-t-elle pas accompagné pas à pas jusqu’à l’âge adulte ? N’a-t-elle pas recueilli avec la plus grande attention chacune de ses paroles ? N’a-t-elle pas été à ses côtés aux heures les plus sombres, celles de la Croix ?
Parmi toutes les créatures, Marie a été, dans l’humanité, celle qui était – et qui demeure – la plus proche de Jésus. C’est en raison de cette intimité que nous la prions. On ne se tourne donc pas vers elle comme vers un écran qui retient l’image sur lui, mais comme une porte qui donne sur la Lumière.
Jean-Paul II s’inscrit dans cette logique. C’est pourquoi il n’a pas hésité à élargir le nombre des mystères de Jésus à contempler, ceux qu’il nomme les « mystères lumineux », et qui viennent s’ajouter aux mystères joyeux, douloureux et glorieux. Il propose ainsi à la contemplation du priant, le Baptême de Jésus, les Noces de Cana, l’Appel à la conversion au début de sa vie publique, la Transfiguration et enfin l’Institution de l’Eucharistie.
De cette façon, le rosaire devient un « résumé de l’Évangile ». Prier le chapelet, c’est donc demander l’aide de Marie pour mieux entrer dans l’intimité du Christ . Cette imploration insistante de la Mère de Dieu « s’appuie sur la certitude confiante que son intercession maternelle est toute puissante sur le cour de son Fils »
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Le moyen par lequel le rosaire réalise ce programme spirituel, c’est la prière répétitive. Entendons-nous bien ! Les mots qui se répètent généralement fatiguent ; ils émoussent l’attention et finissent même parfois par irriter. Notre époque, éprise de nouveauté et de changement, supporte mal la monotonie ! L’impression de « déjà vu », de « déjà entendu », fait fuir !
Mais il est des cas où le mouvement inverse se produit. Tout dépend de ce qui est dans le cour ! Quand le cour aime, il n’éprouve aucune fatigue à exprimer le sentiment qui l’habite. Au lieu d’éteindre le feu intérieur, la répétition l’entretient et l’accroît.
« Ainsi, écrit le Pape, l’amour ne se lasse pas de se tourner vers la Personne aimée par des effusions qui, même si elles sont toujours semblables dans leur manifestation, sont toujours neuves par le sentiment qui les anime. »
Les mêmes mots qui reviennent sur les lèvres véhiculent la nouveauté d’un amour qui s’approfondit. Comme la respiration, toujours semblable, développe la vie du corps, ainsi la prière, avec les mêmes mots, nourrit la vie de l’âme.
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Pour ne pas sombrer dans le vide ou le repli narcissique sur soi-même, la prière répétitive a besoin d’un support. Cet appui, elle le trouve dans la contemplation d’un événement de la vie du Christ, proposé au début de chaque dizaine. Le regard du cour se fixe alors sur cet épisode évangélique tandis que les paroles de l’Ave Maria – dont le centre de gravité est le Nom de « Jésus » – s’enchaînent pour demander à Marie de nous ouvrir au mystère contemplé !
« La répétition se nourrit alors du désir d’être toujours plus pleinement conformé au Christ. C’est là le vrai programme de la vie chrétienne. Le Rosaire nous aide à grandir dans cette conformation jusqu’à parvenir à la sainteté ».
Par le rosaire, le chrétien met ainsi en ouvre l’appel du Pape dans sa Lettre pour le nouveau millénaire : « Repartir du Christ ». L’entrée dans ce programme de vie, explique le Pape, « se mesure à la capacité des chrétiens de pénétrer le mystère de Dieu, dans lequel se trouvent cachés tous les trésors de la sagesse et de la connaissance » (Col 2, 2-3).
Comment mieux exprimer cette vérité chrétienne : la prière est le stimulant le plus fort pour l’engagement. Alors qu’on la considère souvent comme une perte de temps, comme un frein, comme une fuites des réalités et qu’alors on lui préfère l’oxygène apparemment plus tonifiant de l’action, elle est en fait un levier puissant pour la prise, éclairée, des responsabilités.
Plus on s’imprègne du Christ et plus l’action trouve sa forme chrétienne et sa fécondité. Car il ne suffit pas d’agir ; encore faut-il agir selon l’Esprit du Christ.
Or la méditation soutenue des mystères du Christ, dans la récitation du rosaire, nous renvoie à la vérité sur nous-mêmes ! Car le chemin du Christ récapitule le chemin de l’homme, de tout homme !
« En contemplant la naissance de Jésus, l’homme de prière découvre le caractère sacré de la vie ; en regardant la maison de Nazareth, il apprend la vérité fondatrice de la famille selon le dessein de Dieu ; en écoutant le Maître dans les mystères de sa vie publique, il atteint la lumière qui permet d’entrer dans le Royaume de Dieu et, en le suivant sur le chemin du Calvaire, il apprend le sens de la souffrance salvifique. Enfin, en contemplant le Christ et sa Mère dans la gloire, il voit le but auquel chacun de nous est appelé, à condition de se laisser guérir et transfigurer par l’Esprit Saint. »
Ainsi la prière du chapelet devient-elle une source féconde pour la mission en même temps qu’une lumière qui dirige l’action !

Mgr Guy-Marie Bagnard, 20 décembre 2002