La faiblesse au service d’une cause

Lorsqu’un homme aussi populaire que l’Abbé Pierre prend la parole et fait une confession publique sur un aspect intime de sa vie, le coeur des français se met à battre plus fort. Les confidences d’un prêtre que l’on admire émeuvent toujours. Certains se réjouiront de cette « authenticité », d’autres – plus nombreux qu’on ne le pense – seront partagés ! Un aveu si personnel – jeté sur le devant de la place publique – a quelque chose de déstabilisant ! Il trouble et fragilise ! Il agresse même !

Pourtant, face à une faute, l’accueil de l’Évangile et l’adhésion à son message établissent le pécheur dans la grâce et le gardent dans l’espérance ! On lit sous la plume de Dostoievski cette vérité si profondément chrétienne : « L’homme ne peut pas commettre de péché capable d’épuiser l’amour infini de Dieu. » Et sainte Thérèse de Lisieux : « Si j’avais commis tous les péchés possibles, j’aurais toujours la même confiance, je sens que cette multitude d’offenses serait comme une goutte d’eau jetée dans un brasier ardent !  » Jean-Marie Vianney ne dit pas autre chose. Alors, comment comprendre cet aveu si étrangement donné en spectacle ?

C’est qu’ici la « faiblesse passagère » prend un accent particulier. Elle est érigée en argument au service d’une cause affirmée sans détour : que soit supprimée « l’obligation » du célibat consacré pour les prêtres. La popularité du pénitent accrédite le bien fondé de la cause qu’il défend ; elle confère du poids au jugement sur lequel elle débouche infailliblement : l’Église se trompe de siècle en continuant à choisir ses futurs prêtres parmi ceux qui ont accepté de s’engager dans le célibat consacré. Elle rend les prêtres malheureux et amplifie la raréfaction des vocations !

Revenir ici – dans un espace aussi restreint que celui d’un éditorial – sur les raisons qui conduisent l’Église à préférer ce choix n’est pas le moment ni le lieu. D’un mot, cependant, il faut rappeler que la justification ultime de cette tradition millénaire se trouve dans le coeur de l’Apôtre qui aime son Maître et qui sait qu’il peut s’appuyer dans la confiance sur Sa grâce. L’Apôtre offre sa vie au Christ, en voulant qu’elle soit totalement à l’image de son Maître. Il ne la donne pas à moitié. Le célibat consacré témoigne de la rencontre avec Celui qui est la vérité et la fin de toutes choses. Dans la vie de l’Apôtre, marqué de faiblesses et d’infirmités, il devient signe de transcendance. Le monde est en attente d’un tel signe. C’est ce qu’exprimait Jean Guitton, il y a quelques années : « Ayant faim et soif de l’Absolu et ne le trouvant nulle part à l’état pur, nous avons besoin d’avoir près de nous un être semblable à nous, un être qui, même dans sa médiocrité et sa misère, incarne l’idée de l’Absolu et nous prouve par sa présence qu’il peut exister, qu’il est même plus près de nous que nous ne le pensons. » (Jean Guitton, Dialogues avec Paul VI).

La raison du célibat est donc, avant tout, d’ordre spirituel et, si l’on peut dire, « mystique ». C’est pourquoi l’Église le conserve comme un véritable trésor. Certes, la majorité des Douze était sans doute mariés, mais ce que l’on oublie souvent, c’est que les Apôtres ont modifié leur lien avec leur épouse. On en trouve la trace écrite dès l’année 390 au canon n°2 du 2e Concile de Carthage, et dans les conciles africains qui ont suivi. Voici l’un des passages les plus significatifs : « Il convient que les saints évêques et les prêtres de Dieu observent en tout la continence afin qu’ainsi nous aussi nous gardions ce que les Apôtres ont enseigné et ce qu’a conservé une coutume ancienne. »

Comment ignorer ces données historiques remises en valeur par les travaux des spécialistes ? Le mot « continence » est à prendre dans sa signification la plus littérale. Il veut dire que l’Apôtre restait marié, mais qu’il n’avait plus de commerce avec son épouse. Sa vie était désormais mise à la disposition du Christ qui envoie.

La confidence de l’Abbé Pierre a sur l’opinion une autre conséquence des plus dommageables. Si le plus populaire d’entre les prêtres de France avoue une faiblesse passagère, on pensera qu’il en va de même, plus ou moins, pour les autres. En affirmant que la sexualité est « une force vitale extrêmement puissante », on laisse entendre que personne ne peut échapper à son attraction. On en viendra logiquement à penser que le prêtre a une vie publique et une vie privée et que, derrière les apparences, il y a la réalité ! Bref, dans une société où le sexe est de plus en plus omniprésent, on a bien du mal à penser que certains ne cèdent pas au comportement général. Et l’on sait que, dans une société uniformisée, les dissidents ont de la peine à trouver leur place !

Je voudrais dire à mes frères prêtres combien le choix qu’ils ont fait de suivre le Christ jusque dans le célibat, les rend bien plus percutants dans leur témoignage, aujourd’hui plus qu’à une autre époque. Ils deviennent une question ! Susciter une question, c’est déjà ouvrir un chemin d’évangélisation, c’est faire sortir de son univers familier celui qui y a installé tranquillement sa vie. Le célibat consacré est l’attachement le plus manifeste au Christ, en même temps qu’il est l’expression d’un service sans réserve des hommes.

Il est vrai que la lumière de ce don total est portée dans un vase d’argile. Mais ce n’est pas parce que le vase est d’argile que la lumière en est moins belle !

Ce qui est paradoxal, c’est que l’institution du mariage est tombée aujourd’hui en complète désuétude. Or, c’est dans ce contexte-là que l’on voudrait voir l’Église abandonner le célibat consacré pour les prêtres. Le cardinal Ratzinger écrivait en 1997 : « Plus une époque est pauvre en matière de foi, plus les chutes sont fréquentes. Ainsi le célibat perd de sa crédibilité, et ce qu’il veut vraiment dire n’apparaît plus. Mais il faut comprendre que dans les époques où le célibat est en crise, le mariage l’est également. Car aujourd’hui nous ne sommes pas confrontés aux seules ruptures du célibat, le mariage lui-même, comme base de notre société, est de plus en plus fragile.  » (Le Sel de la Terre, p. 192). Faudrait-il que le célibat consacré connaisse le même effondrement que celui du mariage ? Faudrait-il que la vie du prêtre s’aligne sur celle du monde ?

Comme l’écrit le Cardinal, la radicalité évangélique n’est acceptable que dans un climat de foi. Le célibat du prêtre, vécu librement dans son authenticité, confirme les époux dans leur fidélité mutuelle. En ce sens, le célibat du prêtre a un impact social bien plus fort qu’il n’y paraît. Il confirme tous ses frères dans leur vocation propre.

Surtout, il accrédite le passage de l’Alpha et l’Oméga dans notre monde ; et il en maintient la trace dans l’histoire. Et en ce sens, il est puissamment évangélisateur, puisqu’il en rend la mémoire présente et en montre l’actualité dans la vie d’un homme qui s’est offert totalement à LUI.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 11 novembre 2005