La conversion est possible

Pour le chrétien familier de la liturgie, l’appel à la conversion qui se fait entendre au début du carême n’est pas une surprise. D’une année à l’autre, chacun l’attend et se prépare à l’accueillir. Mais cet appel prend un accent particulier dans le texte d’Évangile de ce troisième dimanche de Carême. Ce qui est souligné avec force, c’est l’urgente nécessité de la conversion, avec une perspective menaçante : « Vous périrez tous !  »
Deux faits dramatiques, tirés de l’actualité du moment, viennent illustrer et justifier l’urgence de la conversion : – Il s’agit du massacre de Galiléens par Pilate, dans le Temple de Jérusalem ; – et de la disparition de 18 personnes mortes écrasées sous l’effondrement de la Tour de Siloë.
De ces deux faits précis, l’opinion courante donnait une interprétation religieuse : « Si ces gens sont morts ainsi brutalement, c’est que Dieu les a châtiés ! La brutalité de leur mort démontre la gravité de leur faute. Dieu, Maître des événements, intervient pour désigner clairement les pécheurs. » Ainsi raisonnaient les gens de l’époque.
Mais leur interprétation ne s’arrêtait pas là ! Ceux qui avaient échappé à ce drame estimaient, eux, avoir bénéficié de la faveur de Dieu. C’était même parce qu’ils étaient justes et amis de Dieu qu’ils avaient été protégés de cette cruelle épreuve. Donc la conclusion s’imposait : « La conversion n’est pas pour nous !  »
Le Christ s’élève contre cette lecture si partiale : « Ces gens qui ont péri, leur dit-il, n’étaient pas plus pécheurs que les autres !  » En quelques mots, Jésus déclare qu’on ne peut pas établir un lien d’évidence entre les événements qui arrivent à quelqu’un et sa relation à Dieu, entre le cours extérieur de son existence et l’intériorité de son coeur. Ce sont deux réalités absolument distinctes. Impossible donc d’établir une correspondance entre la réussite sociale – ou le malheur humain – et l’état de sainteté ! On a affaire à deux ordres différents, sans doute pas absolument séparés, mais, en tout cas, dont il n’est pas possible, en raison de notre vue trop courte, de déceler les liens. En somme, les sens des événements, leur enchaînement et leurs signification profonde échappent à la condition humaine !
C’était déjà vrai pour l’homme de l’Ancien Testament ! Ce qui heurtait profondément la mentalité religieuse d’alors, c’était justement la réussite des « méchants ». Comment celui qui se détourne de Dieu peut-il avoir une existence si florissante. Le psalmiste questionnait à Dieu et lui exposait son scandale : »Je vois le succès des méchants. Jusqu’à leur mort, ils ne manquent de rien. Ils jouissent dune santé parfaite. Ils échappent aux souffrances des hommes ; ils échappent aux coups qui frappent les mortels. Leur bouche est arrogante. Tranquillement, ils amassent des fortunes. » (Psaume 72)Et de même au psaume 9 : « A tout moment, ce qu’ils font réussit ! Comment comprendre la réussite de ceux qui font le mal ? « Dieu, qui « n’est pas un Dieu ami du mal  » et chez qui « le méchant n’est pas reçu », comment peut-il laisser le méchant réussir dans ses entreprises ? Le croyant se trouve déconcerté !
Pour l’homme du Nouveau Testament, le scandale est encore bien plus grand car c’est par la souffrance, la croix, c’est-à-dire ce qui est mauvais, ce qui est mal, que le Bien du Salut est apporté ! « C’est par ses blessures que nous sommes guéris », dit la première épître de saint Pierre.
Le méchant réussit, le croyant connaît l’échec ! Ainsi, les pistes sont brouillées ! Le sens profond des événements échappe à la compréhension humaine. Nous devons donc renoncer à voir comme Dieu voit. Impossible de surplomber l’histoire ; de se mettre à la place de Dieu et de connaître comme Il connaît ! Saint Paul lui-même s’écrie : « Oh, abîme de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu ; que ses secrets sont insondables et ses voies impénétrables !  » (Ro 11, 33). Job, cet autre ami de Dieu, reconnaît sa petitesse face à la sagesse de Dieu : « Je ne fais pas le poids devant Dieu. J’ai abordé, sans le savoir, des mystères qui me confondent. Je mettrai donc la main sur ma bouche !  » L’histoire ne livrera son secret qu’une fois son cours achevé. Ce qui en constitue la réalité profonde est, par nature, quelque chose qui n’est pas de l’ordre de l’expérience sensible ; cela échappe, pour une très large part, à notre vision.
Par contre, dans ce clair-obscur, des lumières subsistent pour éclairer le chemin de l’existence humaine.
La première de ces lumières provient des toutes premières pages de la Bible, alors que la Création vient de sortir de la main de Dieu : « Dieu vit que cela était bon ! C’était très bon !  » Dieu n’a jamais renié cette bénédiction des commencements. L’homme s’est détourné de Lui, certes ; mais le Créateur a gardé sur son oeuvre un regard de bonté et de bienveillance. Tout n’est donc pas fondamentalement avili et vicié, enfermé dans le mal ; la trace des origines demeure liée à ce regard de bonté que Dieu n’a pas repris !
La seconde de ces lumières nous vient du sens que la révélation chrétienne donne au temps. C’est dans le temps et par lui que la vie de Dieu nous arrive. Le temps est comme un cadeau qui nous est offert pour permettre le retournement du coeur. C’est grâce au temps que la conversion est possible. Dieu accorde des délais ! Même dans l’urgence, il laisse encore à l’homme la possibilité de se retourner. Le temps qui s’étire – alors que l’on croyait avoir touché le terme – est l’expression de cette bienveillance de Dieu. Dieu fait une ultime tentative, comme s’Il n’était jamais arrivé au bout de sa patience.
Telle est la signification de l’image du figuier qui achève ce passage évangélique. L’arbre a grandi, mais il tarde à donner du fruit ! Le propriétaire est venu voir bien souvent comment se manifestaient les indices de la récolte attendue. Mais rien ! Toujours rien ! A chaque fois, il s’en est retourné bredouille ! Le moment arrive où une décision s’impose ! On voit sans peine à quelle solution le propriétaire va se rallier : il faut couper l’arbre, car il épuise le sol pour rien !
Alors intervient comme une sorte de dialogue émouvant à l’intérieur du coeur de Dieu : « Peut-être faut-il encore attendre un peu. Je vais entourer cet arbre d’un soin particulier ; je vais retourner la terre, y mettre de l’engrais, l’arroser », etc… Le temps donné, les délais accordés, sont l’expression d’un sentiment qui qualifie le Coeur de Dieu : la miséricorde.
Comment, dès lors, se comporter devant cette attitude qui dévoile le fond de l’être de Dieu ? Blaise Pascal – dont vous connaissez les célèbres « Pensées » – explique que Dieu a voulu éliminer un des grandes défauts de la nature humaine : la paresse. Le moyen qu’il a pris, dit-il, c’est sa miséricorde.
Pour certains, la miséricorde de Dieu devrait entraîner la nonchalance, l’inertie. En effet, puisque Dieu est miséricordieux, on peut se laisser aller ! Dieu passera par-dessus nos négligences ; il pardonnera tout ! La miséricorde serait donc une prime donnée à l’apathie et à l’indifférence.
Au contraire, la miséricorde de Dieu, explique Pascal, permet à l’homme de garder confiance. C’est elle qui lui donne l’espérance qu’en travaillant, en agissant, il pourra toucher le coeur de Dieu. Dieu n’est pas inaccessible. Sa miséricorde dynamise l’action de l’homme au lieu de le dissuader d’agir. C’est un remède contre le découragement et la « déprime » !
Mais encore faut-il que l’homme apprenne à ne pas sombrer dans cette attitude que l’on appelle la pusillanimité. Ce sentiment consiste à sous-estimer ses propres forces ; à ne rien entreprendre parce que l’on évalue ses propres potentialités au-dessous de ce qu’elles sont réellement. Être pusillanime, c’est une façon de se dévaluer. « Non, je ne pourrai pas faire ceci ou cela. Je n’en serai pas capable !  » On doute de soi ! On se récuse devant ce qui, pourtant, ne dépasse pas nos forces et on doute de ce que la grâce de Dieu peut faire en nous. Il y a ainsi une manière de se sous-estimer qui est, en fait, contraire à l’humilité.
Comme au figuier, Dieu nous donne encore du temps ! Il est patient. À sa patience s’ajoute sa miséricorde qui ouvre la porte à toutes les audaces, à condition, bien sûr, que nous gardions confiance dans les possibilités que la bonté de Dieu a déposées en nous : « Dieu vit que cela était bon. » Notre conversion est encore possible aujourd’hui !

Mgr Guy-Marie Bagnard, Homélie pour le 3° dimanche de Carême 2004