La Constitution européenne : ultime version – Un silence plus éloquent que toutes les paroles

Vendredi dernier, 20 juin, a été présenté officiellement à Thessalonique, le projet de la future Constitution européenne ; actuellement 15 pays et bientôt 25.
Sous la présidence de M. Valéry Giscard d’Estaing, le groupe d’experts a travaillé depuis mars 2001 ; le résultat est un document d’une bonne trentaine de pages. Il ne s’agit encore que d’un projet, mais d’un projet revêtu d’une haute autorité puisque c’est dans cette version-là qu’il a été soumis aux Chefs d’État. Désormais, chaque pays est appelé à l’entériner, avec sans doute des possibilités d’amendement.
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Quand des pays s’unissent, ils le font en cherchant à identifier le centre de gravité de leur unité. C’est l’objet du préambule qui s’ouvre par ces mots : « Conscients que l’Europe est un continent porteur de civilisation ; que ses habitants venus par vagues successives depuis les premiers âges de l’humanité, y ont développé progressivement les valeurs qui fondent l’humanisme : l’égalité des êtres, la liberté, le respect de la raison… »
L’orientation de fond est ainsi donnée dès les premières lignes. L’Europe reconnaît que son unité ne procède pas d’abord d’une proximité de frontières, mais d’une commune civilisation que les siècles ont contribué à développer.Dans le passé, bien des pays d’Europe ont contracté entre eux des alliances de tout genre ; ils le faisaient au gré des intérêts politiques, en vue de la sauvegarde de leurs frontières, de la protection contre un envahisseur, etc… Ce n’était que des alliances provisoires, parfois aussi vite dénoncées qu’elles avaient été conclues. Aujourd’hui, on assiste à une entreprise d’une toute autre envergure. L’Europe veut s’unir au-delà de tous les intérêts passagers. Et c’est pourquoi elle part à la recherche de ce qui a fait l’essentiel de son histoire. Alors, elle s’interroge : qu’est-ce qui permet aux pays d’Europe de se ressembler, comme dans une famille ? Pour cerner ce qui leur est commun, on ne trouve pas d’autre mot que celui de « Civilisation » dont l’originalité se dégage à partir de valeurs qui lui sont propres : égalité, liberté, respect de la raison, rôle central de la personne humaine avec ses droits inviolables, aide aux plus faibles, respect du droit.Si donc l’Europe s’unifie, ce n’est pas d’abord pour se défendre contre d’autres grandes Puissances qui voudraient l’absorber ; c’est avant tout pour sauvegarder la civilisation dont elle est fière et dont elle se sent responsable. Elle a conscience de détenir un trésor qui ne saurait disparaître sans que cette disparition ne devienne une perte irrémédiable pour l’humanité elle-même !
Car les valeurs qui l’ont faites, l’Europe a le sentiment qu’elles sont si profondément enracinées dans la nature de l’homme, qu’elles ont une portée universelle et que s’y référer est, pour l’avenir de l’humanité, une question de survie !
Se pose alors une question : où se trouvent les sources de cette civilisation ? Une précédente rédaction du préambule comportait une double mention : la civilisation gréco-latine et la philosophie des Lumières. Dans le texte présenté aux Chefs d’État, il n’en est plus question. Tout a disparu.
Des voix, en effet, s’étaient élevées pour faire observer que, si l’on faisait état des origines gréco-romaines et de la philosophie des Lumières, il était vraiment injustifié que l’on ne nommât pas aussi la tradition judéo-chrétienne, car celle-ci a véritablement tissé en profondeur le vêtement dont aujourd’hui nous nous habillons avec quelque fierté !
Que s’est-il passé ? C’est assez simple. On a préféré faire disparaître toute référence historique, plutôt que de devoir énumérer parmi elles « la source chrétienne ». N’est-il pas coutumier aujourd’hui de réduire au domaine privé tout ce qui relève de l’identité chrétienne ! Pourtant, citer le christianisme comme un apport fondamental de notre civilisation ne relève pas de la croyance, mais bien de l’objectivité de l’histoire. Il ne s’agit pas là d’une opinion, mais d’une vérité.
Les historiens n’ont pas de peine à montrer que le sens de la personne que nous partageons communément aujourd’hui – et qui est si présent dans la Constitution – est une « invention » typiquement judéo-chrétienne. La notion d’égalité entre les hommes provient en droite ligne de l’Évangile. De même, l’idée d’un temps qui a une direction – et non pas un mouvement cyclique comme le pensaient les Grecs – dérive de la vision de l’histoire portée par le christianisme. C’est à cette vision que l’on doit la notion de progrès et la place centrale donnée à la vertu d’espérance. L’histoire est orientée ; elle a un sens, une direction. Nous ne sommes pas projetés contre le mur de l’absurde.
Enfin, c’est encore dans un contexte chrétien que s’est forgée l’idée de la laïcité, si chère à l’homme contemporain. On en prend mieux la mesure quand on étudie l’Islam où la foi religieuse ne peut se distinguer de l’appartenance au pays dont on est citoyen. Religion et nation se confondent.
Que dire de l’Amour de charité ? Dans le climat chrétien, il renvoie tout simplement à l’Etre même de Dieu et invite tous les hommes, fils d’un même Père et frères en humanité, à s’aimer les uns les autres, « comme je vous ai aimés », dit Jésus.
Au moment où s’élabore la Constitution de l’Europe, ce n’est vraiment pas bon signe de voir ainsi s’installer des silences, gros d’un refus de l’histoire. La priorité accordée à une lecture « idéologique » du passé (c’est le mot de Mgr Tauran, de la Secrétairerie d’État au Vatican) est aujourd’hui difficilement dissimulable.
Car si, cherchant à cerner l’essentiel qui nous unit, nous commençons par mutiler l’héritage, nous risquons de devenir peu crédibles aux yeux des nouvelles générations, celles qui auront à prendre le relais, alors que, dans le même temps, nous faisons entrer « le fait religieux » dans les disciplines à enseigner à l’école !
Ces jeunes générations ne manqueront pas de déceler « l’immaturité intellectuelle » de leurs aînés qui refusent d’assumer le donné objectif de l’histoire, alors même qu’ils s’en réclament pour asseoir l’identité d’une civilisation qui leur est chère. Ils agissent à la manière de ces adolescents qui ne trouvent rien de bien chez leurs parents, mais qui ne parviennent pas à quitter le logis familial.
Faut-il rappeler, explique Florence Küntz, conseiller régional de Rhône-Alpes, qu’ « une référence explicite à l’héritage chrétien n’aurait entraîné aucun effet juridique et n’aurait pas remis en cause la séparation des pouvoirs. Bien au contraire, selon les mots du Souverain Pontife, « donner de l’espace aux racines chrétiennes » n’aurait rien ôté à la juste laïcité des structures politiques et aurait aidé « à préserver l’Europe du double risque du laïcisme idéologique et de l’intégrisme sectaire. » »
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L’héritage chrétien n’étant pas nommé, à plus forte raison en va-t-il de même pour la référence à Dieu. C’est Jean-Paul II lui-même qui avait demandé à M. Valéry Giscard d’Estaing que Dieu soit explicitement évoqué dans la Constitution. Certains avaient même souhaité qu’une phrase au moins puisse être réservée à cette évocation. Plusieurs propositions avaient été émises, par exemple : »Les valeurs de l’Union européenne comprennent les valeur spirituelles de ceux qui croient en Dieu comme source de la vérité et de la justice, de la bonté et de la beauté, et ceux qui ne partagent pas cette croyance, mais qui trouvent ces valeurs universelles dans d’autres sources. »
Avouez qu’il n’y a rien de compromettant. En fait, la Constitution, sur ce point, a encore préféré garder le silence !
Quoi qu’il en soit, une chose est certaine, c’est que la recherche de ce qui fait le coeur profond de l’Europe oblige la réflexion à changer de registre. Car jusque là, toutes les étapes qui avaient conduit à la construction de l’Europe, étaient d’ordre économique ou administratif. Que l’on songe à la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier), l’ouverture du Marché Commun, la CEE (Communauté économique européenne), la monnaie unique, etc… Aujourd’hui, ce silence délibéré sur la source de nos valeurs, nous condamne à venir de nulle part, comme un enfant sans parents. Nous sommes fils de personne. L’Europe, comme Dieu, a le privilège unique d’être sans origine.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 27 juin 2003