La charité ne se sous-traite pas

L’industrie moderne fonctionne de plus en plus avec ce qu’il est convenu d’appeler « la sous-traitance ». Une firme automobile, par exemple, fait appel à une entreprise spécialisée en tissus pour habiller les sièges de ses voitures. Elle fera de même pour les pneumatiques, pour le moteur, etc…
Le système, en se généralisant, donne naissance à des entreprises dont le seul travail consiste en l’assemblage de toutes les pièces fabriquées ailleurs. C’est la rentabilité qui contraint à cette spécialisation et au fractionnement du travail. Cette répartition conditionne l’efficacité et la rapidité.
Ce modèle économique, fait de segmentation et de fractionnement, imprègne toute notre vie en société. N’a-t-on pas comme but principal – un peu partout exprimé – l’augmentation du taux de croissance, l’élévation du niveau de vie ! Cette réalité économique influence nos manières de voir et de penser.
On en retrouve la trace même dans notre façon d’envisager la vie en Église, à commencer, très concrètement, par l’organisation de la vie d’une paroisse. Il y a ceux qui s’occupent de la liturgie, ceux qui se consacrent à la catéchèse, d’autres qui prennent soin des finances, se dévouent au service des mouvements, prennent en charge les problèmes matériels, etc. La somme de toutes ces activités constitue l’animation de la communauté. A première vue le dynamisme de la paroisse semble résulter de l’addition de toutes ces spécialisations. Une même personne ne pouvant suffire à tout, on demande à chacun de se spécialiser.
Cette nécessaire répartition des tâches – qu’impose toute vie en groupe – ressemble fort à la « sous-traitance ». Comment se fera alors l’assemblage de cet ensemble d’activités ? Certainement pas par un lien extérieur comme le cordon qui retient les perles d’un collier ; ni par un agencement sur le modèle des pièces d’un puzzle qui trouvent chacune leur place ; mais dans un lien organique par lequel circule une même vie entre tous les acteurs. On pense alors à la comparaison de saint Paul : « Notre corps forme un tout ; il a pourtant plusieurs membres ; et tous les membres, malgré leur nombre, ne forment qu’un seul corps. » (1 Co 12, 12)
Où trouver le lien qui réunit dans une même communion de vie cette répartition des tâches ? Ce ne peut être que la charité. Parce qu’elle unifie tout, on ne peut pas la sous-traiter. Chacun est appelé à vivre d’elle, si particulier que soit le travail qui lui est confié. Quelle que soit la taille et la situation d’une communauté chrétienne, on ne peut renvoyer à quelques spécialistes le soin de la charité, comme si tous les autres en étaient acquittés ! La charité, en faisant aimer comme Dieu aime, relie les soeurs les uns aux autres dans les tâches apparemment les plus éloignées les unes des autres. Nul n’est dispensé de la charité, à moins de se couper du corps !
Or vivre de charité, c’est-à-dire aimer à la manière de Dieu, est au-dessus de nos moyens. Aimer les plus démunis en lesquels nous retrouvons la présence du Christ ; aimer le prochain que nous côtoyons chaque jour et dont nous avons appris, de longue date, à connaître les défauts ; aimer l’adversaire – et même l’ennemi – dit l’Évangile ; aimer le proche qui nous combat et se détourne de nous, tout cela est une tâche au-dessus de nos forces ! La charité est hors de notre portée. Où trouver le ferment qui l’implantera en nous !
À n’en pas douter, c’est l’Eucharistie. C’est elle qui infuse en nous l’Amour du Christ. Dans la violence, le Christ n’a pas cessé d’aimer. L’Eucharistie nous communique cette victoire de l’Amour. La béatification toute récente de Mère Térésa est bien propre à renouveler en nous cette vérité centrale. Elle allait à la recherche des mourants sur les trottoirs de Calcutta, mais tôt le matin, avec ses soeurs, elle prenait le temps de la célébration et de la contemplation de l’Eucharistie, plusieurs heures entières. Celui qu’elle contemplait et recevait le matin, elle le retrouvait l’après-midi dans les pauvres, les privilégiés du Seigneur. Le Christ lui avait dit, dans une révélation intérieure, au cours de la nuit du 10 septembre 1946 : « Je désire des soeurs missionnaires de la charité, qui soient mon feu d’amour au milieu des plus pauvres, des malades, des mourants, des enfants de la rue. Je veux que tu mènes à moi les pauvres ».
C’est cet amour de charité qui empêche une paroisse de devenir « une entreprise » et les Services caritatifs d’Église de se transformer en « organisations non gouvernementales » (O.N.G.). Sans doute, pour faciliter les tâches, il faut bien qu’il y ait des organismes qui rendent visibles cette charité du Christ. Mais, expliquait le Cardinal Lustiger : « Les gestes de la charité doivent être le fait de tous, gestes quotidiens, aussi spontanés que les habitudes ordinaires de la vie. De même que la prière n’est pas le privilège de quelques contemplatifs, ni la lecture de l’Écriture, celui des professeurs ou des exégètes, ni non plus le témoignage rendu au Christ, celui de quelques spécialistes de l’apostolat. »
À quelques jours d’entrer dans la célébration du Jeudi-Saint, ce jour où le Christ livra toute sa puissance d’aimer aux Apôtres, nous devons nous convaincre à nouveau qu’il n’est pas possible de « sous-traiter » la charité, à moins de rendre contradictoire le nom de chrétien que nous portons depuis notre Baptême.
Car, quand tout aura disparu, la charité demeurera ! Ne restera que l’amour que nous aurons donné !

Mgr Guy-Marie Bagnard, 2 avril 2004