L’immigration

Question complexe !
Assez complexe, oui, pour que les Gouvernants, au moment où un projet de loi est à l’étude à la Chambre des Députés, veuillent prudemment s’entourer de conseils, afin d’éviter des dérapages sociaux… Une série de consultations a donc été entreprise, auprès des groupes les plus divers dont, entre autres, l’épiscopat français.
Question si complexe que, finalement, il est à craindre que l’on se cantonne aux urgences immédiates ! Chercher à aborder les problèmes de fond, c’est s’exposer au danger d’être contesté et chassé du pouvoir ! Car, comme l’écrivait Luc Ferry, pour les politiques professionnels, « ne rien faire devient le plus sûr moyen de rester en place. »
Qui ne voit aujourd’hui que la guerre engagée entre les Partis politiques, face aux échéances électorales, fait passer au second plan la prise en compte du Bien commun… et plus largement le Bien universel ! Car l’immigration, en effet, concerne rien moins que la marche du monde actuel, le cours de l’histoire dans son ensemble.
S’il y a immigration, c’est parce qu’il y a des pays pauvres et des pays riches. Constat vraiment banal ! Oui, mais qui en tire sérieusement les conséquences ? Autre constat « banal », mais encore plus grave : les pays riches deviennent de plus en plus riches et les pays pauvres de plus en plus pauvres. Qui en tire vraiment les conséquences ?
Chez nous, dans nos pays dit « avancés », avoir une maison spacieuse, avec si possible sa piscine personnelle, est devenu un idéal ! Pourquoi pas ? Mais regardons au-delà de nos frontières ; là-bas, l’idéal c’est de pouvoir atteindre le rivage de l’Eldorado sur des bateaux de fortune surchargés ! Combien se sont embarqués et se sont perdus en mer ? Combien de ces esquifs ont été interceptés puis ramenés à leur lieu de départ par le soin de ces pays qui protègent jalousement leurs richesses ! Dans une situation devenue insupportable, on tente le tout pour le tout, un peu comme les prisonniers des camps de concentration qui, dans un geste de folie, s’évadaient, avec l’espoir insensé de retrouver la liberté ! La chance était quasiment nulle ! Mais on n’avait plus rien à perdre !
C’est sur cet arrière-plan mondial que se présente ce nouveau projet de loi ! Admettons, dans le meilleur des cas, que tous les clandestins soient régularisés, comme ce fut le cas déjà dans un passé récent. Admettons que la nouvelle loi rende plus difficiles les conditions d’arrivée et de maintien sur le territoire français. Admettez tout ce que vous voudrez ! Dans trois ans, on se retrouvera devant le même problème. Rien n’aura changé, car la question de l’immigration n’est pas circonstancielle ; elle est structurelle ! Elle est liée à la marche économique du monde, c’est-à-dire – ayons le courage de le dire – à l’égoïsme de ceux qui possèdent et qui ne veulent pas partager ! Personne ne veut remettre en cause ses biens ! Quel pays, quel gouvernement oserait afficher dans son programme la remise en cause du taux de croissance, et donc le possible abaissement du niveau de vie des citoyens, en vue d’un meilleur partage avec les pays de la misère !
Les immigrés n’auraient aucun désir de s’exiler s’ils trouvaient dans leur pays de quoi subsister. Il faut de toute urgence que nous, qui avons les moyens, nous les aidions à vivre chez eux ! Non pas d’abord à cause d’un refus d’accueillir, mais en sachant qu’être obligé de quitter sa terre natale est une lourde épreuve !
La perspective d’aider celui qui connaît la misère entraîne une conséquence immédiate : celle de modifier nos habitudes de vivre ! On ne peut pas en même temps vouloir aider les pays dans le dénuement et réclamer pour soi une constante augmentation de son niveau de vie. Le vrai partage passe par le renoncement.
En septembre 1982, le Conseil Permanent de l’Épiscopat avait publié un texte d’une grande portée, sous le titre : « De nouveaux modes de vie ». On y faisait remarquer que la prospérité de nos pays n’avait nullement entraîné les contreparties indispensables au bénéfice des pays sous-développés. En clair, nos richesses, nous ne les partagions pas ! Et suivait une série de points d’application très concrets. J’en cite quelques uns :
– « Dans la mesure où la sécurité des uns a pour contrepartie l’insécurité des autres, il serait anormal de lutter sans discernement pour le maintien des avantages acquis et des dispositions qui les consacrent.
– Dans les conditions actuelles, on ne peut en rester à une attitude nourrie de préjugés et systématiquement critique qui cacherait un refus de participer à la solution des difficultés communes.
– Sauf pour les plus défavorisés, la défense du niveau de vie n’est pas aujourd’hui l’objectif le plus urgent.
– Les dissimulations et les fraudes fiscales et parafiscales vont à l’encontre de la solidarité indispensable.
– Le recours aux subventions de l’État et des collectivités n’est pas toujours justifié. Quand il l’est, le sens de la solidarité devrait conduire ceux qui en profitent à les rendre superflues grâce aux résultats obtenus pour permettre à d’autres d’en bénéficier à leur tour. »
Qui ne voit l’actualité de ces suggestions !
Ainsi dans ce projet de loi où l’on déclare faire un accueil préférentiel aux diplômés, aux compétents, bref, aux « gens utiles », on ne sort pas du schéma d’exploitation des pays pauvres par les pays riches. Qui ne voit qu’un profond changement de mentalité est nécessaire ! Et c’est urgent.
« Dernier avis avant la fin du monde ! », titrait Xavier Emmanuelli, pour son livre paru en 1994. Oui, on ne peut plus tarder ! Il ne faut plus reporter à plus tard les échéances de la solidarité ! Et cela demande une transformation dans les esprits et dans les coeurs !

Mgr Guy-Marie Bagnard, 12 mai 2006