L’Eucharistie dans le réalisme de sa célébration

Depuis une dizaine d’années, l’Église n’a pas cessé de rappeler aux chrétiens l’importance de l’Eucharistie pour leur vie de foi.
? En novembre 1994, le Pape annonçait la tenue d’un Congrès eucharistique international, à Rome, en l’an 2000. Cette année, disait-il, « sera intensément eucharistique : dans le Sacrement de l’Eucharistie, le Sauveur, incarné dans le sein de Marie, il y a vingt siècles, continue à s’offrir à l’humanité comme source de vie divine. » (n. 55)
? En mai 1998, c’est la parution d’une Lettre apostolique sur le dimanche : « le Jour du Seigneur ».
? Dans sa Lettre qui ouvrait le troisième millénaire – Tertio millennio adveniente – Jean-Paul II renouvelait son appel à la communauté catholique : « L’Eucharistie dominicale est l’antidote le plus naturel à la dispersion. Elle est le lieu privilégié où la communion est constamment annoncée et entretenue. » (n.16).
? En avril 2003, une Lettre encyclique abordait pour lui-même le mystère de l’Eucharistie, dans son lien avec l’Église : « L’Église vit de l’Eucharistie ».
? En février 2004, les évêques ont reçu un premier document de travail (les « lineamenta ») préparatoire au Synode sur l’Eucharistie qui se tiendra à Rome en octobre 2005.
? Enfin, tout dernièrement, le 25 mars 2004, a été publiée une Instruction sur la liturgie eucharistique : « le Sacrement de la Rédemption », avec comme sous-titre : « Sur certaines choses à observer et à éviter concernant la très sainte Eucharistie ».
Ces quelques repères chronologiques suffisent à montrer combien dans l’esprit de l’Église, l’Eucharistie est centrale pour un chrétien. On se souvient de la formule que le Concile Vatican II avait reprise de la Tradition : « L’Eucharistie est la source et le sommet de toute la vie chrétienne ».
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Cette dernière Instruction émane de la Congrégation romaine pour la liturgie. Ce n’est pourtant pas elle qui en a eu l’initiative. C’est le Pape qui lui en a adressé la demande. Il n’est pas difficile d’en deviner la raison.
On se souvient que le renouveau liturgique voulu par le Concile Vatican II, a eu un impact considérable sur toute la vie de l’Église. Depuis quarante ans, nous en avons vu les fruits. La célébration eucharistique a été renouvelée, non pas, bien sûr, dans sa nature profonde, mais dans sa forme extérieure. Certains rites ont été allégés, d’autres développés. Une des préoccupations a été de faciliter la participation des fidèles : que l’on songe, par exemple, à l’introduction du français ! Des libertés ont été accordées pour permettre une plus grande adaptation aux différentes communautés. La diversité des Prières eucharistiques, prévue par le Missel, en est un des moyens heureux. Un grand effort a été accompli pour rapprocher la liturgie de la culture et de la sensibilité des fidèles. L’Instruction y fait référence :
« Dans chaque célébration il existe d’amples possibilités d’introduire une certaine variété de choix des chants, des mélodies, des oraisons et des lectures bibliques, ainsi que dans le cadre de l’homélie, dans la préparation de la prière des fidèles, dans les monitions qui sont parfois prononcées, et dans l’ornementation des église en fonction des temps liturgiques, etc… »
Après quarante années d’expérience de ce renouveau liturgique, dont on saisit les grands bienfaits, on ne peut cependant passer sous silence les excès auxquels a conduit une liberté mal comprise. Le Cardinal Danneels signalait, l’année dernière, le phénomène : la liturgie se transforme parfois en un simple champ où s’exerce la créativité des différents acteurs.
« En certains cas, cela peut mener à une sorte de « coup de force » liturgique qui élimine le sacré, banalise le langage et transforme le culte en événement social. (…) La liturgie ne peut jamais devenir une concoction mitonnée par la communauté célébrante. »
C’est pourquoi l’Instruction rappelle avec force que l’Eucharistie est le plus grand trésor qu’elle a reçu de son Seigneur. De ce bien précieux, elle a la garde ; elle ne peut pas le livrer aux inclinations de chacun. D’où cette vérité première :
« La liturgie n’est jamais la propriété privée de quelqu’un, ni du célébrant, ni de la communauté dans laquelle les mystère sont célébrés. »
Ce rappel est adressé à la fois aux évêques, aux prêtres et aux fidèles. Il souligne la responsabilité particulière du célébrant. C’est à lui que revient la charge de « veilleur » au sein de la communauté.
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Je voudrais souligner trois points qui ont tendance à s’estomper dans bien des esprits et que la présente Instruction ne manque pas de rappeler.
La liturgie porte en elle le signe de l’universalité de l’Église. Ce qui permet, par exemple, aux chrétiens en voyage à l’étranger de surmonter l’obstacle des langues, c’est de reconnaître immédiatement la même messe, qu’il soit en Corée, à Futuna ou au Sénégal. J’en ai fait l’expérience émouvante en Chine. C’est ainsi que la liturgie rend visible son mystère d’unité ; elle est une Communion en laquelle tout participant se sent incorporé.
À plus forte raison en va-t-il à l’intérieur d’un même diocèse ! Ce qui implique une véritable solidarité entre les prêtres et les paroisses. Si, ici, on célèbre d’une manière tellement différente de la paroisse voisine, comment se manifestera l’appartenance à la même Église ? Il y a des différences légitimes : chants – monitions – prière universelle – geste de la paix – temps de silence – servants d’autel – etc… Mais, si la Prière eucharistique qui est au coeur de la Messe, est complètement bouleversée, si l’offertoire est sauté à pieds joints, si la Liturgie de la Parole change de place, comment voir que, d’une communauté à l’autre, on célèbre la même Eucharistie ?
Et si, lors d’un changement de prêtre, le nouveau curé n’adopte pas la manière de faire de son prédécesseur, qui apaisera les tensions entre les membres de la communauté dans les inévitables questions que chacun se posera ? La seule voie possible sera la confrontation avec ce que prévoit l’Église. Dans la célébration eucharistique, on peut jamais faire cavalier seul ! La liturgie préexiste toujours au célébrant et à la communauté.`
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Qui n’a pas entendu cette réflexion : « La Messe, c’est toujours la même chose !  » De fait, on sait à l’avance tout ce qui va se passer. Car le propre de la liturgie est de rendre présent l’événement unique que Jésus a vécu dans son mystère pascal.
Qui dit « mystère » dit progression sans fin dans une réalité qui dépasse la faiblesse de notre intelligence et l’infirmité de notre coeur. « Savoir à l’avance » permet de concentrer le regard sur la réalité elle-même, sans être diverti par des changements inattendus. Ce n’est que par une familiarisation prolongée que l’on s’approche des réalités profondes et que se dévoile leur pleine signification. « D’où le phénomène du « rituel » dans la liturgie ; qui dit rituel dit forcément répétition. »
« L’efficacité des actions liturgiques, commente l’Instruction, ne réside pas dans les changements fréquents des rites, mais en vérité dans l’approfondissement de la Parole de Dieu et du mystère célébré. » (n. 39)
À moins de se renier, la liturgie reste toujours la liturgie du Christ dont l’Église a reçu mission de garantir l’authenticité. Il s’agit de la laisser parler, de la laisser déployer ses propres virtualités, plutôt que d’en faire d’emblée un objet à manipuler.
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Cette attitude de fond est loin de déboucher sur de la passivité. Elle réclame, en fait, un engagement personnel immédiat et exigeant. En effet, la liturgie chrétienne n’est pas destinée à satisfaire « une vague religiosité humaine commune », mais à mettre en contact avec « l’épiphanie de Dieu dans l’histoire de l’humanité (d’Abraham au Christ). Il n’est pas possible, alors, d’échapper à la nécessité de la catéchèse et de l’initiation. La liturgie exige une formation parce qu’elle est proclamation et célébration des mystères, mystères qui se sont produits dans l’histoire du judaïsme et du christianisme. » Il faut tout simplement apprendre ; il faut accepter d’être enseigné !
On découvrira alors que tout rite liturgique a une signification dont il faut saisir le sens avant de procéder à sa modification ou à sa suppression.
Devenir acteur dans la liturgie exige donc une compétence. Tout le monde peut l’acquérir ; elle n’est pas réservée à quelques uns. Mais elle est un passage obligé pour l’accueil du mystère !
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En définitive, cette Instruction, comme elle le dit elle-même, n’apporte rien de nouveau. Elle se contente de redire ce que nous savions déjà et d’expliciter certains détails qui n’avaient pas été clarifiés dans des documents précédents.
J’en recommande la lecture. Elle aidera tous les acteurs qui interviennent dans la liturgie en leur apportant des précisions pratiques sur des points auxquels nous ne prêtons pas toujours attention !
Il revient à chacun de se comporter en serviteur dans un esprit de filialité ecclésiale. Car la liturgie est aussi un objet de respect et de fidélité. À son sujet peut s’adresser l’éloge évangélique : « Bon et fidèle serviteur, entre dans la joie de ton Maître. »

Mgr Guy-Marie Bagnard, 11 juin 2004