L’étrange pouvoir du clown

À l’Hôpital Necker de Paris, là où l’on accueille beaucoup d’enfants malades, on embauche depuis quelques années, devinez qui… des clowns ! Le médecin-chef qui a eu cette idée originale est certainement un homme d’une profonde humanité, car le rôle de ces clowns est d’apporter un peu de joie à ces enfants gravement atteints. L’ennui, c’est qu’il n’y a plus d’argent pour les rémunérer. Alors le médecin se tourne vers la générosité publique ; il fait appel aux dons.
La présence d’un clown est-elle donc si importante ? Si l’on en juge par l’effet que son arrivée produit, on peut répondre sans hésiter : oui ! Avec un art consommé, le clown est capable de transformer une atmosphère, de faire entrer dans un autre monde.
Quand, en effet, il arrive dans la chambre d’un enfant, qu’il passe son gros nez rouge dans l’entrebâillement de la porte et qu’il s’avance avec son visage coloré et ses cheveux en rang de bataille, l’enfant sent instinctivement qu’il a affaire à un ami. Une sorte de complicité s’établit !
Alors, pendant quelques instants, il oublie son mal. Le goût de vivre reprend le dessus. La grisaille quotidienne s’efface et la chambre est comme inondée d’un rayon de soleil.
D’où vient ce pouvoir du clown ? Tout simplement de son dénuement. Avec son accoutrement, ses gros souliers mal lacés, ses questions naïves et son air ahuri, il se met au niveau du plus petit, du plus faible. Impossible de le prendre pour « Quelqu’un », pour un personnage de haut rang ! Il agit à l’inverse de la publicité qui, elle, vante la force des muscles, la perfection des corps, la grâce des visages, la puissance de l’intelligence. Elle fait croire que, si l’on achète le produit qu’elle présente, l’acheteur sera pareil à la vedette dont la photo remplit l’affiche. Comme pour Obélix, la publicité vous demande de tomber dans la marmite d’où vous ressortirez transformé, un homme nouveau. La publicité séduit par l’impossible auquel elle réussit à faire croire.
Le clown, lui, dans sa simplicité ne dissimule aucune de ses pauvretés. Il les montre même à l’excès. Il en fait sourire ! Au lieu de s’évader du réel, il le fait voir sous un autre éclairage. Il exorcise nos peurs face à nos limites, il dissout nos angoisses devant nos impuissances. En montrant sans détour qu’il fait partie de l’humaine condition, il se fait proche de tous. C’est pourquoi la familiarité avec lui s’instaure si rapidement. Au-delà du rire qu’il déclenche, il fait descendre la paix intérieure chez le spectateur. Il réconcilie avec soi-même.
Nous ne devrions jamais oublier la grande leçon que nous donne le clown : avant de déposer un message dans un coeur, il faut avoir pris le temps de l’ouvrir. Sa force est de libérer le chemin qui mène à cette intimité ! Lui, le clown, y parvient parce qu’il se présente désarmé ; à son contact, on perd soi-même ses défenses ; les agressivités s’estompent ; on devient réceptif ! On est prêt à voir autrement !
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C’est quelque chose d’un peu semblable que l’on éprouve auprès d’un contemplatif, l’homme du silence et de la prière. Si surprenant que soit ce rapprochement, je le crois juste ! Le contemplatif, lui aussi, se présente désarmé. Les longues heures passées dans l’adoration lui ont appris à se voir en vérité, à ne pas craindre ses faiblesses. Car la prière a ce pouvoir de dissoudre nos défenses, de briser les fortifications que nous construisons inconsciemment, pour nous protéger et qui barrent l’accès à notre être le plus vrai, celui que nous sommes dans le coeur de Dieu.
Avec les années de solitude et de silence, qui lui ont permis de vivre dans la proximité de Dieu, le contemplatif n’a plus peur que l’on surprenne ses pauvretés. Sûr d’être regardé par Dieu, il ne craint pas le regard des hommes. Il est pacifié. Et cette paix qui l’habite passe en celui qu’il rencontre. Dans ce climat fait de vérité et de simplicité, le coeur s’ouvre.Inviter un clown dans un grand rassemblement d’enfants, comme celui qui va avoir lieu dans quelques jours à Bourg, n’a donc rien de surprenant. C’est peut-être une initiative originale mais pas inconvenante. Elle prolonge, à sa façon, ce que cherche à accomplir la rencontre de catéchèse hebdomadaire : mettre en contact avec le Christ, Celui devant lequel on n’a pas peur de sa petitesse.
Ne nous a-t-il pas dit Lui-même : « Si vous ne devenez pas comme des petits enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux. » Lui qui a prononcé de telles paroles, nous avons bien raison de Le choisir comme notre plus grand Trésor.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 12 octobre 2004