Jouez hautbois, résonnez musettes !

De tous les noëls populaires, celui-là vient certainement en tête du répertoire. Si l’on en doutait, il suffirait de se rappeler ce que beaucoup d’entre nous ont chanté dans leur enfance. Le cantique du « divin Enfant » sonnait dans la nuit de Noël comme un cri de victoire ! La mélodie retentira encore bientôt dans de nombreuses églises de France, là où les communautés chrétiennes pourront se rassembler avec un prêtre.
Pas d’affirmation plus insolite que celle de la naissance d’un divin Enfant… mais aussi pas de provocation plus forte. Car, en célébrant la venue de Dieu en personne dans l’humanité, on s’établit d’emblée dans la démesure. D’une certaine façon, parmi toutes les religions connues dans le monde, la religion chrétienne est celle qui s’édifie sur l’événement le plus grandiose qui soit, donc celle qui est exposée aux plus vives contestations ; elle est aussi celle qui, en s’alignant sur le monde, court le risque de perdre le plus grand trésor.
À l’annonce de Dieu qui se fait homme, le bon sens est comme déboussolé. Mille raisons se présentent pour indiquer que l’on serait en pleine légende ou dans un conte de fées. Que Jésus soit un haut modèle d’humanité, le bon sens en convient ! Qu’il soit le fondateur génial d’une nouvelle religion, il en tombe toujours d’accord ! Qu’il soit un exemple à imiter, oui, sans réticence ! Mais de là à franchir l’abîme de l’infinité en le déclarant « Dieu », le bon sens se cabre et se ferme ! Car on change de registre : tous les repères habituels s’évanouissent. On entre dans une tout autre dimension. C’est pourquoi, face à Jésus, seules deux attitudes sont possibles : – ou bien on s’insurge contre l’insensé qui se prétend être « le Chemin, la Vérité, la Vie  » ; – ou bien on se prosterne devant Lui dans la poussière et on L’adore.
À elles seules, ces deux attitudes résument tout l’Évangile. Devant Jésus, on ne peut pas s’en tenir à une religiosité vague et inconsistante.
Contrairement à un logiciel d’ordinateur, la foi ne se programme pas. Elle relève de la liberté personnelle. Elle est donc sujette aux changements. Elle peut s’atténuer, s’affadir et même disparaître. Elle n’est jamais à l’abri de l’épreuve ! Une adhésion peut toujours se reprendre. C’est bien le sens de la question de Jésus : « Quand le Fils de l’Homme reviendra, trouvera-t-il la foi sur terre ?  »
Et Jean-Paul II commente : « La trouvera-t-il cette foi sur cette terre de notre Europe de vieille tradition chrétienne ? C’est une question ouverte qui indique avec lucidité la profondeur et le caractère dramatique de l’un des défis les plus graves que nos Églises ont à affronter. »
Les défis sont de taille, en effet, Car un changement d’une portée considérable s’est produit au Siècle des Lumières. L’homme a voulu tenir debout tout seul. Pour y parvenir, il a pensé s’en remettre à sa seule raison. Il est ainsi devenu l’unique législateur de sa propre vie ; il a posé lui-même ses propres lois.
Ce n’est plus vers le passé qu’il s’est tourné, mais vers l’avenir. Car le passé est le lieu des traditions qui gênent la marche et freinent les avancées. Le christianisme, étant un événement de l’histoire, il se situe forcément dans le passé. Certes, on peut se rattacher à lui, mais c’est alors l’affaire de chaque conscience individuelle. On a assisté ainsi à une privatisation progressive de la dimension religieuse.
La société, quant à elle, s’est ouverte à une autre dynamique, celle du progrès. Car, avec la montée en puissance des sciences et des techniques, l’avenir est apparu plein de promesses. La marche en avant a été perçue comme inéluctable. « Demain » sera nécessairement plus beau qu’ « hier » ; l’homme de l’avenir sera nécessairement meilleur que celui des temps passés. Cette idée est partout présente chez les philosophes des Lumières.
Aujourd’hui, ce dogme du « progrès inéluctable » est sérieusement remis en cause. Le recours systématique aux techniques issues des découvertes scientifiques n’engendre pas que des bienfaits. On connaît les périls dans lesquels se trouve une nature exploitée sans discernement ; on parle des « trous » dans la couche d’ozone et des dangers qui menacent l’avenir de la planète ; l’expansion de maladies comme le sida ou, dans un autre domaine, l’élargissement grandissant du fossé qui sépare les pays riches des pays pauvres sont autant de nuages qui assombrissent l’avenir. Si bien que beaucoup de parents estiment aujourd’hui que leurs enfants trouveront sur leur route plus de problèmes qu’ils n’en ont rencontrés eux-mêmes ! À un avenir radieux, s’est substitué un avenir incertain.
Il faut ajouter que l’homme, en devenant de plus en plus autonome, connaît en retour une profonde solitude. Certes, il s’est libéré de bien des tutelles. Il est libre de choisir ses valeurs et de déterminer lui-même le sens qu’il donne à sa vie. Mais cette souveraineté coûte cher. « Nous sommes voués à vivre désormais à nu et dans l’angoisse. À chacun d’élaborer ses réponses pour son propre compte », écrit Marcel Gauchet.
La responsabilité de soi-même engendre ce qu’on a appelé la « fatigue d’être soi ». Le poids de la liberté et de la responsabilité est lourd, parfois écrasant. Il peut conduire à rechercher des sécurités dans des systèmes autoritaires de type sectaire – ou bien à se laisser envahir par un sentiment d’impuissance qui va jusqu’au refus de vivre. Le nombre des suicides – particulièrement chez les jeunes – n’est pas étranger à cette situation. On a fait remarquer que le phénomène sectaire et la généralisation des dépressions étaient apparus en même temps, dans les année 70.
Dans ce contexte, la foi chrétienne est-elle si disqualifiée qu’on veut bien le dire ? Ce qui se passe sous nos yeux montre que l’être humain ne peut vivre sans croire à l’avenir. Ce n’est possible que si l’avenir a un sens. L’absurde tue !
En chantant à Noël, la divinité de l’Enfant couché dans la crèche, la foi chrétienne affirme que l’avenir est rempli d’une Présence. Car, si Dieu est venu nous visiter, c’est pour nous offrir la Porte de son Éternité. À nous d’en prendre le chemin. C’est la toute notre responsabilité !
Mgr Guy-Marie Bagnard, 19 décembre 2003