Je vais devenir plus pratiquant

Il arrive parfois des événements qui bouleversent de fond en comble une existence. Comme un séisme de forte magnitude, l’événement surgit, imprévu, et laisse en vous une trace profonde. Il déferle sur vous comme une vague qui lave chacune des fibres de votre être, puis se retire, laissant derrière elle un être totalement nouveau qui a du mal à se reconnaître lui-même.
C’est ce qui est arrivé, semble-t-il, à Christian Chesnot, le journaliste pris comme otage en Irak. L’interview qu’il a donnée dans l’hebdomadaire « Famille Chrétienne », quelques jours après sa libération, en donne un aperçu saisissant.
Il parle d’une expérience de dépouillement. Tout vous est retiré, comme on enlèverait à quelqu’un ses vêtements les uns après les autres. Vous vous retrouvez tout nu, avec juste de quoi survivre : un peu de nourriture – de l’oxygène pour respirer – un peu d’espace pour marcher – un lit pour vous étendre la
nuit. Et cela, pendant des mois ! Alors, dit Christian Chesnot, quand on a tout perdu, quand plus rien ne vient distraire votre attention, on se retrouve devant « l’essentiel ». « Et pour nous [l’autre journaliste otage, Georges Malbrunot, et lui-même], dit-il, cet essentiel, c’était Jésus et Marie ! »
C’est aussi une expérience de la peur. Demain matin, peut-être, nous serons exécutés, ou cet après-midi, ou même dans quelques instants. L’ignorance est totale quant aux délais qui vous restent à vivre ! La perspective de l’imminence de la mort est là devant vous, en permanence !
Comment ne pas alors faire un bilan de sa vie, faire une relecture de tout ce que l’on a vécu, à la lumière d’une échelle des valeurs qui change brutalement de mesure !
Bien des choses que vous teniez alors pour capitales vous apparaissent dérisoires ! Vous vous trouvez confondu d’avoir accordé une telle importance à ce qui, somme toute, en avait relativement peu au regard de l’essentiel : une dispute dans le couple, le souci envahissant de la carrière, la recherche de la
notoriété, la préoccupation des vacances ! etc…
Mais c’est sans doute l’expérience de la souffrance morale qui atteint le plus l’être intime ! Car, explique Christian Chesnot, les chefs religieux étaient venus nous dire en prison : « Si vous vous convertissez à l’Islam, votre libération sera facilitée. Réfléchissez !  » Alors, poursuit-il, « une question
nous taraudait : s’ils nous braquent un revolver sur la tempe et nous demandent : « Alors, vous vous convertissez, ou vous mourez ?  » qu’allons-nous répondre ? … – « Je me convertis ! « , oui, j’aurais dit cela, je crois. Les premiers chrétiens étaient des martyrs, mais je ne me sentais pas prêt à les suivre en 2004 ! Bref, cela m’a posé de sacrés cas de conscience, et des questions sur ma Foi.. J’avais beau essayer de me consoler en songeant que saint Pierre avait renié trois fois Jésus, que la simili-conversion aurait été obtenue par la peur, je n’étais pas fier. Je faisais l’expérience que je ne savais pas donner les raisons de ma Foi chrétienne, et que je n’étais pas prêt au martyre… Oui, cela m’arrachait quelque chose du coeur ! »
Il est sûr qu’après la traversée d’une telle expérience, on n’est plus le même ! C’est mystérieux, mais on est alors prêt à pardonner à tout le monde dans son entourage ! Quand on a approché sa propre faiblesse, on devient indulgent, comme si nos duretés intérieures fondaient sous l’effet d’un soleil intérieur auquel les circonstances nous ont amenés à nous laisser exposer ! Ainsi, celui qui revient du pays de la nuit, ce n’est pas sa peau qui a bronzé, comme quand on revient du ski ou de la mer, mais son coeur, son âme !
Un peu comme l’astronaute qui, depuis sa cabine spatiale, aperçoit le Mont Blanc devenu une taupinière, ainsi, celui qui a été en contact avec l’Essentiel regarde le monde autrement. L’altitude change la vision !
La vie apparaît merveilleuse ; elle est une grâce que l’on n’a pas méritée. On remercie ! on remercie pour tout ! La tristesse, les plaintes ont disparu. On devient heureux ! Et, ajoute Christian Chesnot : « Pour ma part, cette expérience hors norme a renforcé ma foi, c’est indéniable… Je vais devenir plus pratiquant !  »
* * *
Et maintenant, il faut retrouver le cours de la vie ordinaire ! On y entend des réflexions qui nous sont familières : »Moi, je suis croyant, mais pas pratiquant », comme si l’on était sans crainte pour dire : « oui, j’ai foi en Dieu », mais brusquement couvert de honte à l’idée de laisser croire que – passez-moi l’expression – on pourrait « aller à la Messe », on pourrait « fréquenter l’Église !  »
De fait, pour pratiquer, il faut se simplifier ! Pour pratiquer, il faut être libre, passer outre le « qu’en dira-t-on » ! Pour pratiquer, il faut redevenir un petit enfant ! Il faut cesser de se croire « une grande personne » qui se suffit à elle-même et pour qui la pratique religieuse serait forcément le signe d’une faiblesse, ou la présence d’une faille dans la structuration de la personne et, qui plus est, donne son infantilisme en spectacle ! Quand on est « adulte », on peut croire en Dieu, peut-être, mais pratiquer, certainement pas !
Or voilà qu’un homme de la maturité vous déclare sans complexe : je vais redevenir pratiquant ! La pratique perd son aspect de boulet que l’on traîne, pour retrouver sa fraîcheur et sa profondeur, sa dimension de relation aimante avec Dieu au sein d’une communauté priante.
On ne peut pas souhaiter à son prochain d’être pris en otage ! C’est clair ! Mais on peut lui souhaiter d’être mis en face de l’Essentiel ! Que ce Carême soit l’occasion de se présenter dépouillé, de se retrouver en vérité avec soi-même, face à Dieu, de participer sans complexe à l’Eucharistie et de célébrer le Pardon.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 4 mars 2005