Homélie pour les ordinations du 27 juin 2010

Homélie pour les Ordinations du 27 juin 2010 à Ars

Le 27 juin dernier, en la basilique Notre-Dame de la Miséricorde d’Ars, Mgr Bagnard a ordonné prêtre Romain Farque, et a ordonné diacre en vue du sacerdoce : Stanislas Darmancier, Geoffroy Guerin, Sylvain Mariaud, Raphaël Rigaud.

L’Evan­gile nous rap­pelle la ma­nière dont Jé­sus a cons­ti­tué le col­lège des Apô­tres. Il a re­te­nu pour cela deux ver­bes : « choi­sir » et « ins­ti­tuer ». L’action de choi­sir nous est fa­mi­lière parce que nous com­pre­nons im­mé­dia­te­ment que, pour me­ner à bien un tra­vail, il faut re­pé­rer les ou­vriers qui peu­vent l’ac­com­plir. Rien de plus évi­dent ! Si le Sei­gneur a ain­si choi­si les Douze, c’est donc qu’il avait du tra­vail à leur con­fier. Alors ar­rive le se­cond verbe : ins­ti­tuer. Il ne fait pas dou­ble em­ploi avec le pre­mier ! Il dit plus que lui car « ins­ti­tuer », c’est pla­cer quel­qu’un dans une charge et sur­tout « lui don­ner les moyens de l’ac­com­plir ».
Aus­si, quand le Sei­gneur dit, dans ce pas­sage d’Evan­gile : « C’est moi qui vous ai choi­sis, qui vous ai ins­ti­tués pour que vous al­liez, que vous don­niez fruit et que vo­tre fruit de­meure », il veut dire qu’il leur donne de quoi réa­li­ser la tâ­che à la­quelle il les ap­pelle. Jé­sus ne les in­vite donc pas à se dé­brouiller tout seuls, à s’ar­ran­ger comme ils le pour­ront avec leur in­tel­li­gence et leur force, après leur avoir tra­cé le tra­vail. Il leur dit au con­traire :  » Je suis avec vous jus­qu’à la fin des temps ». Cette pré­sence qui leur est as­su­rée se trouve jus­te­ment in­di­quée dans la ma­nière dont Jé­sus les en­voie en mis­sion, en pre­nant soin de les ins­ti­tuer après les avoir choi­sis.
Ce­lui qui est ins­ti­tué en­tre dans la sta­bi­li­té d’une pré­sence, grâce à la­quelle il va as­su­rer la charge qui lui est con­fiée. C’est à quoi ré­pond ce que nous ap­pe­lons « le sa­cre­ment de l’Or­dre ». L’Or­dre – comme son nom l’in­di­que – ren­voie à un « or­dre » – à un rang – à une suc­ces­sion. Il in­di­que la réa­li­té d’une pré­sence qui se trans­met d’âge en âge, à partir d’une ori­gine, et qui per­met à cette ori­gine de de­meu­rer ac­tive à tra­vers l’es­pace et le temps, grâce aux ou­vriers qui ont été choi­sis et ins­ti­tués, après qu’ils aient don­né un « oui » li­bre et joyeux.

Le sacerdoce n’est pas domination mais service
L’or­di­na­tion est le mo­ment où s’ac­com­plit cette ins­ti­tu­tion. Voi­ci ce qu’en dit le Ca­té­chisme : « L’or­di­na­tion dé­si­gne l’acte sa­cra­men­tel qui in­tè­gre dans l’or­dre des évê­ques, des prê­tres et des dia­cres et qui va au-delà d’une sim­ple élec­tion, dé­si­gna­tion, dé­lé­ga­tion par la com­mu­nau­té, car elle con­fère un don du Saint-Es­prit, per­met­tant d’exer­cer « un pou­voir sa­cré » qui ne peut ve­nir que du Christ lui-même. » « Elle est une in­ves­ti­ture par le Christ Lui-même, pour son Eglise. L’ « im­po­si­tion des mains » – avec la prière con­sé­cra­toire-, cons­ti­tue le si­gne vi­si­ble de cette con­sé­cra­tion, de cette ins­ti­tu­tion. (C.E.C. 1538)
Le Pape Be­noît XVI a fait re­mar­quer l’im­por­tance du si­lence qui en­tou­rait le geste es­sen­tiel par le­quel s’ef­fec­tue l’or­di­na­tion. « L’im­po­si­tion des mains, ex­pli­que-t-il, se dé­roule en si­lence. La pa­role hu­maine se tait. L’âme s’ou­vre en si­lence à Dieu, dont la main se tend vers l’homme, l’at­tire à Lui. Et, dans le même temps, le cou­vre pour le pro­té­ger afin que, par la suite, il soit en­tiè­re­ment la pro­prié­té de Dieu, il lui ap­par­tienne en­tiè­re­ment et in­tro­duise les hom­mes dans les mains de Dieu… Son sa­cer­doce n’est pas do­mi­na­tion mais ser­vice. »
Ce si­lence, frè­res et soeurs, au soeur de la li­tur­gie d’or­di­na­tion, au mo­ment le plus es­sen­tiel, n’est pas le si­gne d’une ab­sence. C’est, au con­traire, la plé­ni­tude d’une pré­sence qui agit. L’homme – dans la pau­vre­té des moyens dont il dis­pose – n’a pas trou­vé de meilleure ex­pres­sion que celle du si­lence, par le­quel il s’ef­face et laisse place à l’ac­tion de Dieu. Ce si­lence est la mar­que du pas­sage de Dieu, en écho, peut-être, à l’ex­pé­rience que rap­porte la Bi­ble. Celle du pro­phète Elie qui n’avait pas re­con­nu la pré­sence de Dieu dans le trem­ble­ment de terre, ni dans le bruit du ton­nerre, mais dans le si­lence de la brise lé­gère.

Tout à Dieu
Ain­si, les nou­veaux or­don­nés nais­sent « de » l’ac­tion de Dieu ; en nais­sant de Lui, ils de­vien­nent son bien et Dieu de­vient leur hé­ri­tage. Ils peu­vent alors être tout aux hom­mes parce qu’ils sont tout à Dieu. Saint Paul ne sup­pliait-il pas ain­si les chré­tiens de Co­rin­the : « Nous som­mes les en­voyés de la part du Christ ; et c’est Dieu qui ex­horte à tra­vers nous. Nous vous en sup­plions de la part du Christ : lais­sez-vous ré­con­ci­lier avec Dieu (2 Cor 5,20). » Les con­sé­quen­ces sont gran­des.
Comme or­don­né, le prê­tre ne peut pas pré­sen­ter ses idées pri­vées. Il doit com­mu­ni­quer la pa­role d’un Au­tre ; cela si­gni­fie avant tout : je dois con­naî­tre et ai­mer cette Pa­role ; il me faut la com­pren­dre, elle doit de­ve­nir la mienne! Elle fait par­tie de mon être. Im­pos­si­ble donc d’agir à la ma­nière d’un por­teur de té­lé­gramme qui trans­met un mes­sage au­quel il reste étran­ger. Le prê­tre trans­met la pa­role de ce­lui qui l’en­voie non pas comme un té­lé­gra­phiste mais comme un té­moin. Il parle du Christ à la pre­mière per­sonne. Il est en elle, comme elle est en lui.
Le prê­tre de­vient ain­si le « dé­fen­seur né des in­té­rêts de Dieu ». Et cette mis­sion, pour la­quelle la force de l’Es­prit Saint lui est don­né par le sa­cre­ment de l’Or­dre le con­duit à tout ré­ta­blir dans le Christ. C’est-à-dire, di­sait le Car­di­nal Su­hard : « Re­met­tre le monde dans l’or­dre, le res­tau­rer dans la beau­té et sa beau­té pre­mière ; le re­créer dans la pu­re­té et l’har­mo­nie ori­gi­nelle. » (Prê­tre dans la cité n.71) Tour­ner ain­si le monde vers Dieu, lui don­ner son Orient, place le prê­tre de­vant un cer­tain nom­bre de dé­fis.

Un certain nombre de défis
1. La gran­deur du prê­tre
Le pre­mier est de pro­té­ger la gran­deur du Tré­sor qui lui est con­fié et d’as­su­mer la res­pon­sa­bi­li­té qui en dé­coule. L’exem­ple de la cé­lè­bre ren­con­tre au Va­ti­can de Gor­bat­chev avec Jean-Paul II, le pre­mier dé­cem­bre 1989, en est une ma­gni­fi­que il­lus­tra­tion. Le Pré­si­dent russe, se tour­nant vers sa femme Raïs­sa, l’in­tro­duit ain­si au­près de son hôte en di­sant : « J’ai l’hon­neur de te pré­sen­ter à la plus grande Au­to­ri­té mo­rale de cette terre », et avec un sou­rire: « il est slave comme nous. » Cette ma­nière de par­ler est pro­fonde ; elle mon­tre le be­soin que res­sent le monde d’avoir des ré­fé­ren­ces spi­ri­tuel­les et mo­ra­les. Le prê­tre con­ti­nue d’en être une au­près de beau­coup. C’est bien pour cette rai­son que la chute de quel­ques uns d’en­tre eux est si pro­fon­dé­ment res­sen­tie. Les vi­ves réac­tions qu’elle pro­vo­que sont à la me­sure de la con­fiance qu’on lui fait. Chers or­di­nands, res­tez fi­dè­les à cette gran­deur que vous en­dos­sez à l’or­di­na­tion. Res­tez les au­then­ti­ques por­teurs de cette beau­té qui ne vous ap­par­tient pas. Gar­dez-la tou­jours au ser­vice de Dieu. Ne la met­tez ja­mais au ser­vice d’in­té­rêts per­son­nels.
Tour­ner le monde vers Dieu amène le prê­tre à re­cher­cher les brè­ches par les­quel­les il peut tou­cher le soeur des hom­mes. L’éton­ne­ment et l’in­quié­tude sont des rou­tes pos­si­bles.
2. L’éton­ne­ment
Le plus sou­vent, l’in­dif­fé­rence op­pose à la vie chré­tienne un rem­part dif­fi­cile à ébran­ler ! Un mes­sage aus­si an­cien que ce­lui de l’Evan­gile ne sus­cite guère de sur­prise ! Le sen­ti­ment du « déjà vu », du « déjà en­ten­du » l’em­porte sur l’ef­fet de nou­veau­té. C’est donc dans sa pro­pre vie que le prê­tre doit mon­trer cette nou­veau­té ; il est ren­voyé à la ra­di­ca­li­té évan­gé­li­que. Les pro­mes­ses d’obéis­sance, de pau­vre­té, et sur­tout de chas­te­té aux­quel­les il s’en­gage sont des­ti­nées à mon­trer le Christ agis­sant dans sa pro­pre vie. Chez l’homme con­tem­po­rain, rien n’est plus source d’éton­ne­ment que ce té­moi­gnage d’une vie où la sexua­li­té ne l’em­porte pas sur tout le com­por­te­ment, sans pour au­tant di­mi­nuer la joie de vi­vre et le don de soi aux au­tres.
3. L’in­quié­tude
Le Car­di­nal Su­hard, sans sa let­tre sur le Prê­tre dans la Cité pri­vi­lé­gie ce che­min. Il écrit : « Comme le Christ, le prê­tre ap­porte à l’hu­ma­ni­té un bien­fait sans égal: ce­lui de l’in­quié­ter. Il doit être le « mi­nis­tre de l’in­quié­tude », le dis­pen­sa­teur d’une soif et d’une faim nou­vel­les ; Comme Dieu, il ap­pelle « la faim sur la terre ». Il ne s’agit pas, c’est évi­dent, de se­mer une peur ma­la­dive dans des con­scien­ces déjà exa­cer­bées par la vie mo­derne. L’in­quié­tude que doit se­mer le prê­tre, c’est cette crainte de Dieu, ce tour­ment de l’in­fi­ni qui a fait pous­ser aux mys­ti­ques et aux pen­seurs de tous les temps, des cris d’ap­pel si bou­le­ver­sants. » Il s’agit de met­tre au soeur de l’homme l’in­sa­tis­fac­tion d’une vie sans ho­ri­zon pour le tour­ner vers Dieu ; « No­tre soeur est sans re­pos tant qu’il ne demeure en Toi », di­sait saint Au­gus­tin.

Vous qui avez vécu pen­dant des an­nées ici, à Ars, vous trou­vez en Jean-Ma­rie Vian­ney un sou­tien in­com­pa­ra­ble. Qui, mieux que lui, a « éton­né » et « in­quié­té » ? Il est pour nous tous, prê­tres, « le modèle hors pair, à la fois de l’ac­com­plis­se­ment du mi­nis­tère et de la sain­te­té du mi­nis­tre », se­lon les pa­ro­les de Jean-Paul II rap­pe­lées ici à Ars lors de son pè­le­ri­nage en oc­to­bre 1986.
Un prê­tre mo­dèle est un prê­tre qui at­tire parce que rayonne de lui la réus­site exem­plaire de son mi­nis­tère. Sa vie est si lu­mi­neuse qu’elle sus­cite dans les soeurs le dé­sir de de­ve­nir prê­tre et le dé­sir de lui res­sem­bler. Sur­tout, sa vie est une source d’es­pé­rance car elle mon­tre avec force « ce que peut faire la puis­sance de la grâce dans la pau­vre­té des moyens hu­mains ».  C’est une grâce in­si­gne que vous ayez pu en­tre­pren­dre et pour­sui­vre vo­tre for­ma­tion dans ces lieux bé­nis où tant de prê­tres, au cours de cette an­née sa­cer­do­tale, sont ve­nus con­fier leur mi­nis­tère au Saint Curé.

? Père Guy Ba­gnard
Évê­que de Bel­ley-Ars

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