HOMELIE pour les ordinations diaconales le 12 juin 2005

En cinq années de séminaire, vous avez pu découvrir et approfondir les réalités de la Foi ; vous avez participé chaque jour à la vie liturgique de l’Église ; vous avez expérimenté ce qu’est la vie fraternelle dans le cadre du séminaire, et vous avez fait aussi vos premiers pas dans la pastorale, en assurant une catéchèse dans les paroisses, en animant des groupes de jeunes en Aumônerie, etc…
C’est ce qui vous vaut aujourd’hui d’être entourés par tous ces jeunes venus participer à votre ordination diaconale, en signe d’amitié et avec le désir de prier pour vous, d’être proches au moment où vous offrez votre vie toute entière à Dieu, à l’Église et à vos frères !
Beaucoup de choses vous ont été données au cours de ces 5 années de formation ; et vous savez, en particulier, ce qu’est un diacre, ce qu’il est appelé à faire et pourquoi il y a le diaconat. Mais est-ce que vous tous, vous les jeunes et vous les membres de cette assemblée, vous savez ce qu’est le diaconat ?
C’est une étape sur le chemin de l’ordination sacerdotale. A la différence du diaconat permanent qui, lui, est un diaconat qui demeure, pour vous c’est un diaconat transitoire, une étape vers la prêtrise, un passage. Mais ce transitoire n’empêche pas au diaconat d’avoir une identité spécifique, un contenu qui lui appartient en propre.
Trois réalités en sont la marque particulière :
– le célibat : le diacre veut revivre la vie de Jésus. Il veut l’imiter d’aussi près que possible. Il pourrait, certes, fonder une famille, avoir une épouse et des enfants. Non, il choisit le célibat consacré ! Il accepte de ne pas laisser une trace de lui-même dans le monde à travers ses enfants. Il choisit d’être ordonné pour laisser une trace de Dieu ! L’Église est arrivée très tôt à la conviction qu’être prêtre signifie donner ce témoignage. Elle pouvait se référer à une préfiguration dans l’Ancien Testament. La prière de consécration – qui sera reprise tout à l’heure – en a gardé la mémoire. Lorsque Israël entre dans son pays, dans la Terre promise, les onze tribus se voient remettre chacun sa terre, son territoire. Seule la tribu de Lévi, la tribu des prêtres, ne reçoit pas de terre. Son héritage c’est Dieu seul. Cela signifie pratiquement que ses membres ne vivront que des offrandes du culte, et non comme les autres tribus de l’exploitation d’une terre. Le point essentiel, c’est qu’ils n’ont pas de biens propres. C’est ce que chante le psaume 16 : « Seigneur, tu es ma part d’héritage et ma coupe, c’est toi qui es mon lot. » Le pays de la vie du prêtre – et déjà celle du diacre ordonné en vue du sacerdoce – c’est Dieu. Dieu est sa terre ! Le diacre, en disant que Dieu devient son héritage, rend crédible aux autres l’existence du Royaume de Dieu. Il en donne le témoignage, non seulement par des paroles, mais par ce mode de vie spécifique du célibat qui a été choisi par Jésus lui-même. Ainsi le diacre devient le serviteur de Dieu en un sens très particulier.
– La Liturgie des heures : c’est la prière de l’Église. Il s’agit de donner du temps à Dieu. Alors que vous serez, certains jours, surchargés d’activités, vous vous arrêterez volontairement pour réserver le temps de la louange et de l’intercession au nom de l’Église et pour le monde. Vous serez amené, en certaines circonstances, à dire à ceux qui vous entourent : Permettez-moi de me retirer un instant, l’office de l’Église m’appelle. Il me faut consacrer quelques instants à la prière de l’Eglise dont j’ai accepté la charge ! Se dégager d’un groupe, quitter une activité immédiate sont la traduction vivante du « Dieu, premier servi » ! Vous vous unirez ainsi à la prière incessante du Coeur du Christ en faveur des hommes et du monde qu’il est venu sauver.
– L’obéissance à l’Église, enfin, et tout spécialement à l’Évêque. L’obéissance est le signe d’une désappropriation de soi. C’est la traduction concrète de votre donation au Christ et à l’Église : je ne m’appartiens pas, à la manière de Jésus qui s’en remettait à son Père. L’obéissance du diacre et du prêtre a pour modèle celle de Jésus et c’est pourquoi elle est toujours une obéissance filiale.
Qu’est-ce qui fait la qualité de cet engagement que prend ainsi le diacre vis à vis de ces trois réalités ? C’est sa liberté personnelle ; elle est l’aspect le plus décisif dans son engagement. C’est pourquoi l’Évêque va interroger tout à l’heure les ordinands en leur demandant en substance : « Est-ce que vous savez bien ce que vous faites ? Est-ce que vous le faites librement ?  »
Tout engagement est lié à une adhésion personnelle, à un consentement libre. L’une des responsabilités du séminaire consiste justement à apprécier le degré de liberté de celui qui se présente à l’ordination. Est-ce qu’il s’est contenté de se modeler sur son environnement ? N’a-t-il fait que s’aligner sur la conduite et la pensée des autres ? S’est-il seulement laissé porter par un climat, une ambiance, une opinion générale ? Il est si facile d’agir en se conformant aux influences extérieures !
Mesurer le degré de la liberté personnelle est chose au-dessus des forces humaines et pourtant, il revient à l’Église de s’en approcher, autant qu’il est possible à la faiblesse humaine ! D’où, chez les Pères du séminaire, comme chez l’Évêque, la prière instante pour demander la lumière de l’Esprit Saint. Si nos deux frères, Laurent et Gaspard, sont là aujourd’hui, chacun comprend que leur demande a été jugée comme l’expression de leur authentique liberté ! Une ordination est donc ainsi un engagement humain ! Mais la liturgie nous invite aussi à entrer dans une autre dimension, celle du Sacrement, cette oeuvre qui s’accomplit dans un homme et qui a Dieu Lui-même comme auteur. Car c’est le Christ, Lui-même, qui agit dans le Sacrement.
Il y a deux sortes de sacrements. Ceux qui se répètent : tels l’Eucharistie et le sacrement du Pardon et de la Réconciliation. Et ceux qui ne se répètent pas, que l’on ne reçoit qu’une seule fois parce qu’ils imprègnent l’être qu’ils touchent. Ils le marquent définitivement comme un cachet de cire sur un parchemin, comme une effigie sur une pièce de monnaie, comme le sceau royal sur une édit signé du souverain. C’est le cas du Baptême, c’est aussi celui de l’Ordination. Inutile donc de réordonner quelqu’un. Il l’est à jamais. Son être d’ordonné est lié pour toujours au Christ Serviteur !
Quelles seront alors les tâches concrètes du diacre ? Les voici énoncées d’après le livre de la liturgie, le rituel.
Le diacre est consacré serviteur, à l’image du Christ pour le ministère de la parole, de l’Eucharistie et de la charité. » Qu’est-ce que cela veut dire en pratique ? Il proclame l’Évangile, il prêche, baptise, bénit les mariages, distribue la sainte Eucharistie. Il la porte aux malades et préside les funérailles. Il se fait volontairement proche des pauvres à l’exemple du Christ Serviteur !
A la réflexion, toutes ces tâches sont relativement faciles ! Mais en même temps, combien elles dépassent par leur source et leur ampleur les capacités de celui qui les reçoit. Un dessin humoristique a paru au moment de l’élection du pape Benoît XVI. On y voyait les cardinaux réunis en conclave s’approcher un à un d’une imposante chaussure. Celle-ci était placée au pied de la cheminée qui, selon la tradition, devait annoncer au monde extérieur l’élection du nouveau Pape ! A voir la taille du soulier, il n’était pas difficile de deviner qu’aucun des pieds des cardinaux n’allait le remplir, et de loin ! A l’évidence, tous avaient les pieds trop petits ! Donc, tous, d’avance, étaient dans l’impossibilité d’assumer la mission pour laquelle l’un d’entre eux allait être, pourtant, désigné ! La mission de représenter le Christ !
Ce qui vaut pour le pape vaut aussi pour l’évêque, le prêtre et le diacre. C’est ce qui fonde l’humilité de l’ordinand, c’est-à-dire cette inadéquation entre la grandeur du don qu’il reçoit et ses propres limites personnelles. Car, par l’ordination, il devient une image, une icône du Christ Bon Berger ; il agira désormais en Son Nom, en sa Personne ! C’est bien ce qui fait que la chaussure est trop grande pour un homme, quel qu’il soit ! Le sacrement le lie au Christ d’une manière unique, au point que, quand il prêchera, par exemple, il le fera « dans » la Personne du Christ ! Ce sera le Christ rendu présent… agissant lui-même, mais dans une humanité forcément limitée, donc fragile et imparfaite ! Mais il rendra présente la Personne de Jésus dans la communauté !
Ce don conféré par l’ordination, cher Laurent et cher Gaspard, vous le recevez gratuitement. Et vous aurez à le donner gratuitement, sans attendre des éloges ou des remerciements ! Votre seule récompense, ce sera la joie d’accomplir la Volonté de Celui qui s’est lié à vous pour toujours par le Sacrement.
Voilà pourquoi, nous sommes ici, nous tous, pour prier à votre intention, pour vous aider et vous soutenir au moment où vous faites le pas décisif ; pour vous dire aussi notre profonde gratitude. Et déjà, nous nous préparons à voir à travers votre personne ce que vous allez devenir par le sacrement de l’ordination : une présence tout à fait originale du Christ dans les communautés chrétiennes que vous servirez !

Mgr Guy-Marie Bagnard, 12 juin 2005