Homélie pour les ordinations 2006

L’enjeu de toute existence : trouver Le chemin !
Le regard de Jésus posé sur les foules de son temps serait-il différent de celui qu’il poserait sur les foules d’aujourd’hui ? Les hommes d’aujourd’hui seraient-ils d’une autre nature que ceux du temps du Christ ?
L’Évangile livre le diagnostic du Christ : « Voyant les foules, Jésus eut pitié d’elles, parce qu’elles étaient fatiguées et abattues comme des brebis sans berger. » Aux yeux du Christ, c’est l’absence d’une direction, l’absence d’un « chemin » qui crée l’état d’abattement et de lassitude de la foule. « Abattement » : on traduit aussi par le mot « langueur ». La langueur, c’est une sorte d’asthénie, de mélancolie profonde qui engendre un manque d’énergie, un affaissement de la volonté de vivre ! Cette maladie de l’âme provient d’un manque d’orientation, ou plus exactement, de la difficulté ou de l’impossibilité à trouver autour de soi quelqu’un qui montre le chemin ! On ne sait pas où aller, quelle direction prendre ! En conclusion, pas de « chemin » faute de berger ! Traduisons : l’existence est sans but ; l’homme n’a aucune raison de vivre ! N’importe quel médecin de l’âme le sait bien : quand l’être humain n’a pas de « pourquoi vivre », il entre dans une lassitude profonde. Tout ce qu’il fait lui devient pesant, lourd et parfois même insupportable. Au contraire, quand il a un « pourquoi vivre », l’être humain supporte n’importe quel « comment vivre » ! Il franchit les épreuves les plus redoutables ; il traverse l’enfer sans faiblir. L’insupportable est assumé ! Les saints sont de cette race. Saint Maximilien Kolbe chantait encore dans le cachot d’Auschwitz où il mourait de faim ! Il chantait parce qu’il marchait sur un chemin de lumière. Il savait où il allait ! Il savait Qui l’attendait ! Il connaissait Celui à qui il avait donné sa vie et qui était son compagnon de tous les instants. A deux pas d’Auschwitz où mourait Maximilien Kolbe, dans le petit village de Wadowice était né, vingt ans plus tôt, Karol Woytyla, le futur Jean-Paul II, qui, après la terreur nazie, devait affronter le communisme : les deux grands athéismes d’État du XXe siècle. Lui aussi savait sur quel chemin il marchait ! On se rappelle qu’à la fin de son pontificat, ceux qui lui conseillaient de démissionner en raison de sa vieillesse et de sa maladie, avaient reçu pour toute réponse : « Mais Jésus n’est pas descendu de la Croix ! »
L’homme d’aujourd’hui souffre-t-il d’un manque de direction ? La réponse est d’une clarté aveuglante : jamais autant de routes ne se sont ouvertes devant lui, toutes plus séduisantes les uns que les autres ! Aux carrefours de son existence, toutes sortes de panneaux indicateurs l’invitent à emprunter « ce chemin-ci » ou « ce chemin-là », avec l’assurance qu’ils le conduiront au bonheur ! Et l’homme, plus crédule que jamais, s’y engouffre sans autre interrogation ! La société de consommation, avec son omniprésence, intensifie la course au « toujours plus », dans le domaine de l’avoir, celui des biens matériels. Ainsi se développe un état d’esprit qui suggère à l’homme de puiser ses raisons de vivre dans les aléas des circonstances passagères. Ainsi, les médias ont noté, par exemple, que, depuis quelques jours, le moral des Français s’était redressé : l’équipe de football des « Bleus » avait remporté la victoire contre l’équipe du Togo ; elle pouvait donc aller en huitième de finale de la Coupe du monde. Les Français reprennent confiance, nous dit-on ! L’horizon s’est dégagé !
Les journaux annoncent que les Responsables de notre pays ont retrouvé le sourire : l’ours « Baloo », dont on avait perdu la trace dans le Massif des Pyrénées, a été retrouvé. Il est vivant ! Ouf ! Soupir de soulagement. Pas pour tous, d’ailleurs ! La liste est longue de ces chemins que l’homme emprunte et dont il attend la joie de vivre !
Autre exemple, tiré cette fois des statistiques des sociologues. Quand un jeune entre dans le monde du travail, ses questions principales reflètent généralement la même tonalité : à quel âge aurai-je la retraite ? Quel en sera le montant ?
Sur le vif, on saisit combien l’esprit de consommation est devenu l’espace où se puisent les raisons de vivre !
Oui, sans doute, la foule d’aujourd’hui est autre que celle que le Christ rencontrait en son temps ! Mais substantiellement, elle est restée la même. La grande différence, c’est que les chemins proposés se sont multipliés, et que, surtout, les moyens de séduction ont acquis une puissance sans égale sur les esprits. Des techniques nouvelles ont été mises au point qui enferment l’homme dans leurs filets et le rendent plus prisonnier qu’autrefois de l’environnement culturel et social ! Et plus les chemins sont nombreux, plus on peut en changer souvent, ce qui montre, finalement, qu’on n’en a trouvé aucun ! Comme autrefois, l’homme ne sait pas où aller ! Ainsi, même avec le recul des siècles, l’homme, en son fond, ne s’est pas modifié ! C’est pourquoi les appels que Jésus adressait aux hommes de son temps, peuvent – et doivent ! – aujourd’hui encore, être entendus et reçus. Premier appel : « Mais priez donc ! » Est-ce bien nécessaire, objectent les hommes d’action ! Dans le monde des Affaires, c’est une perte de temps ! Devrions-nous douter de la Parole de Jésus ? Un exemple de la fécondité de la prière est donné par le témoignage d’un évêque de Hongrie, Mgr Ketteler, mort il y a quelques mois. Cette histoire authentique a été rapportée dans l’Osservatore Romano, organe officiel du Vatican. Je la cite intégralement. Pardonnez-moi la longueur !
« Au cours d’un de ses voyages, Mgr Ketteler célébrait la messe dans un couvent. Au moment de donner la communion, en s’approchant des religieuses, il fut profondément ému, à tel point qu’il n’a pu terminer la messe. Avant de repartir, il demanda à la supérieure l’autorisation de saluer les s¦urs. Tout en parlant avec chacune d’entre elles, il se disait : « Non, ce n’est pas elle ! » Finalement, il demanda à la supérieure s’il n’en manquait pas une. Elle lui répondit que seule la s¦ur cuisinière vaquait, en ce moment, à ses occupations. L’évêque souhaita la saluer également. Quand il la vit, il la reconnut. Et elle, avec sa simplicité, lui expliqua : « Comme je suis toujours occupée, je ne peux pas beaucoup prier. J’offre donc mon travail : la première heure de la journée est pour le Pape, la deuxième heure est pour les parents, la troisième pour les évêques… et la dernière heure du jour, la plus fatigante, est pour les jeunes que le Seigneur souhaite avoir pour prêtres, pour qu’ils écoutent attentivement sa voix et lui répondent par un oui généreux.
Quand la s¦ur cuisinière fut repartie, l’évêque raconta à la supérieure l’histoire suivante, en lui faisant promettre de ne pas la faire connaître tant qu’il serait en vie. « C’est l’histoire d’un jeune de dix-huit ans, qui appartient à une famille aisée. Il ne pense qu’à s’amuser. Une nuit, alors qu’il danse, il voit le visage d’une s¦ur qui prie pour lui et qui regarde fixement son âme. Impressionné, il quitte la salle de danse. Puis il se regarde lui-même et voit alors une vie complètement vide. « Que peut bien vouloir Dieu de moi ? » se demande-t-il. Peu de temps après, il entra au séminaire… Il fut ordonné prêtre et, plus tard, consacré évêque. C’est lui qui vous parle en ce moment. Aujourd’hui, tout en donnant la communion, j’ai reconnu le visage de cette religieuse que j’avais vue dans ma jeunesse : c’est votre s¦ur cuisinière; Ne lui dites rien ; elle verra elle-même au Ciel les fruits de son travail. mais dites-lui bien de continuer à offrir la dernière heure du jour pour les jeunes que Dieu appelle au sacerdoce, afin qu’ils lui répondent par un « oui » généreux ! » La prière à laquelle invite Jésus a un objet précis : elle demande « au Maître de la moisson d¹envoyer des ouvriers à la moisson ». En clair, il s’agit de demander des apôtres, des prêtres ! Des hommes qui donnent tout pour Dieu et pour leurs frères, et qui trouvent dans ce don le Chemin du Bonheur… et ils l’ont si bien trouvé qu’ils veulent l’indiquer aux autres ! La présence du prêtre est-elle donc si décisive pour que le Christ parle avec une telle insistance ? Il n’est pas inutile de rappeler sa mission. Puisque nous sommes dans une liturgie d’ordination et que, dans un instant, nos jeunes frères vont être consacrés au Christ Pasteur, à travers, en particulier, le symbolisme de l’onction des mains, j’emprunte au Pape Benoît XVI les paroles qu’il adressait aux prêtres, le Jeudi-Saint à Rome, lors de la Messe chrismale :
Rappelons-nous « que nos mains ont été ointes avec l’huile qui est le signe de l’Esprit Saint et de sa force. Pourquoi précisément les mains ? La main de l’homme est l’instrument de son action, c¹est le symbole de sa capacité à affronter le monde, précisément de « le prendre en main ». Le Seigneur nous a imposé les mains et veut à présent les nôtres afin qu¹elles deviennent les siennes, dans le monde. Il veut qu’elles ne soient plus des instruments pour prendre les choses, les hommes, le monde pour nous-mêmes, pour en faire notre possession, mais qu¹en revanche elles transmettent son toucher divin, en se mettant au service de son amour. Il veut qu’elles soient des instruments de service et donc une expression de la mission de la personne tout entière qui se porte garante de Lui et l’apporte aux hommes. Si les mains de l’homme représentent symboliquement ses facultés, et, plus généralement, la technique, comme pouvoir de disposer du monde, alors, les mains ointes doivent être le signe de sa capacité de donner, de sa créativité dans l¹action de façonner le monde à travers l’amour. » Si l’action du prêtre est si décisive, c’est qu’elle indique un chemin authentiquement révolutionnaire, celui de la dépossession de soi, celui, précisément, que personne ne serait spontanément tenté de prendre ! Et, en même temps, elle apporte les forces de Dieu lui-même pour y marcher avec intrépidité et légèreté ! Elle rappelle que le bonheur n’est pas d’abord dans « l’avoir », ni dans les biens à consommer, mais dans le don de soi, par lequel nous faisons librement retour, nous créatures, au Créateur, seul Chemin du Bonheur ! Le ministère du prêtre a justement pour mission d’offrir la vie de Dieu aux hommes. Le Pape Benoît XVI, à Cologne, recourait à l’image audacieuse des centrales atomiques. Il s’agit, disait-il aux jeunes, de porter la « fission nucléaire » à l’intérieur de l’être humain.
« Seule l’explosion intime du Bien qui est vainqueur du mal peut alors engendrer la chaîne des transformations qui, peu à peu, changent le monde, alors que, ajoute-t-il, les autres changements demeurent superficiels et ne sauvent pas. »
Chers jeunes, votre formation s’est déroulée ici, pendant des années, à l’ombre de Jean-Marie Vianney. C’est une raison de faire rappeler ce que Jean-Paul II est venu faire remarquer ici aux prêtres, en 1986. Ce qui frappe dans la vie du Curé d’Ars, disait-il, c’est qu’en lui « se révèle la puissance de la grâce qui agit dans la pauvreté des moyens humains. » Forts de cette puissance de la grâce, vous pouvez être dans la confiance! Mais je laisse le dernier mot au Saint Curé d’Ars lui-même, avec cette parole prophétique, pleine d¹espérance : »Viendra un temps où les hommes seront si fatigués des hommes que l’on ne pourra plus leur parler de Dieu sans qu’ils se mettent à pleurer. »
Pour vous qui entrez dans le sacerdoce et le diaconat, je prie avec vos familles et vos amis ! Je prie pour que la vie du Saint Curé d’Ars demeure en vous « comme une lumière et un guide ». Et que, face à l’avenir, l’espérance en vous puisse toujours triompher, quelles que soient les épreuves traversées !

Mgr Guy-Marie Bagnard, 25 juin 2006