HOMELIE pour les ordinations 2004

(…) Quand on engage quelqu’un dans un emploi, il y a bien des manières de procéder : j’en vois au moins deux ! Ou bien on dira à celui que l’on emploie : « tout ira bien ; tu verras : c’est un travail facile, bien à ta portée ; si une difficulté se présente, tes compétences te permettront de la surmonter ». Ainsi introduit dans l’emploi, celui qui se met au travail risque d’être déçu s’il voit arriver toutes sortes de difficultés imprévues. Il dira : « Vous ne m’avez pas dit la vérité. Je pars !  » À l’inverse, on pourra souligner les difficultés de l’emploi, en montrant les exigences, l’étendue des qualités et des compétences nécessaires pour bien remplir cette fonction. Le risque sera alors que personne n’accepte un travail si onéreux.
On ne peut pas dire que Jésus cache la vérité à ceux qu’il engage à Le suivre. Nous avons été les auditeurs des exigences que ce passage d’Évangile a présentées à notre méditation : « Laisse les morts enterrer les morts », dit Jésus à celui qui veut servir sa famille.- « Celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière n’est pas digne du Royaume de Dieu », dit aussi Jésus à celui qui veut retourner chez lui. – « Le Fils de l’homme n’a même pas où reposer la tête », dit encore Jésus à celui qui veut le suivre partout. Enfin, vis à vis de ceux qui refusent de l’accueillir, Jésus demande à ses disciples de ne pas les agresser, de ne pas les traiter en ennemis, de ne pas même se mettre en colère contre eux. Voilà bien des exigences ! Pour un peu, Jésus découragerait ceux qui veulent Le suivre.
C’est donc bien la seconde manière que choisit Jésus quand il appelle quelqu’un à Son service ; celle qui consiste à dire toute la vérité, à ne rien cacher de ce qui attend ceux qui le suivent : « Je vous appelle ; voilà qui je suis et voilà ce à quoi vous pouvez vous attendre. Ayez conscience dès maintenant des conséquences qui découleront de l’engagement que vous prenez en répondant à l’appel que je vous adresse ». Jésus est donc d’une grande clarté, et c’est en raison de cette clarté que l’Apôtre peut faire un choix libre.
Pourtant, tout n’est pas encore dit, car il y a une troisième manière d’appeler et c’est cette dernière que Jésus utilise. Elle consiste d’abord, bien sûr, à ne rien cacher de la situation, actuelle et à venir. Mais ensuite, Jésus apporte une précision essentielle : »Partout où tu iras, je serai avec toi, je me tiendrai à tes côtés. »
On trouve dans la liturgie d’ordination quelques mots qui le signifient. Tout à l’heure, ces jeunes hommes seront interrogés par l’évêque : « Voulez-vous… ?  » Et, à chaque fois, chacun d’eux répondra librement et en connaissance de cause : « Oui, je le veux ». Mais, à la dernière question, sera donnée une réponse plus complète, qui s’applique également à toutes les questions précédentes : « Oui, je le veux, avec la grâce de Dieu ». C’est-à-dire, je le veux, mais en sachant que je puis m’appuyer, en toute confiance, sur la force de Celui qui m’appelle, car Il restera à mes côtés. Les paroles de saint Paul résument cette vérité évangélique : « Je peux tout en Celui qui me fortifie. »
Tous les saints ont fait cette expérience. Sur la feuille de la célébration, distribuée à tous les participants, il y a un petit écusson sur lequel se trouvent dessinées les frontières du diocèse et, à l’intérieur, quatre visages qui sont ceux des principaux saints du diocèse. En haut à droite, saint François de Sales, en bas, saint Anthelme que nous fêtions ce matin même à la cathédrale ; à gauche, en haut, saint Pierre Chanel et, en bas, le Saint Curé d’Ars, près duquel nous sommes rassemblés en ce moment. Ces quatre témoins ont reçu l’appel du Seigneur, ils se sont engagés et sont allés au bout de leur vocation. A travers leur sainteté, joyeuse et grave tout à la fois, ils nous disent : « Oui, c’est possible, avec la grâce de Dieu ».
Si vous, les parents, les amis, vous pouvez éprouver quelque tremblement pour ces jeunes qui s’engagent aujourd’hui à la suite de Jésus, vous pouvez aussi méditer sur la vérité avec laquelle a été présentée à ces jeunes la mission qui devient la leur par le diaconat et le presbytérat. Rien ne leur a été caché. Ils ont eu le temps de percevoir ce qu’ils engagent. Et pourtant, ils disent aujourd’hui « oui » à l’appel ! Car, ils savent que le Seigneur ne confie jamais une tâche à laquelle Il resterait Lui-même étranger. Il se place à l’intérieur de ce qu’Il demande. « Il donne ce qu’il ordonne ».
Si ces jeunes n’avaient pas une profonde confiance en la Parole de Jésus, aucun d’entre eux, je crois, n’aurait la témérité de s’engager. Car ils savent bien que le prêtre est devenu comme un marginal dans la société d’aujourd’hui. Les lois auxquelles il accepte de soumettre sa vie ne recoupent en rien celles du monde. Il suffit de faire un tour d’horizon :
– Le travail ? Le prêtre ne connaît pas les 35 heures. – Le salaire ? On ne parle pas pour le prêtre de salaire, mais de traitement, et ce qu’il reçoit n’est vraiment pas à la hauteur de la formation reçue durant de longues années. – Les loisirs ? La charge du prêtre ne lui en laisse guère, alors que notre pays de France est devenu un lieu où la détente fait partie du paysage habituel. – La position sociale ? On ne voit plus aujourd’hui dans le prêtre un notable. Il est même plutôt au-dessous des autres. – Les résultats de ses efforts ? Dans une entreprise, dans une usine, on voit et on touche le résultat de son travail. Le prêtre, lui, agit dans l’invisible. Il ne perçoit pas le résultat de son ministère dans les coeurs : les prédications, les heures de catéchisme, etc, semblent souvent produire peu de fruits tangibles. – La vie familiale ? Le prêtre ne la connaîtra pas, puisqu’il renonce au mariage. Sur ce point, surtout, le prêtre apparaît dans la société comme un étranger.
Si le prêtre est ainsi marginalisé, pourquoi y a-t-il encore des jeunes aujourd’hui qui, en connaissance de cause, continuent de se présenter à l’appel de l’Église ? Vous avez entendu leur âge : la bonne trentaine. Ils savent ce qu’ils font. Mais leur audace repose sur leur foi en la Parole du Christ qui leur dit : « Je suis avec toi – Va de l’avant – Ne crains rien ».Et ce « ne crains rien » repose sur le grand Sacrement que Jésus nous a laissé : l’Eucharistie, qu’ils pourront désormais présider. C’est lui qui sera au coeur de leur ministère L’Eucharistie n’est pas seulement le souvenir d’un événement passé. Il est le Christ rendu présent. Toute liturgie eucharistique nous fait entrer dans l’aujourd’hui de la Pâque du Christ. C’est aujourd’hui que le Christ vit sa Passion et connaît la Résurrection. Puisqu’il est avec nous, aujourd’hui, que pourrions-nous craindre ?
Saint Anthelme, saint François de Sales, saint Pierre Chanel, le Saint Curé d’Ars et tous les autres saints nous disent : il est possible d’être prêtre, parce que le Christ marche réellement aux côtés de celui qu’il appelle !
L’Eucharistie rappelle aussi que le Christ a donné une dimension sacrificielle à sa vie. Elle nous rend présent son sacrifice. Ceux qui ont vu le film de Mel Gibson, La Passion, ont éprouvé un profond sentiment de compassion : comme le Christ a souffert ! Les images soulignent l’énormité de cette souffrance. Mais pourquoi faudrait-il se récrier, alors que l’histoire elle-même nous convainc de cette vérité ! Et la foi ajoute : s’il a souffert jusqu’à l’extrême, c’est pour nous, pour chacun d’entre nous, pour moi personnellement !
Quand un jeune, comme ceux d’aujourd’hui, se présente à l’Église, il dit : Jésus m’appelle, je réponds. Je sais les risques que j’encours ; je perçois ma position de marginal dans la société. Mais je vais de l’avant parce que le Christ a souffert pour moi, réellement. Il m’a aimé. S’il a donné sa vie pour moi, à mon tour, puisqu’il m’appelle, je donne ma vie pour mes frères. Personne ne peut devenir prêtre sans avoir le désir ardent de communier aux souffrances du Christ et de participer au salut de ses frères.
Jean-Paul II a exprimé cela dans le livre sur sa vocation. L’expérience de l’occupation nazie puis de la dictature communiste en Pologne lui a donné d’éprouver directement la profondeur et la richesse du sacrifice dans une existence humaine : « Mon sacerdoce, dès son origine, s’est situé par rapport au grand sacrifice de nombreux hommes et de nombreuses femmes de ma génération. La Providence m’a épargné les expériences les plus dures. J’ai d’autant plus conscience de la dette que j’ai contractée envers les personnes connues de moi, et aussi envers celles, bien plus nombreuses, inconnues de moi, sans aucune différence de nation ou de langue, qui, par leur sacrifice sur le grand autel de l’Histoire, ont contribué à la réalisation de ma vocation sacerdotale. Elles m’ont en quelque sorte introduit sur cette route, me faisant voir que la dimension sacrificielle est la vérité la plus profonde et la plus essentielle du sacerdoce du Christ.  »
Notre époque ne voit dans le sacrifice qu’une source de tristesse, d’angoisse. On le fuit toutes les fois qu’il se présente. Alors que se sacrifier est une source profonde de joie. C’est dans le don de soi, dans le sacrifice de soi qu’on éprouve les joies les plus vraies. Ce sont elles qui demeurent quand tout le reste s’efface.
Tout à l’heure, l’évêque dira en remettant aux nouveaux prêtres le calice et la patène, les « instruments » de leur charge nouvelle :
« Ayez conscience de ce que vous ferez, imitez dans votre vie ce que vous accomplirez par ces gestes, et conformez-vous au mystère de la Croix du Seigneur ».
C’est à cet appel que répondent généreusement les ordinands. Ils accueillent le mystère de la Croix comme une source de richesse, comme une puissance de résurrection capable de transformer le monde. Ils voient dans le mystère de la Croix du Christ le plus grand trésor qui puisse leur être remis. Car, c’est par lui que le monde est sauvé.
Merci, mes jeunes amis, de donner une actualité à ce message évangélique et de nous le faire aimer en vous engageant ainsi à la suite de Jésus, pour le service de vos frères.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 27 juin 2004