HOMELIE pour la Messe retransmise par la télévision depuis l’abbatiale d’Ambronay

Le dimanche 19 septembre 2004, la messe paroissiale d’Ambronay était célébrée en l’église abbatiale dans le cadre du 25e Festival de musique d’Ambronay. Au cours de cette Messe, la Maîtrise de Notre-Dame de Paris a interprété des oeuvres de Marc-Antoine Charpentier dont on célèbre en 2004 le 300e anniversaire de la mort. Cette Messe était retransmise à la télévision par France 2. Voici le texte de l’homélie du Père Évêque.
Homélie :
Il aurait été sans doute bon aujourd’hui, pour une fois, frères et soeurs, qu’en écoutant proclamer ce passage de l’Évangile, vous ayez pu le suivre des yeux. Car vous vous seriez aperçus que le mot « Argent », qui occupe une telle place ici, était écrit avec une majuscule dans le texte évangélique.
Ce qui signifie que Jésus donne à ce mot une densité qui dépasse son emploi habituel dans le langage courant. En clair, Jésus regarde et désigne l’argent comme une puissance susceptible d’être rangée au royaume des divinités.
Par quelle alchimie mystérieuse, la réalité banale que représente ce mot du langage ordinaire peut-elle se transformer en une puissance divine ?
Tout simplement, en passant par le laboratoire du soeur humain ! Le soeur de l’homme a cette redoutable faculté d’habiller l’objet le plus familier de son horizon quotidien avec les vêtements somptueux d’une divinité.
Jésus indique plus précisément le mécanisme par lequel on aboutit à ce résultat. Il le désigne par un mot : « la confiance ». C’est le mot-clé de ce texte !
Car il explique comment l’argent peut devenir une divinité. La confiance est cette attitude du soeur par laquelle on « se » donne soi-même. Non pas : « on donne quelque chose ». Ce serait de la générosité ! Mais on offre sa personne comme un don ; on la présente en la donnant. C’est plus qu’un mouvement de générosité ; c’est un acte de donation de soi. C’est là une des grandeurs de l’être humain. Sa capacité à se recueillir, à se « rassembler » pour s’offrir !
Tout l’enjeu est de savoir à qui, à quoi ?
Car le drame de l’homme, c’est qu’il peut s’en remettre à n’importe qui, à n’importe quoi ! Sa confiance est sans limite ; elle peut même lui être subtilisée ! Car il peut être séduit ! Il peut tomber sous le charme de paroles
flatteuses, être subjugué par des images, se laisser convaincre par des promesses trompeuses !
Si la publicité a un tel pouvoir sur nous, c’est parce que nous avons la faculté de faire confiance. Nous sommes naturellement ouverts, naturellement disponibles. C’est pourquoi nous sommes exposés à tous les dangers, comme des enfants qui sont attirés par tout ce qui brille !
Ainsi l’argent brille à nos yeux. Il a un immense pouvoir de séduction. Grâce à lui, on peut se procurer tellement de choses – du moins si on en a assez à sa disposition ! Mais, justement, on peut consacrer toutes ses forces à l’amasser ! Avec lui, on peut tout acheter ! Les réalités les plus sacrées peuvent devenir l’objet d’un marché !
L’argent ouvre la voie à tous les pouvoirs, et donc à de douloureuses injustices ! C’est le sens de l’antique protestation du prophète Amos : »Vous écrasez les pauvres et vous anéantissez les humbles du pays. »
Mais ce qui est à retenir, c’est que l’argent ne peut devenir une divinité que parce que l’on « se » donne à lui ! C’est l’homme qui, par le don de soi à travers la confiance, confère une toute-puissance à la divinité devant laquelle il s’incline.
La Bible n’hésite pas alors à employer un mot choc : Elle parle de « prostitution ». Se prostituer, c’est « se » donner soi-même et, littéralement, se vendre. Ce qui fait donc la grandeur de l’homme peut aussi faire son malheur ! Ce qui lui aurait permis de s’élever au-dessus de lui-même fait sa perte !
Il n’est pas hors de propos de rappeler ici cet épisode de l’Évangile où Jésus est interrogé justement sur une question d’argent. « Est-il permis de payer le tribut à César ? Faut-il payer ou ne pas payer ?  » Jésus se fait apporter une pièce de monnaie et demande : « De qui est cette effigie, cette inscription ?  » On lui répond : « De César. » Alors, il leur dit : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. »
S’il est donc opportun de rendre à César ce qui porte son effigie et son nom, nous devons nous souvenir que nous sommes nous-mêmes comme une pièce de monnaie, frappée à l’effigie de Dieu. En nous donnant à Lui par la confiance nous ne faisons que regagner la Source d’où nous sommes nés. Notre être coïncide avec sa propre vérité.
En somme, Jésus veut nous rappeler qu’en étant créés à l’image de Dieu, nous sommes comme une perle de grand prix. Nous ne pouvons pas gaspiller cette fortune que nous avons reçue en la revendant aux divinités de notre fabrication. La seule qui soit digne de recueillir cet héritage, c’est Celui qui nous a faits à sa ressemblance et le chemin qui nous y conduit, c’est la confiance ! Nous sommes tout proches de ce qui est au fondement de toute vie chrétienne : la foi ! De cette foi nous sommes responsables ; à nous de l’entretenir comme on entretient un feu dans la cheminée. Car le Christ nous a laissé cette interrogation qui ne manque pas d’impressionner, même le lecteur le plus indifférent : « Le Fils de l’homme, quand il reviendra, trouvera-t-il la foi sur terre ?  »
En développant notre foi en la Personne du Christ, nous remettons toutes choses en ordre et nous reconduisons l’argent à sa juste place : un serviteur, jamais un Maître ! Jamais un Dieu !

Mgr Guy-Marie Bagnard, 19 septembre 2004, 25° dimanche du temps ordinaire