Homélie : Nous sommes tous des catéchumènes ! 3 avril 2011

C’est pendant le temps de carême que les Évangiles lus aux messes dominicales sont les plus longs.

Nous en avons la confirmation aujourd’hui ! Ce n’est pas la volonté d’imposer aux chrétiens une pénitence supplémentaire. C’est que le temps de carême est la dernière ligne droite qui prépare les catéchumènes au baptême. C’est un temps d’ultime approfondissement, un temps de découverte de Jésus et d’attachement à sa Personne, un temps de questionnement sur le sens de l’existence.
Devenir chrétien à l’âge adulte n’est pas une démarche banale. Cela suppose un bouleversement dans le cours ordinaire d’une existence humaine ; c’est un acte fort ! Un acte qui soulève toute la vie en la soumettant à l’impulsion nouvelle du Christ.

C’est pourquoi la liturgie propose à la méditation des catéchumènes l’itinéraire d’un frère aîné sur le chemin de la foi, un catéchumène du Christ lui-même. C’est-à-dire, du Christ qui guide lui-même la marche du catéchumène, qui se fait catéchiste ! Dimanche dernier, c’était la séquence sur la Samaritaine, ce dimanche, il s’agit de l’aveugle-né !

Ce qui nous touche en profondeur, dans ces longs récits évangéliques, c’est qu’ils nous montrent que le coeur de l’homme peut changer. J’oserai dire : n’importe qui peut bouger ! Les jeux ne sont jamais totalement faits ! La promesse pleine d’espérance que nous apporte la présence de Jésus, c’est qu’elle rend possible les changements les plus improbables : Zachée – Marie-Madeleine – Matthieu – Nicodème… La liturgie fait boire les catéchumènes à cette Source.

La rencontre provoque une secousse qui met en chemin

Le catéchumène – ici, l’aveugle-né – se trouve – passez-moi l’expression ? « nez à nez » avec Jésus. La rencontre était totalement imprévue. Elle est comme un OVNI qui traverse le ciel de l’existence ! C’est pourquoi, en elle-même, la rencontre provoque une secousse qui met en chemin, qui ouvre un « itinéraire » ! Et sur cet itinéraire, ce n’est pas le miracle en lui-même qui devient le terme de la rencontre ; le miracle n’est que le lieu de passage qui débouche sur la question de l’identité de Jésus : qui est cet homme ? Quelle lecture faire de sa personne ? Cette lecture détermine la position de chacun des participants à l’événement. Et, d’une manière plus précise, la question à laquelle chacun est appelé à répondre est ainsi formulée dans le récit : quelle est l’origine de l’autorité qui a permis à Jésus d’accomplir le miracle ? D’où lui vient son « pouvoir » ? Deux attitudes se dessinent :
– d’un côté se rangent les chefs religieux qui expliquent : « Cet homme est un pécheur puisqu’il déroge à la loi du sabbat ! »
– de l’autre, se tient l’aveugle-né qui raisonne ainsi : « Si cet homme ne venait pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. »

L’apparition d’une opposition dans la lecture d’un même événement est très révélatrice. Elle nous apporte un enseignement qui est d’une grande portée pour nous tous : l’origine de l’autorité par laquelle s’opère un miracle n’est jamais donnée dans l’évidence. Il y faut une lecture qui est le résultat d’une interprétation, c’est-à-dire, en définitive, le fruit de l’action conjuguée de l’intelligence et du coeur qui s’unissent dans un acte de liberté.

Affirmer sa foi en la Personne du Christ est un acte humain d’une grande plénitude

Donner une identité à Jésus n’est donc pas un acte mécanique qui, pareil à une sorte d’automatisme entraînerait le mouvement d’un robot ! Affirmer sa foi en la Personne du Christ – se prosterner devant Lui, comme le fait le miraculé de la piscine de Siloë – est un acte humain d’une grande plénitude qui comporte une part de mystère.

Pourquoi ? Parce qu’il faut opérer un saut si grand entre ce que l’on voit : un homme qui a du pouvoir et ce que l’on affirme : il est Dieu ! – qu’il faut supposer l’action secrète d’une force surnaturelle qui accompagne notre liberté et lui permet de franchir un espace infini puisque l’on passe d’un « homme » à « Dieu ». L’Apôtre Paul vient à notre secours en nous disant : « Nul ne peut dire « Jésus est Seigneur » si cela ne lui est pas donné par l’Esprit Saint »  (1 Co 12,3). De même, quand l’Apôtre Pierre a déclaré à Jésus : « Tu es le Fils de Dieu » ; Jésus lui a répondu : « Bienheureux es-tu, Simon, fils de Jonas, car ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux. »

Il s’agit donc d’écouter la voix de l’Esprit Saint, qui résume toute la vie chrétienne. Mais il faut aussi tendre l’oreille aux hommes de notre temps, et particulièrement à la voix de ceux qui ne croient pas.

C’est pour nous inscrire à l’intérieur de ce peuple aux multiples visages que je me permets de citer quatre témoins de l’incroyance :

Quatre témoins de l’incroyance

D’abord, André Comte-Sponville, le penseur philosophe : « L’  » Évangile « , c’est l’esprit des Béatitudes. Pas étonnant que cela nous tente et nous séduise ! Le Royaume pour les pauvres, la consolation des affligés ? Un Père tout-puissant parfaitement bon et infiniment aimant ? Le triomphe définitif de la vie sur la mort, de la paix sur la guerre ? Une éternité, en tout cas pour les justes, de bonheur infini ? On ne peut rêver mieux. Mais justement, c’est trop beau, comme ont dit, pour être vrai. Une croyance qui correspond à ce point à nos désirs les plus forts, comment ne pas suspecter qu’elle soit l’expression de ces désirs, qu’elle en soit dérivée, comme dit Freud, autrement dit qu’elle ait la structure d’une illusion ? » En résumé, c’est trop beau pour être vrai, donc c’est faux !

Alfred Kastler, Prix Nobel : « Je pose la question, écrit-il : serait-il logique de penser que le hasard a rassemblé les molécules de façon à créer tel organisme ? Aucun esprit n’accepterait l’interprétation. Or, dans un être vivant, nous trouvons un système infiniment plus complexe d’usine automatique. Vouloir admettre que le hasard a créé cet être me paraît absurde. S’il y a un programme, je ne conçois pas de programme sans programmateur, mais dont je ne veux pas me faire d’image. »
En résumé, il y a un programmateur, mais laissons-le de côté. Nous ne pouvons rien en dire. Son existence est comme annulée.

Jean Rostand, biologiste : « Je me la pose tous les jours, sans arrêt, la question de la foi. J’ai dit non. J’ai dit non à Dieu, en affirmant les choses un peu brutalement, mais à chaque instant la question revient. Je me dis : est-ce possible ? A propos du hasard, par exemple, je répète : ce ne peut être le hasard qui combine les atomes. Mais alors quoi ? Une chaîne de questions reviennent, toujours les mêmes. Je les ressasse ; je radote tout le temps. Je suis obsédé, disons le mot, obsédé, sinon par Dieu, du moins par la non existence de Dieu. Ah oui ! » En résumé, je refuse de croire, mais je suis angoissé de mon refus.

Eugène Ionesco, dramaturge : « Je me suis tenu près de Dieu au cours de ma jeunesse. Je suis allé très loin dans l’expérience religieuse ; puis j’ai senti un regret énorme pour le monde terrestre. Depuis ce moment-là, je peux dire que j’ai abandonné le ciel… Je me suis de plus en plus enfoncé dans la vie ; avide, vorace. Plus je vieillis, plus j’ai une envie folle de vivre, une gourmandise énorme, le vin, … la gloire littéraire, tout cela. Et je sens qu’à l’origine de tous ces désirs énormes, il y a comme première cause, ma première faute, c’est-à-dire ma chute personnelle. Tous ces désirs qui veulent être comblés, ce sont comme des choses qui doivent remplacer ce que j’ai perdu, une fois, mais qui, pourtant, je le sais, ne peuvent le remplacer. Je suis de plus en plus, en vieillissant, plein de désir. Je sais que j’ai fait fausse route, je le sais très bien, mais je ne le sais pas assez. Je ne le sais que d’une façon abstraite, intellectuelle cérébrale. » En résumé, j’ai conscience de mon erreur, mais je ne veux pas en changer.

Dieu est un feu qui couve

Pour nous les chrétiens du berceau, baptisés à la naissance, nous sommes restés pour une part des catéchumènes.

Le baptême reste encore un peu en sommeil. La preuve nous en est donnée par la liturgie de Pâques qui nous appelle à renouveler les promesses de notre baptême. Chrétiens, ne laissez pas dormir votre baptême. Par exemple :
– Est-ce que tu continues de vivre avec le Christ en le gardant comme ton compagnon de route ?
– Est-ce que tu crois que tu peux encore progresser avec l’aide de l’Esprit Saint ?
– Est-ce que tu es prêt à faire grandir ta foi et à en prendre les moyens ?
J’ai cité quatre témoins de l’incroyance ; je mentionnerai en dernier les quelques mots d’un homme profondément engagé dans la foi, Michel Serrault, l’homme de théâtre, décédé il y a quelques années.
Il répondait aux questions d’un journaliste :
– S’il vous restait une heure à vivre, comment la passeriez-vous ?
Réponse : en prière.
– Comment aimeriez-vous mourir ?
Réponse : en chrétien. On n’est jamais vraiment chrétien. C’est une direction qu’on prend.
– Quel est votre testament ?
Réponse : Dieu est un feu qui couve.
Si Dieu est un feu qui couve, c’est qu’il peut enflammer n’importe quel coeur ; le nôtre donc, aujourd’hui ! Car, pour changer, il faut au préalable être persuadé que nous, chrétiens de longue date, nous pouvons encore changer. Dieu reste un feu qui couve. Il a littéralement « enflammé » la vie de l’aveugle-né.

? Père Guy Bagnard
Évêque de Belley-Ars

Homélie pour la messe du 4e dimanche de carême, célébrée le 3 avril 2011 dans la salle du Vidolet à Cessy pour les catholiques du Pays de Gex.