Homélie : Itinéraire d’une rencontre avec Jésus – 8 avril 2011

Dimanche 27 mars, les diacres permanents du diocèse étaient rassemblés autour de notre évêque, Mgr Bagnard. Nous publions ici son homélie, prononcée en l’église Saint-Barthélémy de Montrevel-en-Bresse.

Rares sont les rencontres avec Jésus qui, dans l’Évangile, sont rapportées avec autant d’ampleur que cette rencontre avec la Samaritaine. Peut-être peut-on lui comparer la longue conversation avec les disciples d’Emmaüs ou bien la soirée passée avec Nicodème, ou encore les péripéties de la rencontre avec l’aveugle-né et ses rebondissements avec les pharisiens, ses parents et la foule.
Habituellement, les rencontres avec Jésus sont évoquées de façon furtive. Elles mobilisent seulement quelques lignes dans le texte évangélique : Zachée – le jeune homme riche – Marie-Madeleine – et même l’appel des Apôtres. Généralement, c’est bref !

Ici, au contraire, la rencontre se déroule avec des détails et un enchaînement qui fait de cette conversation un ensemble qui se suffit à lui-même. La raison en est sans doute due au fait que Jésus et la femme sont seuls. Il est peu fréquent, dans l’Évangile, que
Jésus soit tout seul avec quelqu’un. Habituellement, il est entouré par les Apôtres, par la foule ou par toute sorte de groupes : pharisiens, publicains, autorités religieuses, etc. Et puis, ici, il n’y a pas de contrainte de temps : Jésus attend le retour des Apôtres et la femme ne semble pas pressée. Elle est au milieu de ses occupations ménagères, sans urgence !

On comprend pourquoi la liturgie de ce temps de Carême présente ce passage à la méditation des catéchumènes, car il retrace l’itinéraire d’une rencontre avec Jésus.

Le chemin vers Jésus comporte toujours un dialogue intérieur

La Samaritaine se trouve pour la première fois en contact avec Jésus. C’est inattendu, imprévu.
Et voilà qu’un lien se noue entre eux au point que l’intimité de leur vie s’ouvre l’une à l’autre : « Oui je n’ai pas de mari ». Aveu qui suppose un regard de vérité sur sa propre vie, une sorte de relecture de son existence ! Et Jésus, de son côté, lui découvre la vérité de son être : « Je le suis( le Messie ) Moi qui te parle. »

La suite n’est pas moins surprenante : la Samaritaine conduit à Jésus ceux avec lesquels elle partage sa vie au quotidien : les gens de son village ! Elle déplace beaucoup de monde. Et ceux-là vont demander à Jésus : « Reste encore avec nous ». « Et il demeura deux jours avec eux. »

Cette rencontre, c’est l’itinéraire d’une découverte qui bouleverse le cours ordinaire d’une existence. Et il s’agit d’un bouleversement en chaîne : chez la femme d’abord, puis chez les gens du village, chez les disciples qui se demandent si Jésus n’a pas déjà mangé pendant leur absence ; enfin le changement de programme : on reste dans le
village, au lieu de continuer la route vers Jérusalem ! Il est facile de saisir pourquoi cet épisode est mis sous les yeux des catéchumènes car il reflète quelque chose de leur propre vie, de ce qui leur est arrivé à eux-mêmes par leur rencontre avec Jésus.

Le chemin vers Jésus – si différent qu’il soit d’une personne à l’autre – comporte toujours un dialogue intérieur, au milieu d’événements et de circonstances toutes particulières.

S’il n’y a pas deux itinéraires qui soient identiques, le noyau central est toujours le même : une rencontre et un dialogue dont le fruit est la conversion.

Quatre traits essentiels du dialogue

Le Pape Paul VI a beaucoup parlé du dialogue. Il a même écrit une encyclique sur le sujet (Ecclesiam suam, en 1964). Il voit dans le dialogue quatre traits essentiels :
– le premier, c’est la clarté. Il explique : «  La clarté, parce que le dialogue suppose qu’on se comprenne ; il est une transmission de pensée et une invitation à l’exercice des facultés supérieures de l’homme ; à ce titre, on peut le classer parmi les plus nobles manifestations de l’activité et de la culture humaines. » Au fond, dit le Pape, la dialogue renvoie à la grandeur et à la beauté de l’homme. Chaque fois que nous entrons en dialogue, nous mettons en oeuvre notre dignité. Et quand il est rompu, quelque chose de notre humanité est blessé.
– Le deuxième caractère, c’est la douceur ; pas n’importe quelle douceur : « Celle que le Christ nous propose d’apprendre de lui-même : Mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de coeur. » Sous le rayonnement de cette douceur, « le dialogue n’est pas orgueilleux, il n’est pas piquant ; il n’est pas offensant. Son autorité lui vient de l’intérieur, de la vérité qu’il expose, de la charité qu’il répand, de l’exemple qu’il propose ; il n’est pas un commandement et ne procède pas de façon impérieuse ; il est pacifique ; il évite les manières violentes ; il est patient ; il est généreux. »
– Puis vient la confiance. « La confiance, aussi bien dans ce que l’on dit soi-même que dans la capacité d’accueil de l’interlocuteur. Cette confiance provoque les confidences et l’amitié ; elle lie entre eux les esprits dans une mutuelle adhésion à un bien qui exclut toute fin égoïste. »
– Enfin il faut parler de la prudence. « Il s’agit, dit le pape, de la prudence pédagogique, qui tient compte des conditions psychologiques et morales de l’auditeur ; selon qu’il s’agit d’un enfant, d’un homme sans culture ou sans préparation, ou défiant ou hostile. Elle cherche
aussi à connaître la sensibilité de l’autre et à se modifier raisonnablement soi-même, à changer sa présentation pour ne pas lui être déplaisant et incompréhensible. 
» (n. 83)

La confiance permet d’ouvrir le dialogue et de le nouer

Ces quatre aspects, on les retrouve sans peine dans le dialogue de Jésus avec la Samaritaine :
– La clarté : on entend la femme interroger Jésus ; elle cherche à comprendre. Jésus répond à ses appels et chaque explication provoque une avancée sur le chemin de l’intériorité. On est parti de l’eau du puits et on aboutit à Dieu qui est adoré en esprit et en vérité.
– La douceur. Aucune brutalité dans l’échange et pourtant, la vérité apparaît distinctement ; elle émerge d’un brouillard où elle était plus ou moins enfouie. La femme, avec sa vie plus ou moins trouble, reconnait la vérité de sa situation. Jésus, cet inconnu, découvre la vérité de son être. Le Temple est remis à sa juste place et la prière peut s’élever en tout lieu.
– La confiance, c’est elle qui permet d’ouvrir le dialogue et de le nouer. Le signe qui en est donné – et qui est immédiatement reconnu par la femme – c’est la parole que lui adresse Jésus. Normalement, la coutume en vigueur imposait le silence, même pas un « bonjour ». En passant par-dessus l’usage des convenances, Jésus brise le mur de la séparation ; il établit une passerelle. Le seul fait de parler manifeste son attention bienveillante. La femme se trouve élevée au rang d’interlocutrice. Elle devient, devant Lui, « quelqu’un » ! La confiance l’introduit dans le cercle des « Personnes », donc un être digne de respect, avec lequel on peut s’entretenir et duquel on peut recevoir quelque chose !
– Enfin, la prudence : Jésus fait comprendre à cette femme qu’il a besoin de ses services. Il se présente à elle en découvrant sa pauvreté à Lui. Il est plus faible qu’elle puisqu’il n’a rien pour puiser l’eau. Il est sans moyen. L’acte par lequel il met sa pauvreté en évidence pousse la femme à entrer dans la vérité sur elle-même ! Devant un pauvre, en effet, on est moins tenté de se dissimuler ; on se montre plus facilement tel que l’on est, surtout si l’autre vous appelle à l’aide !

La vive conscience d’être toujours en chemin affermit en nous l’élan d’aller plus loin.

Ainsi, le dialogue engagé par la Samaritaine parvient-il à son plein accomplissement ; il aboutit à Dieu. La véritable recherche de la femme se révèle être une quête de Dieu. Le Messie peut alors se donner sous sa véritable identité ! De part et d’autre, il y a Dieu : d’un côté, Dieu comme le terme d’une recherche et de l’autre, Dieu comme une réalité présente.

L’itinéraire que présente cet admirable dialogue n’est pas seulement proposé à la méditation des catéchumènes, mais aussi à celle de tous les baptisés. Car aucun d’entre nous, baptisés de plus ou moins longue date, ne peut se prévaloir d’avoir assimilé la plénitude du sacrement qui l’a fait devenir chrétien. La vive conscience d’être toujours en chemin, d’être des pèlerins en marche, affermit en nous l’élan d’aller plus loin. Certes, nous avons été baptisés, mais le tourment d’accueillir d’une manière plus pure et plus profonde ce que nous avons reçu, renforce le désir d’une rencontre toujours plus vraie avec le Christ. Aujourd’hui, c’est sa Parole qui est la trace tangible de sa présence dans l’histoire. Comment l’accueillons-nous ?

La Tradition de l’Eglise rappelle que le dialogue avec la Parole comporte des étapes bien précises.

Les étapes du dialogue avec la Parole

Ce dialogue commence d’abord par la lectio : que dit le texte en lui-même, indépendamment du lecteur, car il ne s’agit pas d’en faire un prétexte qui confirmerait mes pensées et les plierait à ma volonté. Le dialogue se poursuit par la meditatio : que me dit le texte à moi ? Ce n’est pas une parole au passé mais une parole au présent ! Une parole contemporaine qui parle à ma personne. Puis vient l’oratio : quelle réponse vais-je donner à la Parole ? Action de grâce – louange – intercession – supplication. C’est la première manière dont la Parole me transforme ! La contemplatio : il s’agit d’accueillir en soi le regard que Dieu porte lui-même sur la réalité. A quelle conversion de l’esprit et du coeur suis-je appelé ? « Ne prenez pas pour modèle le monde présent, dit saint Paul, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui et parfait. » Une union conforme à celle de Dieu ! Enfin l’actio : la vue entraîne l’agir. « C’est par mes actes que je te montrerai ma foi », dit l’Apôtre Jacques. C’est ce que nous fait demander une des oraisons de la liturgie eucharistique : « Seigneur, mets en nous le désir de ce qui est vrai et quand nous aurons vu ce que tu demandes, aide-nous à l’accomplir d’un même coeur. » (Collecte de la Messe pour une réunion d’ordre pastoral).

La question de Dieu n’est pas un danger pour la société

Le dialogue avec la Parole se prolonge dans la rencontre avec les hommes, ceux qui vivent aujourd’hui avec nous, comme il en allait au temps de la Samaritaine avec les habitants de son village. Il est significatif que l’Église cherche à transmettre cette Parole en renouvelant l’élan de l’évangélisation, par exemple concrètement, aujourd’hui, par la création d’un Conseil Pontifical pour la nouvelle évangélisation. Mais elle provoque aussi le dialogue des cultures et la rencontre avec les incroyants. C’est le sens des Journées ouvertes à Paris, ces 25 et 26 mars, sous le titre : « Le Parvis des Gentils », à l’Unesco, en Sorbonne et sur le Parvis de Notre-Dame de Paris. Voici un extrait du message adressé par le Pape à cette occasion :
« Au coeur de la Cité des Lumières, devant ce magnifique chef-d’oeuvre de la culture religieuse française, Notre-Dame de Paris, un grand parvis s’ouvre pour qu’une nouvelle impulsion soit donnée à la rencontre respectueuse et amicale entre des personnes de convictions différentes. Jeunes, croyants et non croyants, présents ce soir, vous voulez être ensemble, comme dans la vie de tous les jours, pour vous rencontrer et dialoguer à partir des grandes interrogations de l’existence humaine. Beaucoup, aujourd’hui, reconnaissent qu’ils n’appartiennent pas à une religion, mais désirent un monde neuf et plus libre, plus juste et plus solidaire, plus en paix et plus joyeux. En m’adressant à vous, je mesure tout ce que vous avez à vous dire : incroyants, vous voulez interpeller les croyants, notamment en exigeant d’eux le témoignage d’une vie qui soit en conformité avec ce qu’ils professent et en refusant toute déviation de la religion qui la rendrait inhumaine. Croyants, vous voulez dire à vos amis que ce trésor qui vous habite mérite un partage, une interpellation, une réflexion. La question de Dieu n’est pas un danger pour la société, elle ne met pas en péril la vie humaine ! La question de Dieu ne doit pas être absente des grandes interrogations de notre temps. »

Ne fermez pas votre conscience aux défis et aux enjeux qui sont devant vous.

« Chers amis, vous avez à construire des ponts entre vous. Sachez saisir la chance qui vous est présentée pour trouver au plus profond de vos consciences, dans une réflexion solide et argumentée, les voies d’un dialogue précurseur et profond. Vous avez tant à vous dire les uns aux autres. Ne fermez pas votre conscience aux défis et aux enjeux qui sont devant vous. »
C’est une joie pour nous de voir l’Église s’engager sur le chemin des hommes, quelle que soit leur condition ou leur croyance. C’est un signe fort qui nous appelle à notre tour au dialogue partout et avec tous.
Sur cette toile de fond, la rencontre avec la Samaritaine nous donne une première consigne précise : être prêt à mettre tout homme en contact avec le Christ comme elle le fit audacieusement avec les gens de son village, sans oublier qu’au préalable, a eu lieu le temps de la rencontre avec la Parole en Personne ! Et c’est la seconde consigne : l’appel à prendre des moments de solitude où la Parole est lue, méditée, priée, contemplée et enfin incarnée.

Un vrai programme pour temps de Carême !

? Père Guy Bagnard
Évêque de Belley-Ars