Homélie du 28 mai 2006 à la messe télévisée à Notre-Dame de Bourg

Un anniversaire, c’est toujours l’évocation d’un point de départ ; c’est donc un coup d’¦il jeté en arrière, sur un passé plus ou moins lointain. Pour nous, aujourd’hui, c’est l’évocation dans la joie et l’action de grâce, de cinq siècles de vie chrétienne liée à cette église Notre-Dame dont la construction remonte au début du XVIe siècle.
Mais, en l’année 1500, nous nous trouvons encore loin du véritable point de départ qui explique le pourquoi de la construction de cette église et de toutes celles qui, « depuis des siècles », peuplent nos villes et nos villages de France.
Pour cela, il faut se rendre aux sources du christianisme, au tout début de l’Eglise, à ces moments où émergent les premières communautés chrétiennes dont les Actes des Apôtres nous rapportent la vie naissante. La première lecture nous a rappelé l’empressement avec lequel les Apôtres ont cherché un successeur à Judas dont la chaise est restée vide. Rien, pourtant, ne s’opposait à ce que la mission se poursuive à Onze plutôt qu’à Douze. Rien ! Sinon que Jésus, Lui, en avait choisi Douze !
Le fil conducteur qui guide la démarche des Apôtres, c’est de se garder absolument dans la volonté du Maître. Non pas ce qu’ils veulent, eux, mais ce qu’il avait voulu Lui. Ainsi, dès les premières heures de l’Eglise, on voit avec quelle puissance la mémoire du Maître agit sur les esprits de ses disciples ! L’importance de cette mémoire éclate avec plus de force encore lorsqu’est énoncé le critère du choix des Apôtres : « Il y a des hommes qui nous ont accompagnés durant tout le temps où le Seigneur Jésus a vécu parmi nous : depuis son baptême par Jean jusqu’au jour où il nous a été enlevé. Il faut donc que l’un d’entre eux devienne avec nous témoin de sa résurrection. » (Ac 1,21) Ce qui habilite l’Apôtre dans sa charge d’Apôtre, c’est d’avoir entendu, de ses propres oreilles, parler le Maître, de l’avoir vu agir, de ses propres yeux !
Il s’agit donc d’une mémoire historique : l’Apôtre a recueilli des événements qui se sont réellement déroulés, des faits qui se sont imposés à lui, souvent avec la brutalité de l’inattendu : « Ce que nous vous annonçons, écrit saint Paul aux Corinthiens, c’est ce qui n’est pas monté au c¦ur de l’homme » (1 Co 2,9). Rien à voir avec un roman, écrit dans la solitude, sorti de l’imaginaire ; encore moins un message codé dont il faudrait décrypter l’énigme !
Une mémoire historique… une mémoire affective. Ceux qui ont côtoyé de très près Jésus ont reçu de Lui des noms d’une douceur surprenante : « Je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis » (Jn 15, 15), des noms parfois empreints d’une grande tendresse, qu’on trouve seulement sur les lèvres d’une mère : »Mes petits enfants, je ne suis plus avec vous que pour peu de temps. » (Jn 13, 33). Ces mots laisseront une trace ineffaçable dans le c¦ur des Apôtres. Une affection profonde les attachera désormais à Lui.
Une mémoire engagée. On se rappelle l’une des questions centrales de l’Évangile : « Pour vous, qui suis-je ? » L’Apôtre, qui a pris le temps de recueillir en sa mémoire les événements de l’histoire, n’est pas seulement un enseignant, un historien ; il atteste l’identité de celui dont il parle. Il se prononce sur sa personne : « Tu as les paroles de la vie éternelle ! » (Jn 6, 68). Il est alors constitué témoin de sa résurrection ; témoin non d’un mort, mais d’un vivant. La pensée du Maître devient la règle de vie de l’Apôtre.
Ainsi s’est rassemblée, au cours des siècles, une famille. D’abord le petit noyau des premiers témoins, puis, par la suite, les témoins des témoins. Et, de redoublement en redoublement – au cours des âges -, la chaîne s’est allongée, pour venir jusqu’à nous aujourd’hui. C’est à l’intérieur de ce long sillon – bien repérable dans l’histoire, comme un fleuve dans un paysage – qu’il faut replacer les cinq siècles de vie chrétienne dont cette église Notre-Dame de Bourg a été le lieu privilégié.
Si l’on pouvait ausculter cette longue période, comme peut le faire un médecin appelé au chevet de son malade, on décèlerait sans doute les maladies habituelles du c¦ur humain que sont l’égoïsme, la soif du pouvoir, l’orgueil triomphant. L’histoire des hommes renferme toujours des instants de ténèbres où le oeur cède au mal ; mais on y découvrirait surtout la sainteté cachée de tant de nos aînés ; que de prières secrètes, de pardons donnés, de dévouements gratuits, de fidélités scellées jusqu’à la mort, de renoncement à soi-même, de secours portés à l’indigent, de consolation donnée à celui qui est éprouvé ! On y verrait – comme projetée sur un écran – l’âme de tout un peuple de croyants qui, un jour, a entrepris la construction de ce magnifique vaisseau de pierres, en y déployant toutes les ressources de l’art de son époque.
Est-ce pourtant d’une seule architecture que nous héritons ? Est-ce seulement un « monument » que nous recueillons de l’histoire ? Ce que, en vérité, nous laissent nos aînés, c’est la force spirituelle qui a donné sens à leur vie ; c’est une intériorité habitée par la foi, la foi au Christ Sauveur qui les a conduits à toutes les audaces, à tous les dépassements !
C’est elle d’abord qu’ils veulent nous transmettre ; sans doute, il y a l’écrin, mais dans l’écrin brille la perle précieuse. C’est elle qui nous détourne aujourd’hui de transformer l’écrin en un simple musée. Car la foi de nos aînés est l’adhésion à la Personne vivante. du Ressuscité. Elle vit du Christ au présent. Un compagnon de route qui, par la grâce de nos aînés, a établi sa demeure au milieu de notre cité, au milieu de la maison des hommes.
Que cette foi, qui a traversé les siècles, vienne réveiller la nôtre en cette circonstance bénie. C’est une urgence. C’est un appel ! Un auteur contemporain expliquait : « J’ai parfois l’impression que les chrétiens dorment sur un trésor ; …ils sont impressionnés par leur sentiment d’isolement. Ils ont parfois tendance à ne plus oser se dire chrétiens… alors que ce sont eux qui possèdent le trésor ! »
Pourquoi redouter l’isolement ! Le Trésor est toujours là ! Le Pape Jean-Paul II, aux JMJ de Toronto, pour affermir l’élan des jeunes, leur avait dit : « Même une petite flamme qui vacille soulève le lourd manteau de la nuit ! » La flamme, la plus fragile, est un défi pour les ténèbres ! La foi d’une communauté, même affaiblie, reste une lumière pour toute l’humanité ! Elle atteste au présent devant le monde sa fidélité aux paroles sans égales de son Maître : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie » !

Mgr Guy-Marie Bagnard, 28 mai 2006