Homélie : Dire et ne pas faire – 11 novembre 2011

Homélie du 31 octobre 2011, 31° dimanche dans l’Année A, Eglise Saint-Pierre-Chanel à Bourg-en-Bresse.

L’apos­tro­phe sé­vère que lance Jé­sus aux Au­to­ri­tés re­li­gieu­ses de son temps dé­nonce une at­ti­tude qui – à y re­gar­der de près – fait par­tie du com­por­te­ment hu­main. Sous tou­tes les la­ti­tu­des et à tou­tes les épo­ques, l’homme lu­cide et hon­nête avec lui-même re­con­naît l’écart qui sé­pare ses pa­ro­les de ses ac­tes. Dire et ne pas faire ! In­di­quer une route et ne pas la pren­dre ! Don­ner une orien­ta­tion et ne pas la sui­vre ! Bref, s’en te­nir à un dis­cours qui ne s’in­carne pas dans une ac­tion. En somme, par­ler pour les au­tres, mais pas pour soi ! L’homme gé­né­reux et exi­geant ne peut s’ac­com­mo­der de cet état, mais s’il est « vrai », il ne peut que le re­con­naî­tre !

Cet écart a un nom que Jé­sus n’hé­site pas à pro­non­cer au fil des pa­ges de l’Evan­gile : l’hy­po­cri­sie ! C’est sans doute le tra­vers hu­main con­tre le­quel il s’est le plus éle­vé ! Une phrase le ré­sume dans ce pas­sage qui vient d’être lu : « Vous liez de pe­sants far­deaux sur les épau­les des gens et vous-mê­mes, vous ne les re­muez pas du doigt. » L’hy­po­cri­sie ne pro­vient pas de ce qu’on a omis de faire le bien, mais de ce qu’on ne l’a pas fait alors même que l’on pres­sait les au­tres de le faire. Là est la vé­ri­ta­ble en­torse qui fait boi­ter toute l’exis­tence !

Le mou­ve­ment que Jé­sus cher­che à dé­clen­cher dans le soeur des hom­mes, c’est ce­lui d’une pa­role qui a des ef­fets con­crets dans la vie ; à la li­mite, il vaut mieux un acte qu’une pa­role ! C’est le sens de la pa­ra­bole des deux fils que le Père en­voie à sa vi­gne : l’un lui dit « oui » et il n’y alla pas ; l’au­tre lui dit « non », mais il y alla quand même. Et Jé­sus de con­clure : c’est le se­cond qui doit être fé­li­ci­té.

L’Evangile sera toujours plus grand que ce que nous pouvons en faire.

Une fois cette toile de fond po­sée, vous voyez dans quelle si­tua­tion se trouve ce­lui qui, cha­que di­man­che, est ap­pe­lé à com­men­ter l’Evan­gile, avec la mis­sion de le faire tou­jours plus en­trer dans la vie de cha­cun. Si le prê­tre con­si­dère sa vie, s’il la com­pare en vé­ri­té avec l’Evan­gile qu’il prê­che, aura-t-il en­core le cou­rage de faire l’ho­mé­lie du di­man­che sans avoir le sen­ti­ment que les re­pro­ches de Jé­sus s’adres­sent à lui par­ti­cu­liè­re­ment.

Dans ces con­di­tions, on en­tre­voit deux so­lu­tions pos­si­bles : – La pre­mière c’est d’en­trer dans le si­lence ! Ne plus rien dire ! Mais alors, c’est lais­ser croire que l’on est en ac­cord avec tout, c’est se mon­trer in­dif­fé­rent, comme si tout était égal ! – la se­conde so­lu­tion, c’est de ne par­ler que de ce qu’on a mis soi-même en ap­pli­ca­tion ! Mais alors, on ris­que bien de se don­ner en mo­dèle, de se prê­cher soi-même ! Et sur­tout de faire dis­pa­raî­tre des pans en­tiers de l’Evan­gile, ceux qu’on ne par­vient pas à ap­pli­quer !

Il y a bien une der­nière so­lu­tion : c’est tout sim­ple­ment de met­tre tout l’Evan­gile dans toute no­tre vie! On sait bien que c’est au-des­sus de nos for­ces ! L’Evan­gile sera tou­jours plus grand que ce que nous pou­vons en faire ! Nous se­rons tou­jours au-des­sous !

Ain­si, quand le prê­tre con­ti­nue de faire l’ho­mé­lie le di­man­che, il de­vrait tou­jours être dans une dis­po­si­tion in­té­rieure bien pré­cise :
– Frè­res, ai­dez-moi à vi­vre ce que je vous dis !
– Com­pre­nez que je dois le dire, mal­gré mes dé­faillan­ces.
– Re­cueilliez la Pa­role de Jé­sus même si cette Pa­role vous ar­rive par mes lè­vres ! Car c’est la Pa­role de Jé­sus que j’ai la charge de vous faire en­ten­dre, et non la mienne ! Mes pa­ro­les à moi peu­vent dis­pa­raî­tre, mais pas cel­les de Jé­sus. On re­con­naît dans cette at­ti­tude la spi­ri­tua­li­té de saint Jean-Bap­tiste : « Il faut qu’il gran­disse et que moi, je di­mi­nue ! »

Le prêtre reçoit la mission de dire la Parole de Jésus.

Pour ma part, je n’ai ja­mais au­tant res­sen­ti cette si­tua­tion que lors­que j’ai eu à faire l’ho­mé­lie de­vant les mem­bres de ma fa­mille, au len­de­main de mon or­di­na­tion. D’une cer­taine fa­çon, prê­cher de­vant ses pa­rents, ce peut-être une joie, mais c’est sur­tout une épreuve ! Car eux con­nais­sent tou­tes mes fai­bles­ses. Si je parle de la dou­ceur, ils vont pen­ser à mes mo­ments de mau­vaise hu­meur ; si je parle de l’hu­mi­li­té, ils vont pen­ser à mes mou­ve­ments d’or­gueil ; et ain­si de suite ! Cha­que pas­sage d’Evan­gile trou­ve­ra sa con­tre-in­di­ca­tion. Et pour­tant, il faut bien dire les pa­ro­les de Jé­sus, même à ses Pro­ches. D’abord parce qu’on ne choi­sit pas son pu­blic, mais sur­tout parce que le prê­tre re­çoit la mis­sion de dire la Pa­role de Jé­sus. Il a été or­don­né, en­tre au­tres, pour faire en­ten­dre l’Evan­gile.

C’est là que sont exi­gés des dé­pas­se­ments :
– de la part de ce­lui qui parle : « je me laisse me­su­rer par le mes­sage de l’Evan­gile ; je ne suis pas au-des­sus de lui ! »
– de la part de ceux qui écou­tent : « Ce que nous re­ce­vons vient de plus loin que de ce­lui qui nous parle ; c’est la pa­role d’un Au­tre qui passe par sa voix et s’il ne la di­sait pas, il man­que­rait à la mis­sion qui lui est con­fiée !

Si le pre­mier est ap­pe­lé à en­trer dans l’hu­mi­li­té, les se­conds sont ap­pe­lés à l’ac­cueillir comme un « en­voyé » et donc à por­ter sur lui un re­gard sur­na­tu­rel. C’est le Christ qui nous le donne !

La paternité humaine est à exercer comme un chemin qui conduit vers le seul et unique Père.

Ne croyez-vous pas, Frè­res et S?urs, que cette si­tua­tion est par­ta­gée par tous ceux qui dé­tien­nent une res­pon­sa­bi­li­té :
– les pa­rents vis à vis de leurs en­fants ;
– les en­sei­gnants vis vis de ceux qu’ils en­sei­gnent ;
– et, d’une ma­nière gé­né­rale, tous ceux qui ont la charge de gui­der les au­tres !

C’est sans doute pour cette rai­son que le Christ leur dit, dans ce même pas­sage d’Evan­gile : « Ne vous fai­tes pas ap­pe­ler « Père », « Maî­tre » ou « Guide ». « Vous n’avez qu’un seul Père. » Cela ne veut pas dire que le Christ dé­va­lue le nom de Père don­né aux hom­mes ; cela veut plu­tôt dire que la pa­ter­ni­té hu­maine est ou­verte vers le haut. Elle est à exer­cer comme un che­min qui con­duit vers le seul et uni­que Père ! Elle est à vi­vre comme un ser­vice, une dia­co­nie, comme un qua­si mi­nis­tère, le ser­vice de ce­lui qui n’est qu’un « re­lais » vers un ailleurs. Et on de­mande à un re­lais de ne pas ar­rê­ter à lui le che­min, mais de l’ou­vrir vers le terme où s’achève vé­ri­ta­ble­ment le che­min !

En ce jour où vo­tre curé fête ses 25 ans de sa­cer­doce, nous pou­vons ré­unir no­tre prière dans une seule de­mande : « Sei­gneur, que ta grâce agisse dans les soeurs, pour que des hom­mes con­ti­nuent de se le­ver pour ser­vir ton Evan­gile et le pro­po­ser à tous leurs frè­res, mal­gré leur in­di­gni­té, et donne-nous de les re­gar­der comme tes en­voyés ! »

? Père Guy Ba­gnard
Évê­que de Bel­ley-Ars