HOMELIE de la Messe du 26° dimanche ordinaire radiodiffusée depuis l’Abbaye d’Ambronay – 28 septembre 2003

Frères et S?urs, il y a dans l’Évangile des pages extrêmement fortes, brutales même ; celle d’aujourd’hui en est une. Jeter dans la mer, avec une meule de pierre au cou, celui qui a scandalisé un seul de ces petits, couper sa propre main ou son pied, arracher son ?il, parce qu’ils ont été les artisans du mal, voilà des opérations radicales, dignes du chirurgien. On dira que ce sont-là des images ; et des images, le bon sens veut qu’on ne les prenne pas au premier degré. Elles doivent être déchiffrées. Engagé sur cette voie, on finit par enfermer tout dans la grisaille. En rabotant toutes les bosses et tous les creux du langage, en effaçant tous les pleins et les déliés de l’écriture, on finit par obtenir un paysage complètement plat où le sens originel que portaient les mots a disparu. Cette brutalité dans l’expression, ah ! oui, frères et soeurs, ne la faisons pas trop vite disparaître, parce qu’avec elle, on risquerait d’évacuer aussi l’intention que portent les mots.
* * *
Le Christ voudrait nous faire entendre une première vérité. L’existence humaine, la nôtre, est empreinte d’un très grand sérieux. Notre responsabilité personnelle est engagée. Ce que nous disons, ce que nous faisons, même dans l’ordinaire de nos journées, dans la monotonie des jours qui se succèdent, possède un enjeu qui dépasse nos impressions premières. Notre vie est liée à celle de Dieu et, par Dieu, à tous nos frères. Comme l’anneau que se passent au doigt l’époux et l’épouse et qui traduit leur communion intime et profonde, leur union à vie, ainsi Dieu passe au doigt de chaque être humain, de chacune de ses créatures spirituelles, l’anneau de l’alliance qui fait de l’homme un partenaire de Dieu.
Ce que fait l’homme atteint mystérieusement Dieu. La révélation chrétienne le dit à chaque page de la Bible : Dieu n’est pas un être solitaire. Dieu se plaît en la compagnie de ses créatures. Il nous l’a fait comprendre d’une manière décisive et définitive dans le Christ. Il nous a dit qu’il était notre compagnon de route. Il marche à nos côtés parce qu’il est venu vivre dans notre voisinage, dans la proximité qu’établit l’amitié, Il ne peut pas demeurer indifférent à ce que nous sommes. Quand nous faisons le mal, c’est à nous-mêmes d’abord que « nous faisons mal ». Dieu souffre de nous voir nous détruire. Alors, parce qu’il est partie prenante dans le jeu de nos existences, il signale les hors-jeu et siffle les penalties, avec la violence d’un Père qui aime son enfant et qui le voit marcher vers l’abîme !
* * *
La seconde vérité, à travers le langage si expressif de la main qu’il faut couper et de l’?il qu’il faut arracher, c’est que le mal n’est pas une réalité qui serait purement extérieure à nous. Ce n’est pas quelque chose qui ne serait présent qu’au dehors, qui se trouverait chez l’autre et nullement en nous. Si le mal est présent dans le monde, nous avons tous un lien avec lui, une sorte de connivence. Combattre le mal ne peut donc pas être une entreprise où l’on éliminerait les autres. La lutte contre le mal n’est pas une entreprise exterminatrice du prochain. C’est un projet avant tout spirituel et personnel, qui met en cause notre propre personne.
Nous devons regarder la part de mal qui est en nous-mêmes. Cette lucidité non seulement nous fait comprendre la nécessité du secours de Dieu – ce que nous appelons la grâce – mais elle nous détourne de cette attitude apparemment vertueuse qui rejette sur autrui tout le malheur du monde. Toute revendication d’innocence, est en elle-même déjà meurtrière ! Si je m’affirme innocent, si je clame mon appartenance au Bien, alors le mal ne peut être que chez l’autre, cet autre que je serais justifié d’éliminer. Jésus dit bien qu’il s’agit d’arracher « son » ?il, « son » pied, « sa » mains, et non pas l’?il, le pied ou la main du voisin. Comment mieux signifier que personne ne peut se draper dans le vêtement de l’innocence !
Tout un pan de la culture contemporaine est construit autour de cette idée d’innocence. L’homme se veut résolument du côté du Bien, dans ses désirs, dans ses convoitises, dans ses projets. L’idée même de péché serait une invention chrétienne qui empêcherait l’homme d’être heureux. La supprimer, ce serait enfin connaître le vrai bonheur !
À parler ainsi de la part du mal qui est en chacun laisserait entendre que seul le mal domine en nous. Il n’en est rien ! Il y a, dit l’Évangile, tous ces petits verres d’eau qui sont généreusement offerts par des mains discrètes, obscures, cachées, et à un seul de ces verres d’eau est liée, dit Jésus, une grande récompense. Un geste infime, une attention fugitive et passagère déclenche une récompense disproportionnée. Dieu se plaît à transformer la moindre générosité en un trésor sans prix.
Oui, le mal traverse notre soeur, mais nous savons aussi que le Bien peut y germer et s’y déployer à l’égal d’une grand arbre ! Dieu saisit le moindre de nos bons mouvements pour fortifier notre espérance, pour confirmer notre confiance en sa miséricorde, mais aussi pour nous faire sortir du contentement de nous-mêmes ! (…)

Mgr Guy-Marie Bagnard, 28 septembre 2003