Etranges, surprenantes Béatitudes

Si les Béatitudes n’étaient pas un des sommets du message chrétien, on les trouverait presque déplacées le jour de la fête de tous les saints ; leur énoncé, ce jour-là, nous arrive avec un enseignement implicite : les saints ont réussi leur vie parce qu’ils ont appliqué le programme des Béatitudes !
Or, il faut quand même avoir du souffle pour voir une existence réussie en ceux qui ont pleuré, qui ont eu faim et soif, qui ont été persécutés, qui ont été insultés, calomniés et – on peut ajouter – qui ont été mis à mort ! D’autant que l’enseignement de ce jour s’accompagne d’un appel : les saints que vous fêtez aujourd’hui, imitez-les !
Comment des situations éprouvantes peuvent-elles être appelées des moments de joie ! Comment ose-t-on dire que l’épreuve peut être une source d’allégresse ? C’est le mot-même employé par l’Évangile : « Soyez dans l’allégresse ! « . La logique humaine est prise à contre-pied. On marche sur la tête ! Pourtant, si l’on veut rester disciple de Jésus – et si l’on veut le devenir davantage – il faut bien s’ouvrir à sa Parole.
La première remarque qui s’impose, c’est que, pour, les êtres intelligents que nous somme, c’est le fait de ne pas pouvoir trouver de signification à une épreuve qui la rend insupportable. Un philosophe du XIXe siècle avait cette formule choc :
« Quand on a un « pourquoi vivre », on supporte n’importe quel « comment vivre » ».
Le sens permet d’assumer le plus inacceptable.
C’est ce que voulait exprimer le Cardinal Danneels, dans le constat qu’il faisait lors d’une conférence sur la formation des futurs prêtres. Il reprenait à son compte l’intervention de l’Évêque de Sydney, faite au cours du Synode sur la formation sacerdotale à Rome, en 1990 :
« Je m’étonne que certains jeunes prêtres, fraîchement ordonnés, il y a deux ou trois ans, quittent le ministère, non en raison du célibat, non à cause d’une crise de foi, mais à cause du fait qu’ils sont incapables de supporter l’échec. Ils n’ont jamais appris à intégrer la Croix dans leur vie. Et ils quittent… Il y a une sorte d’impossibilité pour les jeunes de supporter la souffrance ou de lui attribuer une signification. »
Ce que constate le Cardinal Danneels peut être étendu à toutes les catégories sociales, à tous les êtres humains. Ce qui est dénué de sens ne trouve pas de place dans l’existence d’un être intelligent. Il ne voit pas ce qu’il pourrait en faire, puisque, justement, ça ne sert à rien ; c’est du déraisonnable. Comme le disent les psaumes : « c’est insensé » ! Comment caser du « non-sens » dans du « sens » ! Il n’y a pas de place ! On se trouve face à deux univers qui se côtoient, sans qu’il y ait la moindre possibilité de jeter un pont entre les deux ! C’est comme l’eau et le feu : ils se chassent l’un l’autre !
Eh bien ! justement, les Béatitudes bouleversent cette donnée qui paraît pourtant inéluctable. Leur particularité, c’est de faire communiquer l’incommunicable ; d’ouvrir l’un à l’autre deux mondes qui semblent absolument fermés ! Comment est-ce possible ?
* * *
Un début de réponse peut être apporté si nous acceptons d’arrêter notre regard sur le contexte de société dans lequel nous évoluons. Nous sommes tous plus ou moins imprégnés de la mentalité de consommateur. Nous sommes à la recherche d’un « sens », un peu comme, dans un supermarché, on est à la recherche d’un « Produit ». On consommerait volontiers du sens comme on consomme de la nourriture. « Donnez-moi du sens », dirait-on au marchand. « J’en voudrais pour 500 grammes !  » On va trouver son médecin pour lui demander s’il ne pourrait pas nous indiquer des comprimés capables de nous rendre heureux dans les moments d’épreuve. Parce que, de fait, les moments d’épreuve – qu’on leur trouve du sens ou non – s’imposent à chacun un jour ou l’autre, et à des degrés divers selon les existences ! Le médecin pourra prescrire des tranquillisants. Le pharmacien pourra même proposer des drogues douces en certains cas. Dans cette mentalité, c’est du « dehors » et d’une façon quasi mécanique que nous arrive le chemin du bonheur. On réclame la « pilule du bonheur », comme on réclame une aspirine quand on a mal à la tête !
Comment s’étonner de cette manière de penser quand l’esprit d’assistanat envahit progressivement nos existences ! Nous sommes tous, plus ou moins, des assistés du bonheur ! On y a droit ; il faut nous le donner !
Jésus, avec ses Béatitudes, prend résolument le chemin inverse. Le bonheur, nous dit-il, provient de l’intérieur de l’âme. Il procède d’une force spirituelle qui jaillit du for intérieur à la faveur d’un regard qui puise sa lumière dans la Personne du Christ.
Que montre cette lumière ? Elle se concentre sur Jésus dans sa Passion, le haut lieu où les Béatitudes prennent le relief de la vie, là où parole et acte s’épousent mutuellement.
Au fur et à mesure que s’abat sur lui le déchaînement de la violence, que la descente dans l’abîme des humiliations se poursuit inexorablement, l’effet produit est à l’exact opposé de la cause. La réponse n’est que patience, compassion, douceur, intercession, miséricorde, humilité, pardon, amour, charité. « On n’avait jamais rien vu de pareil ». Les Grands de cette terre « en restent bouche bée », comme l’avait annoncé le prophète Isaïe.
Ce basculement n’est pas dû aux péchés eux-mêmes, puisqu’ils continuent de produire aujourd’hui encore, sous nos yeux, haine, mort, destruction, vengeance, comme on le voit dans toutes les guerres qui sont comme un concentré de péchés. Cela vient de Jésus.
Avec Lui, un nouveau chemin est introduit dans l’humanité ; en quelques mots, saint Paul en formule le condensé : « En sa Personne, il a tué la haine ». Ce chemin part de l’intérieur de la Personne du Christ et finit, de proche en proche, par tout irradier. « Je fais toutes choses nouvelles », proclame la voix de l’Agneau dans l’Apocalypse.
Jean-Paul II explique : « C’est Lui, le Christ, qui transforme en sens la substance même de la vie spirituelle, en donnant à la personne qui souffre une place à côté de Lui. En étant présent au plus profond de toute souffrance humaine, « il peut agir de l’intérieur par la puissance se son Esprit de vérité, de son Esprit consolateur. » Mais, ajoute le Pape, « il faut parfois du temps pour que cette réponse commence à être perçue intérieurement. L’homme ne l’entend qu’au fur et à mesure où « il devient participant des souffrances du Christ ». Alors, le sens sauveur de la souffrance lui apparaît ; il trouve dans sa propre souffrance la paix intérieure et même la joie. »
Appelés à imiter les saints, nous recueillons la leçon de leur vie. Le Curé d’Ars a vécu l’esprit des Béatitudes d’une manière très profonde. Il disait : « Les croix transformées dans la flamme de l’amour sont comme un fagot d’épines que l’on jette au feu et que le feu réduit en cendres. Les épines sont dures, mais les cendres sont douces. » Il disait encore : « La plupart des hommes tournent le dos aux croix et ils fuient devant elles. Plus ils courent, plus la Croix les poursuit – c’est la crainte des croix qui est notre plus grande Croix. »
Jean-Marie Vianney savait d’expérience que tout ce qui est imposé et qui échappe à son intelligence peut toujours être offert. Seule la liberté de l’homme, soutenue par la grâce du Christ, opère cette transformation. Il disait encore : « Dieu n’opère dans les âmes que selon le degré de nos désirs. »

Mgr Guy-Marie Bagnard, 5 novembre 2004