Et à l’heure de notre mort

Homélie du Père Évêque pour la fête du 15 août 2004 en la cathédrale du Puy-en-Velay
Frères et S?urs,
Notre liturgie se nourrit des événements qui ont jalonné l’histoire du salut. Le centre en est occupé par le mystère pascal, la passion, la mort et la résurrection du Christ. Mais bien d’autres événements se sont déroulés – le plus souvent dans la pénombre. En est un exemple, celui que l’Évangile nous rapporte : la Visitation. C’est l’instant où deux femmes, en attente de maternité, deux femmes de la même parenté qui échangent entre elles le bonjour joyeux de la rencontre.
Le regard de l’une des deux se fixe sur l’autre et fait émerger de l’ombre cet instant. C’est un regard de jubilation : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni !  » C’est-à-dire, « Toi, ma jeune cousine, je te distingue parmi toutes les femmes de la terre. Tu n’es comparable à aucune !  » D’où vient cette acuité dans le regard ?
Accorder à un événement ordinaire une portée aussi universelle – puisque Élisabeth met en jeu toutes les femmes de la terre – exige une puissance de vision qui échappe à la faiblesse de l’?il humain. Il y faut un surplomb que seul peut apporter un secours venu d’en-haut. C’est bien ce que confirme le texte : »Elisabeth fut remplie de l’Esprit Saint. » Et la jeune cousine enchaîne : « Tous les âges me diront bienheureuse. »
Depuis qu’a eu lieu cet événement, combien de fois cette salutation vibrante n’a-t-elle pas été reprise, à travers l’espace et le temps : dans les taudis comme dans les palais ; au milieu des foules comme dans la grande solitude ; dans la joie comme dans la détresse ; en temps de paix comme en temps de guerre ; en terre de liberté comme en camp de concentration.
Dieu seul sait que, même parfois chez l’incroyant, dans le secret du soeur, là où aucune oreille extérieure ne peut entendre, les mots du « Je vous salue Marie » ont résonné : « Vous êtes bénie entre toutes les femmes et le fruit de vos entrailles est béni !  »
Ces mots du « Je vous salue Marie », qui rappellent le moment de la Visitation, sont suivis d’autres qui, peut-être, nous touchent encore plus : « Priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. »
A l’heure de notre mort !
L’avenir nous reste inconnu ! Les projets les mieux arrêtés se modifient. Il nous faut parfois y renoncer. Les pronostics les plus sûrs sont déjoués. Qui, par exemple, aurait pu prévoir l’effondrement aussi rapide du Mur de Berlin ? L’événement a pris tout le monde de court. Qui peut dire ce qu’il en ira pour lui demain ?
Pourtant, une chose est sûre : le moment de la mort arrivera pour chacun. L’événement est incontournable. Devant lui, tous les hommes redeviennent égaux.
Aucun passe-droit : l’argent la condition sociale, les relations, rien n’y fait. Alors, sûrs de l’échéance, nous demandons à la Vierge Marie de se tenir à nos côtés, de nous prendre la main à ce moment-là !
Pourquoi Elle ?
1°) Eh bien, déjà, parce qu’elle est femme ! Un tout dernier texte de Rome souligne, chez la femme, ce qu’il appelle sa « capacité de l’autre ».
« La femme garde l’intuition profonde que le meilleur de sa vie est fait d’activités ordonnées à l’éveil de l’autre, à sa croissance, à sa protection. Cette intuition est liée à sa capacité physique de donner la vie. Une telle capacité est une réalité qui structure la personnalité féminine en profondeur. Elle permet à la femme d’acquérir très tôt la maturité, le sens de la valeur de la vie et des responsabilités qu’elle comporte. C’est elle qui, même dans les situations les plus désespérées – l’histoire passée et présente en témoigne – confère une capacité unique de faire face à l’adversité, de rendre la vie encore possible, même dans des situations extrêmes, de conserver avec obstination un sens de l’avenir et enfin de rappeler, à travers les larmes, le prix de toute vie humaine. » (n°13).
2°) Parce qu’elle est femme, mais aussi parce qu’elle est mère.
La mère, instinctivement, protège son enfant, le fruit de ses entrailles. Elle sourit à ses joies, elle apaise ses angoisses, elle souffre avec lui dans ses épreuves. Marie a ainsi accompagné Jésus du premier jour jusqu’au au dernier. Et là, au pied de la Croix, sur la demande du Fils qui meurt, elle reçoit tous les hommes pour ses enfants : « Femme, voilà ton Fils !  »
Elle se trouve à la tête d’une immense famille d’enfants adoptés. Elle va désormais les entourer de ses richesses de femme, entre toutes unique, et de mère – Mère de l’Église. C’est sans doute son plus beau titre, après celui de Mère de Dieu. Et, au cours de l’histoire, elle intervient et fait transmettre ses messages par des pauvres, des enfants : à Lourdes, à Fatima ; comme une mère, elle défend ses enfants contre les puissances du Mal : « Convertissez-vous, faites pénitence, ayez la foi. » Avoir la foi, c’est apprendre à penser comme Dieu.
Et Jean-Paul II lui confiera le nouveau millénaire : »Aujourd’hui, nous voulons te confier l’avenir qui nous attend. Aujourd’hui, l’humanité possède des moyens de puissance inouïe. Elle peut faire de ce monde un jardin ou le réduire à un amas de cendres. O Mère, fais que, grâce aux efforts de tous, les ténèbres ne l’emportent pas sur la lumière !  »
3°) Elle est femme, elle est mère, mais elle a été aussi la première à vivre la mort comme « le chemin vers la Vie. »
C’est le troisième motif qui nous inspire de la prier pour qu’elle soit toute proche à notre mort. C’est qu’elle-même, la première de toutes les créatures, elle a franchi le pas de la mort comme un chemin vers la Lumière.
Les Orientaux parlent de la « Dormition de la Vierge », c’est-à-dire d’une entrée paisible dans le sommeil de la mort, avec la confiance absolue de retrouver son Fils ressuscité. Assurance du triomphe de la vie sur la mort. Elle n’a pas connu les effets dégradants de la mort physique.
Si Abraham est le Père des croyants, Marie, membre éminent de ce peuple, est la première qui atteint le but auquel est promis chaque enfant de Dieu, chaque fils de Marie. Abraham est au commencement, Marie est au terme ! Elle indique la route parce qu’elle est la première à avoir touché le but ! C’est vers ce terme qu’elle nous invite à marcher dans la confiance, la joie et l’Espérance.
« Qu’il soit béni le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus, le Christ, dit l’Apôtre Paul. Le Père nous a choisis dans le Christ, avant que le monde fût créé, pour être saints et sans péché, devant sa face, grâce à son amour. Il nous a prédestinés à être, pour Lui, des fils adoptifs. »
Silence sur la mort
Combien, frères et soeurs, nous sommes devenus silencieux sur cette destination dont Jésus pourtant nous parle à bien des pages de l’Évangile : »Je m’en vais et je viendrai vous prendre. Là où je suis, vous serez aussi avec moi. »
Nous craignons de ne pas être entendus. Nous redoutons d’être ridiculisés, de susciter des moqueries de la part de ceux qui réduisent la réalité à ce que l’on en voit physiquement. L’invisible est devenu un vide ; on l’identifie avec ce qui n’existe pas.
Dans une condition humaine amputée de sa dimension éternelle, les échecs deviennent pathétiques, les épreuves et la souffrance dramatiques, la maladie insupportable. On ne peut alors que dissimuler la mort – la cacher à tout prix. Notre ancien président de la République, François Mitterrand, alors qu’il sentait la mort s’approcher, a écrit à son sujet :
« Jamais peut-être, le rapport à la mort n’a été aussi pauvre qu’en ce temps de sécheresse spirituelle où les hommes, pressés d’exister, paraissent éluder le mystère. Ils ignorent qu’ils tarissent ainsi le goût de vivre d’une source essentielle. »
Au chevet d’un malade en phase terminale, ses Proches continueront de lui dire : « Mais non ! tu es en bonne voie. Ta santé s’améliore. Tu vas bientôt revenir ; on pourra à nouveau faire des promenades ensemble. » Personne n’en croit rien, à commencer par le mourant lui-même qui aimerait bien qu’on lui parle en vérité, pour qu’il puisse enfin parler de sa mort ! Pas de la mort en général, pas de la mort abstraite, mais de « sa » mort à lui, qui est unique !
Dans ce désarroi, les uns s’épuisent dans un interminable acharnement à prolonger la vie ; d’autres cherchent une issue à leur désir de durer dans l’espoir d’une réincarnation ; d’autres encore choisissent de donner volontairement un coup d’arrêt à leur vie par le suicide ou l’euthanasie !
Affirmer notre foi
Qu’avons-nous à craindre à parler de notre foi, à affirmer notre credo : « Je crois à la résurrection de la chair, à la vie éternelle », puisque, comme l’écrivait André Frossard, « les cimetières sont les vestiaires de la résurrection » !
D’ailleurs, l’incroyant lui-même est-il si sûr de lui ? Un jour, rapporte Jean Guitton, « où j’agitais avec le plus incroyant de mes amis, Jean Rostand, le problème de savoir si Dieu était un mythe ou une réalité, celui-ci me répondit :
« Vous avez bien de la chance : vous croyez en Dieu. Par conséquent, vous pouvez ne pas penser à Dieu. Mais moi qui n’y crois pas, je suis obligé d’y penser toujours !  » ».
Comment mieux dire qu’au soeur de l’incroyance, il y a un doute, un doute sur le doute !
Si nous voulons que notre mort ne soit pas une parenthèse dans notre existence, un « à-côté » fermé sur lui-même ; mais qu’au contraire, elle soit un accomplissement, un sommet, alors il faut que – dès maintenant – nous vivions comme nous voudrions mourir. La demande du « Je vous salue Marie » est insistante : »Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant » !
Faire de notre vie un « tout » unifié
Qu’est-ce que cela veut dire ? Il s’agit d’unifier aujourd’hui notre vie, de faire courir entre tout ce que nous disons, ce que nous faisons, ce que nous pensons, le fil rouge de la Foi, de l’Espérance et de la Charité. Nous sommes enclins, en effet, à compartimenter, à segmenter, à séparer, à introduire partout des parenthèses ! C’est très commode ! Mais c’est au prix d’un écartèlement qui nous défigure.
Si, par exemple, je suis « homme politique », dans le domaine politique, je mettrai ma foi au « frigidaire », et je l’en ressortirai quand j’aborderai la démarche religieuse. Si je suis chercheur en laboratoire, j’assumerai toutes mes expérimentations, en mettant ma conscience entre parenthèses ! Si je suis marié, père de famille, je pourrai quitter épouse et enfants, en faisant taire en moi ce qui surgit du plus profond de moi-même, de ma conscience. Ainsi, de plus en plus souvent, on sépare la vie privée, de la vie publique ; la fonction, de la personne qui l’assume ; la profession, des convictions intimes ; ce que nous faisons, de ce que nous pensons. Nous vivons comme des « schizophrènes ».
Si nous voulons ne pas séparer notre mort de notre vie, alors, il faut que, dès maintenant, avec le secours de Marie, nous fassions de notre vie un « tout », une unité, une cohérence, une gerbe unique dont tous les épis soient reliés entre eux par le lien de la Foi, de l’Espérance et de la Charité. Plus d’espace dans notre vie où Dieu serait interdit ! C’est ainsi que nous nous préparons, dès maintenant, à vivre notre mort comme un sommet d’où nous verrons, avec la Vierge Marie et tous les saints, la Lumière face à face.
Et n’oublions pas l’atmosphère de cette Eucharistie dans laquelle nous sommes entrés. La liturgie est nourrie de toute l’histoire du salut ! La fête de l’Assomption nous fait lever les yeux vers le monde à venir. De fait, nous entendrons tout à l’heure le prêtre dire, avant de communier, ces paroles claires et si fortes : « Que le Corps du Christ nous garde pour la vie éternelle !  »
L’Eucharistie introduit en nous ce germe d’éternité. À nous d’y participer en toute cohérence, avec la volonté que notre vie fasse un tout unifié, une offrande unie au Christ dont « nous attendons la venue dans la gloire ». Amen.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 15 août 2004