Enseignement : Journée du Presbyterium (2ème partie) – 17 juin 2009

PORTRAIT SPIRITUEL DU CURE D’ARS

J’ai pen­sé qu’avec l’ou­ver­ture pro­chaine de l’an­née sa­cer­do­tale, à Rome, sous le pa­tro­nage du Curé d’Ars, nous pou­vions nous ar­rê­ter un ins­tant sur cette ma­gni­fi­que fi­gure de prê­tre ; elle nous parle à nous d’une ma­nière par­ti­cu­lière puis­que nous vi­vons dans le dio­cèse où il a ?u­vré. Nous som­mes dou­ble­ment ses frè­res….
Je vou­drais rap­pe­ler quel­ques traits de son por­trait spi­ri­tuel.
Il faut bien con­ve­nir qu’il est dif­fi­cile de sa­voir ce qu’a été sa vie in­té­rieure. Jean-Ma­rie Vian­ney n’a pres­que rien écrit : sauf quel­ques let­tres. des ser­mons, en par­tie re­co­piés de ser­mon­nai­res qu’il uti­li­sait, et des ca­té­chè­ses pri­ses au vol par ceux qui l’écou­taient. Il ne s’ex­pri­mait qua­si ja­mais sur lui-même, sur sa vie. On es­sayait bien par­fois de le faire par­ler, mais dès qu’il se voyait « ma­ni­pu­lé », il se re­ti­rait dis­crè­te­ment. Il y a donc peu de ma­té­riaux. Voi­ci com­ment Jeanne-Ma­rie Cha­nay ex­pli­que les ten­ta­ti­ves de lui dé­ro­ber quel­ques con­fi­den­ces :
« Par suite de cette sim­pli­ci­té et de cette naï­ve­té que j’ai si­gna­lées plus haut, il s’ou­bliait par­fois et se lais­sait al­ler à la con­ver­sa­tion. Dans ces bons mo­ments, nous usions d’une cer­taine in­dus­trie ; nous n’avions pas l’air de vou­loir ap­pren­dre ce que nous te­nions le plus à sa­voir ; nous fai­sions les in­dif­fé­ren­tes ; puis nous le met­tions sur la voie, nous le ques­tion­nions dou­ce­ment et lui ne se dou­tait de rien, nous ré­pon­dant comme un en­fant. S’aper­ce­vait-il de la sur­prise, il s’ar­rê­tait tout à coup et nous dé­fen­dait de rien ré­vé­ler de ce qui lui était ain­si échap­pé. »
C’est, par exem­ple, tout à fait par ha­sard qu’on a dé­cou­vert l’en­droit où il dor­mait la nuit. Plu­sieurs pa­rois­siens étaient ve­nus un soir au pres­by­tère pour cas­ser des noix, une ac­ti­vi­té ha­bi­tuelle en hi­ver. Alors que la soi­rée s’achève, Jean-Ma­rie Vian­ney prend con­gé. Ceux qui sont là dé­cou­vrent alors, par le grin­ce­ment des es­ca­liers et les pas sur le plan­cher, que leur curé, au lieu de re­join­dre sa cham­bre, couche sur une paillasse dans le gre­nier !
C’est éga­le­ment tout à fait par ha­sard que les pa­rois­siens ont ap­pris cette nou­velle éton­nante. Alors que leur curé était là de­puis trois ans en­vi­ron, une pé­ti­tion cir­cu­lait dans le vil­lage pour de­man­der son dé­part. Elle avait re­cueilli déjà un cer­tain nom­bre de si­gna­tu­res et un pa­rois­sien bien in­ten­tion­né vient le pré­ve­nir en ca­chette pour lui dire qu’il fal­lait réa­gir. On con­naît la ré­ponse de Jean-Ma­rie Vian­ney : « N’en fai­tes rien, mon ami. J’ai moi-même si­gné la pé­ti­tion. Je ne suis pas un bon curé ! » Sans ces cir­cons­tan­ces, tout à fait im­pré­vues, on n’au­rait ja­mais su ces dé­tails.
Mais s’il n’ai­mait pas par­ler de lui, il y a une au­tre rai­son, plus pro­fonde, qu’il a con­fiée un jour à Ca­the­rine Las­sa­gne, sa fi­dèle ser­vante : « Il ne faut ja­mais par­ler de ses souf­fran­ces ! – Mais, Mon­sieur le Curé, quand on a le coeur fa­ti­gué, c’est un sou­la­ge­ment de ver­ser ses pei­nes dans le coeur d’un ami. Il me ré­pon­dit : Oh non ! Il vaut mieux ne rien dire. Une fois, j’éprou­vais beau­coup d’en­nuis, des con­tra­dic­tions, j’étais très triste. J’ai vou­lu en faire part à quel­qu’un de bien pru­dent. Mais aus­si­tôt après, je me suis sen­ti le coeur tout sec de­vant le Bon Dieu. » (P.O. p. 51).
Voi­là qui pointe dans une di­rec­tion in­at­ten­due la rai­son des si­len­ces de Jean-Ma­rie Vian­ney. In­at­ten­due, mais à la ré­flexion, com­bien pro­fonde ! Car la com­plai­sance à par­ler de soi tra­duit un mou­ve­ment de re­tour sur soi qui con­tre­dit ce­lui de la prière. La prière, en ef­fet, opère tou­jours un exode hors de soi, en di­rec­tion de Dieu.
L’ex­trême sen­si­bi­li­té spi­ri­tuelle du Curé d’Ars lui fai­sait res­sen­tir les ef­fets né­fas­tes de ce re­plie­ment dont il éprou­vait les ef­fets au mo­ment où il se tour­nait vers Dieu. D’au­tant que cher­cher un ré­con­fort au­près d’un pro­che, c’était met­tre sa con­fiance ailleurs qu’en Dieu. C’est dire que, chez lui, la vie avec Dieu rem­plis­sait tout le champ de son exis­tence. Elle ins­pi­rait et gui­dait ses moin­dres dé­mar­ches.

De cette spi­ri­tua­li­té, il est pos­si­ble de dé­ga­ger quel­ques traits mal­gré l’ex­trême dis­cré­tion dans la­quelle s’est tenu son au­teur. Dans ces con­di­tions, il est sans doute pré­ten­tieux de par­ler d’un « por­trait spi­ri­tuel du Curé d’Ars », mais il est au moins pos­si­ble de faire res­sor­tir quel­ques as­pects. A tra­vers cer­tai­nes pa­ro­les que l’his­toire a re­te­nues, je vou­drais évo­quer ici qua­tre as­pects de sa spi­ri­tua­li­té.
1°) « QUE C’EST PE­TIT ! »
Ce sont les pre­miè­res pa­ro­les de Jean-Ma­rie Vian­ney quand il aper­çut de loin, pour la pre­mière fois, le vil­lage d’Ars. De fait, le vil­lage comp­tait un peu plus de 200 ha­bi­tants, quel­que 60 fa­milles ! Com­ment, pour un jeune prê­tre en pleine force de l’âge, ne pas pen­ser qu’il va s’en­nuyer dans un lieu aus­si « dé­sert » ? A quoi va-t-il oc­cu­per son temps ? Quel in­té­rêt trou­ve­ra-t-il à se met­tre au ser­vice de ces quel­ques fa­milles de pay­sans ? Ce n’est cer­tai­ne­ment pas le ca­té­chisme et les sa­cre­ments qui vont l’ac­ca­pa­rer. Ce genre de rai­son­ne­ment ne va même pas ef­fleu­rer ce­lui qui ar­rive. Au con­traire, il va se met­tre au tra­vail – car il va trou­ver du tra­vail – et plus qu’il ne pour­ra en faire !
Jean-Ma­rie Vian­ney nous ap­prend au moins cette chose toute sim­ple : c’est la fa­çon dont on re­garde au­tour de soi qui dé­ter­mine no­tre con­duite et qui élar­git – ou au con­traire ré­tré­cit – le champ de no­tre ac­tion ! D’em­blée, Jean-Ma­rie Vian­ney se sait char­gé de tou­tes les per­son­nes du vil­lage. Il n’au­ra de cesse que tou­tes de­vien­nent vrai­ment chré­tien­nes. Il n’en res­te­rait qu’une seule, qu’il se­rait in­sa­tis­fait. D’où son an­goisse de curé : « Etre prê­tre, c’est une joie. Etre curé, c’est une épreuve ! » On re­joint la pers­pec­tive du Sy­node sur l’Eu­rope : « Le défi n’est pas tant de bap­ti­ser les nou­veaux con­ver­tis que de con­duire les bap­ti­sés à se con­ver­tir au Christ et à son Evan­gile. » (EIE n. 47). Con­ver­tir les bap­ti­sés ! En cons­ta­tant la pe­ti­tesse du vil­lage, Jean-Ma­rie Vian­ney n’ex­prime pas son dé­dain pour ceux qui vi­vent là ! C’est la sur­prise de ce­lui qui dé­cou­vre un lieu in­con­nu.
Mais déjà, il aime ceux qu’il ne con­naît pas en­core ! Le geste qui le mon­tre, c’est le bai­ser qu’il donne à la terre sur la­quelle il s’age­nouille : geste re­pris par Jean-Paul II quand lui-même est ar­ri­vé, comme vi­caire, dans sa pre­mière pa­roisse : « Lors­que j’ar­ri­vai en­fin sur le ter­ri­toire de la pa­roisse de Nie­go­wicz, je m’age­nouillai et je bai­sai la terre; J’avais ap­pris ce geste chez Jean-Ma­rie Vian­ney. Dans l’église, je m’ar­rê­tai de­vant le Saint-Sa­cre­ment, puis je me présen­tai au curé » (Ma vo­ca­tion, p. 76).
Jean-Paul II a donc re­fait la même dé­mar­che que Jean-Ma­rie Vian­ney, à la dif­fé­rence que ce­lui-ci est curé – ou l’équi­va­lent – quand il ar­rive à Ars. Il re­çoit sa pa­roisse des mains de Dieu et c’est pour­quoi il va pas­ser des heu­res et des heu­res à sup­plier : « Mon Dieu, con­ver­tis­sez ma pa­roisse ! » Lui, comme pas­teur, va tra­vailler à ré­unir les con­di­tions de la con­ver­sion des coeurs. Mais c’est Dieu qui con­ver­tit. Quand on est ha­bi­té en pro­fon­deur par cette con­vic­tion, on est for­cé­ment con­duit à pas­ser de longs mo­ments en prière ! L’ac­tion, bien sûr, mais avec la prière comme fon­de­ment du mi­nis­tère !
2°) « DIEU POUR DIEU ! »
Jean-Ma­rie Vian­ney avait une grande con­nais­sance de la vie in­té­rieure, parce que lui-même vi­vait de l’in­té­rieur. Il a par­fois énon­cé dans ses ca­té­chè­ses, dans ses ren­con­tres ou dans ses ho­mé­lies, des ju­ge­ments qui sont comme des lois de la vie spi­ri­tuelle. Il avait dit, par exem­ple, un jour dans une ho­mé­lie : « Quand on n’a pas de con­so­la­tion, on sert Dieu pour Dieu ; quand on en a, on est ex­po­sé à le ser­vir pour soi-même. »
Cette loi de la vie spi­ri­tuelle se re­trouve chez qua­si­ment tous les saints? On la ren­con­tre aus­si dans la vie de Mère Te­re­sa. Ses let­tres mon­trent à quel point elle avait souf­fert du si­lence de Dieu. Une nuit de la foi… qui a duré 50 ans. « Pour moi, le vide et le si­lence sont si grands que, quand je re­garde, je ne vois pas, quand j’écoute, je n’en­tends pas. » « Mon coeur est vide. La sainte Com­mu­nion… tou­tes les cho­ses sain­tes de la vie spi­ri­tuelle – de la vie du Christ en moi – sont tou­tes si vi­des, si froi­des, si in­dé­si­ra­bles… Et pour­tant, cette ter­ri­ble dou­leur ne m’a ja­mais fait dé­si­rer qu’il en soit au­tre­ment. Au con­traire, je veux qu’il en soit ain­si aus­si long­temps qu’il le vou­dra. » (pp. 268-269).
Jean-Ma­rie Vian­ney, de son côté, di­sait : « Si le Bon, Dieu me fait des grâ­ces, il per­met aus­si que j’ai bien des ten­ta­tions. Tan­tôt, je suis dans le cha­grin, tan­tôt le dé­goût de la prière m’ac­ca­ble. » On est stu­pé­fait d’en­ten­dre ces pa­ro­les sur les lè­vres de quel­qu’un qui avait une telle foi et qui a tant prié ! Mais Jean-Ma­rie Vian­ney voit dans le si­lence de Dieu une pu­ri­fi­ca­tion in­té­rieure. On va alors « à Dieu pour Dieu » et non pas pour soi-même, pour ce que l’on res­sent, pour ce que l’on y trouve d’ac­cor­dé à no­tre sen­si­bi­li­té. « Dieu pour Dieu », parce qu’il est Dieu, in­dé­pen­dam­ment de nos im­pres­sions, de no­tre res­sen­ti, de nos émo­tions !
Nous pou­vons nous in­ter­ro­ger sur la place de la prière de louange que l’on adresse à Dieu gra­tui­te­ment, pour sa gloire, pour ce qu’il est ! C’est ain­si que nous pou­vons vé­ri­fier no­tre droi­ture d’in­ten­tion quand nous en­trons dans la prière.
3°) « L’AMOUR DES CROIX »
C’est peut-être un des as­pects les plus sur­pre­nants de la spi­ri­tua­li­té de saint Jean-Ma­rie Vian­ney. A bien des re­pri­ses, il en a par­lé, ne crai­gnant pas de faire ap­pel à sa pro­pre vie, pour une fois : « Il faut de­man­der l’amour des croix : alors el­les de­vien­nent dou­ces. J’en ai fait l’ex­pé­rience ; pen­dant qua­tre-cinq ans, j’ai été ca­lom­nié, bien con­tre­dit, bien bous­cu­lé, Oh ! j’avais des croix ! J’en avais pres­que plus que je ne pou­vais en por­ter. Alors, je me suis mis à de­man­der l’amour des croix… alors je fus heu­reux. Je le dis vrai­ment : il n’y a de bon­heur que là… » (No­det, p. 184).
On re­mar­que qu’il ne s’agit pas de l’amour de « la » croix, c’est-à- dire de quel­que chose de très gé­né­ral, de théo­ri­que, sans doute avec une di­men­sion spi­ri­tuelle, mais sans con­te­nu pré­cis. Il s’agit ici de l’amour « des » croix, c’est-à-dire des for­mes très con­crè­tes où la croix nous at­teint : telle épreuve dou­lou­reuse : la ca­lom­nie, les con­tra­dic­tions, l’in­com­pré­hen­sion, la ma­la­die…
Jean-Ma­rie Vian­ney est un pay­san qui a les pieds sur terre. C’est un con­tem­pla­tif qui n’a pas la tête dans les nua­ges. Il est réa­liste. Pour lui, ai­mer les croix, c’est ai­mer quel­que chose de très pré­cis qui fait mal ! Quand avec le se­cours de la grâce, on par­vient à ai­mer ce qui blesse, alors on as­siste à un re­tour­ne­ment ex­tra­or­di­naire.
L’ana­lyse de Jean-Marie Vian­ney se révèle pro­fon­dé­ment juste. Il le dit sous la forme d’ima­ges très sug­ges­ti­ves. « Les croix, trans­for­mées dans les flam­mes de l’amour, sont comme un fa­got d’épi­nes qu’on jette au feu et que le feu ré­duit en cen­dres. Les épi­nes sont du­res, mais les cen­dres sont dou­ces. » « Les croix sont comme des épi­nes dont l’amour brûle la pointe et el­les de­vien­nent dou­ces comme la cen­dre. » Et se­lon cette lo­gi­que, il pou­vait dire : « Lors­qu’on aime les croix, on n’en a ja­mais point. La plus grande des croix, c’est de n’en point avoir. »
La croix est lé­gère quand elle est ac­cueillie et ai­mée ; elle écrase, au con­traire, quand elle est re­fu­sée. Le mys­ti­que est un réa­liste : quand on refuse, on se dé­truit, quand on ac­cueille, on se for­ti­fie en sur­mon­tant. L’ex­pé­rience vé­cue par In­grid Be­tan­court, pri­son­nière des For­ces ar­mées ré­vo­lu­tion­nai­res co­lom­bien­nes (FARC), en est un bel exem­ple : « Etre otage vous place dans une si­tua­tion de cons­tante hu­mi­lia­tion. Vous êtes vic­time de l’ar­bi­traire com­plet, vous con­nais­sez le plus vil de l’âme hu­maine. Face à cela, il y a deux che­mins. Soit on se laisse en­lai­dir, on de­vient ai­gre, har­gneux, vin­di­ca­tif, on laisse son coeur se rem­plir de ran­cune. Soit on choi­sit l’au­tre chemin, ce­lui que Jé­sus nous a mon­tré. Il nous de­mande : « Bé­nis ton en­ne­mi ». A cha­que fois que je li­sais la Bi­ble, je sen­tais que ces mots s’adres­saient à moi, comme s’il était en face de moi, qu’il savait ce qu’il fal­lait me dire. Et cela m’ar­ri­vait droit au coeur. Bien sûr, je re­con­nais que lors­que l’en­ne­mi est atroce, c’est dif­fi­cile d’être fi­dèle à cette pa­role. Pour­tant, dès que je fai­sais l’exer­cice de pro­non­cer « Bé­nis ton en­ne­mi » – alors que j’avais en­vie de dire tout le con­traire – c’était ma­gi­que ; il y avait comme une es­pèce de sou­la­ge­ment. Et l’hor­reur dis­pa­rais­sait tout sim­ple­ment. »
L’amour des croix ap­prend à gran­dir « dans » et « par » la dou­leur. Bien des ma­ni­fes­ta­tions dé­pres­si­ves ont pour ori­gine le re­fus d’ac­cueillir la réa­li­té dans les for­mes où elle nous blesse. Se rai­dir, c’est sou­vent se con­dam­ner à être bri­sé par l’épreuve, ou à s’ef­fon­drer de­vant ce qui, de toute fa­çon, s’im­pose ! La croix du Christ nous donne le se­cret : l’épreuve, au lieu d’abat­tre, peut faire gran­dir !
4°) « L’ES­PE­RANCE »‘
Là où dans la vie du prê­tre Jean-Ma­rie Vian­ney se vé­ri­fie avec une in­ten­si­té par­ti­cu­lière cette vic­toire dans les épreu­ves, cet amour qui triom­phe par les croix, c’est dans ce qu’il dit de l’es­pé­rance, une es­pé­rance fon­dée sur la puis­sance de la cha­ri­té di­vine, car « l’Amour ne dis­pa­raî­tra ja­mais » (1 Co 13,8). Bien loin d’avoir une vi­sion pes­si­miste sur le coeur de l’homme – lui qui a en­ten­du pour­tant des cen­tai­nes de mil­liers de con­fes­sions, qui a été le té­moin de tant de mi­sè­res, de tant de fai­bles­ses hu­mai­nes – il n’en­tre­voit pas un ave­nir fer­mé à la vie chré­tienne – il a au con­traire ces pa­ro­les pro­phé­ti­ques : « Il vien­dra un temps où les hom­mes se­ront si fa­ti­gués des hom­mes qu’on ne pour­ra plus leur par­ler de Dieu sans qu’ils se met­tent à pleu­rer. » Mal­gré la mul­ti­tude des pé­chés, l’ave­nir en­tre­vu par Jean-Ma­rie Vian­ney est un ave­nir où l’homme sera plei­ne­ment heu­reux d’ac­cueillir Dieu en lui.
C’est pour­quoi il voit dans l’in­sou­ciance, une des for­mes de ma­la­die qui peut ga­gner le prê­tre. « Ce qui est un grand mal­heur pour nous au­tres cu­rés, c’est que l’âme s’en­gour­dit. Au com­men­ce­ment, on était tou­ché de l’état de ceux qui n’ai­maient pas Dieu. Après on dit : en voi­là qui font bien leur de­voir, tant mieux ! En voi­ci qui s’éloi­gnent des sa­cre­ments, tant pis ! Et l’on n’en fait ni plus ni moins ! » Pour Jean-Ma­rie Vian­ney, pren­dre son par­ti d’un état de fait, c’est le si­gne d’une pa­ra­ly­sie spi­ri­tuelle, le si­gne que l’âme se laisse ga­gner par la tié­deur, faute de croire en la puis­sance de la grâce ! C’est une ma­la­die qui me­nace tous les pas­teurs.
Pour­tant, au-delà de ces ris­ques que si­gnale Jean-Ma­rie Vian­ney, on ne peut pas ou­blier l’élan ma­jeur qui a ins­pi­ré sa vie et qui porte au-delà de l’exis­tence ter­res­tre et du cours de l’his­toire hu­maine ; cet élan qui le porte au-delà de mort, jus­que dans la vie éter­nelle. Mais il l’énonce dans une ré­flexion as­sez sur­pre­nante par son au­dace et par son étran­ge­té : « Si à ma mort, je m’aper­ce­vais que Dieu n’est pas, je se­rais bien at­tra­pé, mais je ne re­gret­te­rais pas d’avoir cru à l’amour. » Il di­sait en­core : »Je me re­po­se­rai en pa­ra­dis. Je se­rais bien à plain­dre s’il n’y avait pas de pa­ra­dis. Mais il y a tant de bon­heur à ai­mer Dieu dans cette vie que cela suf­fi­rait, lors même qu’il n’y au­rait pas de pa­ra­dis dans l’au­tre vie. » (No­det, p. 94).
L’une des ima­ges qui ex­prime le mieux cet élan de foi et d’amour plein d’es­pé­rance, c’est sans doute la sta­tue de Ca­bu­chet. Le re­gard in­tense de Jean-Ma­rie Vian­ney fixe in­ten­sé­ment quel­que chose que le spec­ta­teur ne voit pas, mais que lui voit, tel­le­ment son vi­sage est con­cen­tré. Nous pen­sons à la Let­tre aux Hé­breux par­lant de Moïse con­dui­sant le peu­ple d’Is­raël vers la Terre Pro­mise au milieu des dif­fi­cul­tés et des ré­vol­tes : « Comme s’il voyait l’in­vi­si­ble, il tint ferme. » (He 11, 27). Jean-Ma­rie Vian­ney est pas­sé par­mi nous comme un té­moin de l’In­vi­si­ble.
Toute vie de saint dif­fuse un souf­fle de re­nou­veau. Celle de Jean-Ma­rie Vian­ney n’échappe pas à cette loi. Dans un homme qui était pau­vre, sans cul­ture, avec les li­mi­tes que l’his­toire nous rap­porte, la grâce a agi. « La force de Dieu triom­phe dans la fai­blesse. » Qui au­rait pu ima­gi­ner que ce prê­tre au­rait été pro­cla­mé un jour « pa­tron de tous les cu­rés de l’uni­vers », et bien­tôt, « pa­tron de tous les prê­tres du monde » ?
Les saints, en s’ap­pro­chant de Dieu, de­vien­nent comme LUI ; ils de­vien­nent « dé­con­cer­tants », in­at­ten­dus. Ils échap­pent aux pro­nos­tics du bon sens ! Et c’est pour­quoi, dans les for­mes d’épreuve qui sont les nô­tres au­jourd’hui – avec l’im­pres­sion de nous trou­ver par­fois dans des im­pas­ses – leur vie nous re­donne de l’élan et nous con­firme dans no­tre mi­nis­tère. Ils nous ou­vrent l’ave­nir ! La vie de Jean-Ma­rie Vian­ney re­nou­velle no­tre es­pé­rance ! Nous la re­cueillons comme une « le­çon de cho­ses » qui nous in­vite à ne ja­mais dés­es­pé­rer, même quand nous ne per­ce­vons pas d’is­sue dans nos si­tua­tions im­mé­dia­tes.
Comme on le dit d’une ma­nière un peu sim­ple et po­pu­laire, mais qui con­tient une pro­fonde vé­ri­té : pour les saints, « il n’y a pas de pro­blè­mes, parce qu’ils vi­vent dans les so­lu­tions. »
? Père Guy Ba­gnard, Evê­que de Bel­ley-Ars