Eduquer

Un maire de notre Département m’a rapporté récemment que, lors d’un apéritif servi à la salle communale, les enfants et les jeunes n’avaient pas attendu le coup d’envoi de la fête. Ils avaient littéralement englouti tous les hors d’oeuvre disposés à l’avance sur les tables. Quand après l’allocution d’usage, on s’est tourné du côté de l’apéritif, le spectacle était lunaire : les plats vides, les bouteilles de jus de fruit largement entamées. « On ne peut pas s’en prendre aux jeunes, expliquait le Maire, mais aux familles qui ont regardé, amusées, les « exploits » de leurs enfants !  »
Si ce fait était isolé, il prêterait à sourire ! Une facétie de jeunes ! Mais ces situations se multiplient et la relation sociale finit par être profondément altérée. Des mots aussi simples que « bonjour », « merci », « s’il vous plaît », « pardon », « au revoir », disparaissent du vocabulaire ambiant. On les a remplacés par des comportements qui n’admettent pas de réplique : « on se sert », « on n’attend pas », « on passe devant » ! Bien des parents laissent aller, par négligence ou par lassitude.
Une jeune enseignante, revenant l’année dernière, d’un temps de coopération en Afrique, était interrogée : « Qu’est-ce qui vous a le plus marqué pendant votre séjour là-bas ?  » Elle avait cette réponse inattendue : « Quand j’entrais dans la classe, tout le monde se levait en silence. Je n’avais jamais vu cela en France !  » Ainsi se trouve posée la question de l’éducation.
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L’éducation comporte inévitablement une part de « dressage » ! Il ne faut pas avoir peur du mot ! Le tout petit, l’enfant, doit apprendre à se socialiser, c’est-à-dire à tenir compte des autres, à réagir humainement dans les situations où il est impliqué ; toutes ses réactions ne sont pas acceptables. Il faut qu’il apprenne à découvrir qu’il n’est pas seul au monde. Il y a une réalité autour de lui dont il doit tenir compte ! Ainsi apprend-il à faire la différence entre « le rêve » et « la réalité ».
Tous les enfants adorent les contes de fée ! C’est, en effet, un univers merveilleux où le recours à la baguette magique modifie, en un instant, tout ce qui vous entoure et transforme le monde au gré de vos caprices. L’univers se plie à vos moindres désirs ! Vous êtes seul au monde puisque tout vous obéit ! « Je suis roi », en conclut l’enfant !
Quitter le pays du rêve pour accueillir le réel, tel est le fruit de l’éducation. L’éducation consiste à conduire l’enfant vers la maturation de l’âge adulte. Ce passage ne se fait pas sans souffrance parce qu’il oblige à des renoncements – et parfois à des renoncements onéreux. Mais c’est précisément dans le renoncement que se structure la personnalité de l’adulte.
Aujourd’hui, l’enfant ne grandit que lorsqu’il rencontre une résistance ! Si, comme dans les contes de fée, rien ne vient jamais contrecarrer ses désirs, il vivra avec la pensée qu’il peut faire tout ce qu’il veut. Le monde lui apparaît comme un prolongement de lui-même ! Bien des enfants vivent longtemps dans cette idée et parviennent même à la majorité avec le sentiment que leur environnement se soumettra à leur volonté ! Leur liberté devient un facteur d’asservissement.
Mais, tôt ou tard, arrive un jour un obstacle impossible à contourner et à surmonter ! Alors, ou bien c’est la réaction de violence qui refuse le réel, ou bien c’est l’effondrement devant ce qui s’impose. Cette épreuve est habituellement très lourde lorsqu’elle survient tardivement dans l’existence. Ses conséquences peuvent engendrer des maladies psychologiques dont l’origine est toujours « le refus du réel ».
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Tout l’art de l’éducation est de faire accepter la réalité, sans que cet accueil entraîne de traumatisme et n’imprime des blessures inguérissables dans le psychisme. Comment y parvenir ?
Il faut donner du « Sens » ! L’être humain aime saisir pourquoi il agit ! Mais la difficulté, c’est qu’on ne donne pas du sens comme on remet un objet ; on n’achète pas du « sens » sur les rayons alimentaires d’une grande surface. Le sens se transmet comme un objectif, comme une direction. Il répond aux questions essentielles : en vue de quoi je prends cette décision ? Pour quoi je choisis cette orientation ? Pour quoi – et pour qui – je donne ma vie ? Il s’agit des raisons de vivre.
Le monde des Entreprises fournit une belle illustration de cette vérité toute simple. Toute Entreprise sait qu’elle ne peut se maintenir sur le marché que si elle est concurrentielle. Il faut donc qu’elle soit performante ! Une nouvelle science, – le coaching – est née de ce constat. Elle met en valeur les conditions de la performance : par exemple, elle souligne l’unité entre tous les salariés – l’audace pour se lancer dans de nouveaux produits – la confiance en la Direction, donc la nécessité pour tous d’être informés et de comprendre les enjeux, etc.
En ce qui concerne le salarié, on s’est aperçu qu’il ne suffisait pas qu’il connaisse bien son métier, mais – et c’est très surprenant – qu’il ait un sens à sa vie. L’excellence professionnelle est liée à la découverte d’une direction, d’une signification qui éclaire toute l’existence. Le fait d’avoir une « orientation » à sa vie fait surgir des potentialités dont on ne soupçonnait même pas qu’elles sommeillaient en vous-même ! C’est parce que la vie a du sens qu’elle ouvre des possibilités nouvelles, jusque dans l’exercice du métier. Comment mieux dire que « la Foi » permet d’agir plus facilement en suscitant de nouvelles capacités !
Quand il s’agit de l’éducation d’un être humain, il faut partir de ce qui est le plus fondamental en lui, de sa capacité d’Absolu. En somme, il s’agit moins de maîtriser un processus économique ou de résoudre des problèmes d’ordre technique – qui ont leur importance -, que de prendre en compte la nature de l’être humain qui veut comprendre et cherche une direction à son existence. Le problème est fondamentalement spirituel. Il s’agit de renoncer à soi-même pour donner une place à l’autre, qui est forcément différent de soi : l’Autre qui est Dieu ; – les autres qui sont les compagnons de l’existence quotidienne ! Quand on a saisi la signification profonde du renoncement à soi-même, il devient beaucoup plus facile de le vivre sans drame.

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Au seuil d’une nouvelle année scolaire, j’aimerais encourager tous les parents, les éducateurs, les catéchistes et particulièrement les enseignants des écoles catholiques. J’aimerais leur dire que leur tâche va bien au-delà de la Matière qu’ils ont à enseigner ! Chacun de leurs élèves est naturellement ouvert à la Transcendance. Certes, ces derniers viennent chercher un savoir à l’école. Mais, en profondeur, tous sont à la recherche d’un Sens ! Celui que propose la Révélation chrétienne n’a pas moins de valeur et de profondeur que tous les autres. Régis Debray, en s’adressant aux Responsables de l’Éducation Nationale écrivait dans son Rapport :
« La relégation du fait religieux hors des enceintes de la transmission rationnelle et publiquement contrôlée des connaissances favorise la pathologie du terrain au lieu de l’assainir. Le marché des crédulités, la presse et la librairie gonflent d’elles-mêmes la vague ésotérique et irrationaliste. L’École Républicaine ne doit-elle pas faire contrepoids à l’audimat, aux charlatans et aux passions sectaires ? S’abstenir n’est pas guérir. »
Voilà qui justifie la légitimité d’une éducation qui va plus loin que la seule transmission du savoir.
Dans les écoles catholiques, les maîtres ont le privilège d’être en même temps des témoins. Ils peuvent – sans manquer à la sacro-sainte neutralité – indiquer un sens en consonance avec la Charte de l’école à laquelle ils adhèrent librement. Rien n’interdit à l’enseignant d’approfondir pour lui-même ce sens chrétien de l’existence et d’en approfondir toute la portée dans sa vie personnelle. C’est de cette façon qu’il devient un témoin crédible et qu’il peut affermir l’esprit et le coeur de ces jeunes dans une société en panne de sens.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 23 septembre 2005