Education et vocation

Dans son Bulletin de février dernier, l’Académie Nationale de Médecine donnait la parole au Professeur Daniel Marcelli, spécialisé dans la psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent. On pouvait lire ce constat sous sa plue :  » 3 à 4 % des parents sont régulièrement victimes de violences de la part de leurs enfants « . Il est bien difficile, reconnaît l’auteur, de fournir des estimations statistiques précises dans un pareil domaine, mais fort de son expérience, il affirmait :  » Nous sommes confrontés de plus en plus à des enfants de 14-15 ans, des garçons dans près de quatre cas sur cinq, de plus en plus violents « . Nous savons que les écoles sont souvent le lieu où s’exprime la violence ; mais on est beaucoup moins au courant de ce qui se passe dans les familles. Sans doute faut-il se garder de généraliser ; pourtant, le phénomène est patent : la violence se développe et elle se manifeste de plus en plus tôt. Une enseignante de l’Institut Supérieur de Pédagogie de Paris, Brigitte Prot, signalait, dans un article de ce mois, que même dans les classes maternelles, on assistait à des violences inattendues chez les tout-petits. Comment rendre compte de cette amplification ? Constater un fait est une chose. Y remédier en est une autre ! La première explication est que, en quelques années, nous avons basculé dans une autre société ! Naguère encore, il y avait un large consensus dans l’éducation : les parents, les proches, les voisins, l’instituteur, le prêtre, tous tenaient globalement le même langage. L’enfant savait très tôt, par exemple, que la punition qu’il avait reçue du maître risquait d’être alourdie s’il allait se plaindre à ses parents. Il faisait l’expérience d’une unanimité sociale. Et cette convergence le structurait dans la construction de sa personne. Aujourd’hui, on se trouve devant une situation éclatée. Les points de vue sont multiples ; ils sont discutés et contestés, même devant l’enfant. Celui-ci est désorienté parce qu’il ne trouve pas de réponse assurée ! Comment grandir paisiblement dans un univers où rien n’est stable, où chaque décision apparaît arbitraire parce que liée à des choix purement individuels. L’enfant est renvoyé à lui-même :  » Tu fais comme du penses, comme tu sens !  » Dans ce climat où tout n’est qu’opinion, l’enfant va devoir se frayer un chemin : il le fera en imposant sa loi. A son âge, la règle de conduite qu’il va privilégier sera celle de ses désirs ! Comment en irait-il autrement ? Admirable séducteur, il va dépenser des trésors d’ingéniosité pour aboutir à ses fins. Puisqu’il n’y a pas de règle déterminée à laquelle on doive se soumettre, c’est par la négociation qu’il obtiendra la satisfaction de ses désirs. Un effort ne sera consenti que s’il est récompensé : une bonne note contre un vélo ; une première place en classe contre une semaine de ski ! etc… Plus l’âge avance, plus la demande sera élevée ; et ce qui ne sera pas obtenu par négociation le sera, un jour… par la force !
Dans ce contexte,  » l’enfant n’existe pas beaucoup, écrit le sociologue Louis Roussel. Car, pour exister, il faut rencontrer quelqu’un, et il n’y a pas de rencontre face à l’adulte qui dit toujours oui et qui accepte tout. Il lui manque l’autre, celui sur lequel l’enfant va éprouver qu’il existe, lui, et que l’autre existe. L’enfant vit ainsi dans un monde imaginaire, où tout est possible, où le moindre de ses désirs est un droit et toute contrariété une injustice. Alors vient la tyrannie, toute prête et normale « .
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Une fois érigé ce royaume où règne en maître la satisfaction immédiate, comment peut naître une vocation, c’est-à-dire, comment peut surgir une réponse généreuse et libre à l’appel de Quelqu’un ? Il y faut une transformation de toute la structure psychologique et spirituelle de la personne. Pour cela, doit s’opérer un retournement complet dans la conception de l’éducation. Contrairement aux idées reçues, selon lesquelles l’enfant – vu comme un petit adulte opprimé – s’épanouit quand il est laissé à lui-même, c’est au contraire face à l’obstacle que sa personnalité s’édifie ! Car, quand l’enfant se heurte à une résistance, il perçoit sa propre existence et, en même temps, l’autre lui est révélé dans sa différence ! Littéralement, il prend conscience d’être quelqu’un quand il trouve sur son chemin un être qui lui fait face, c’est-à-dire quelqu’un qui ne pense pas forcément comme lui et qui peut même se mettre en travers de ses désirs. C’est par l’autorité – qui n’est pas l’autoritarisme ! – que l’enfant intériorise la notion de  » limite « . C’est à ce prix qu’il quitte le monde du rêve – où il règne en prince absolu – pour atterrir dans le réel ! Il perçoit alors que le monde, les autres ne sont pas les simples prolongements de lui-même. C’est parce qu’il ne peut pas plier tout un chacun à sa volonté que lui est révélée la  » différence  » comme telle.
Si cette expérience s’amplifie et l’ouvre aussi à la réalité, on peut être sûr que l’enfant est en marche vers l’âge adulte ! Dans la germination d’une vocation, cette structuration est capitale puisque, par définition, la vocation est une réponse à un appel, c’est-à-dire un dialogue entre deux êtres, une rencontre entre deux  » différentes  » qui s’écoutent !
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Mais ce n’est qu’une étape. Car il ne suffit pas de reconnaître l’autre, il faut encore  » consentir  » à ce qu’il demande. Sur ce point encore, l’éducation est d’une grande portée. Lorsque l’enfant voit ceux qui exercent l’autorité auprès de lui se conformer eux-mêmes à ce qu’ils lui demandent, son adhésion en est grandement facilitée. Dans un entretien sur la télévision et la place qu’y occupe l’image pornographique, Jean-Claude Guillebaut s’interrogeait :  » Comment allez-vous, en famille, expliquer que ce que regardent papa et maman, c’est formidable pour eux, mais épouvantable pour leurs enfants… En principe dans une société démocratique ouverte, les enfants et leurs parents adhèrent aux mêmes valeurs « . C’est bien là que se trouve l’une des principales tentations de l’éducateur : indiquer aux autres le chemin, sans l’emprunter soi-même ! Cette disjonction – vite repérée par l’enfant et inacceptable par l’adolescent – rend impossible l’adhésion intérieure. Bien plus, la valeur du repère indiqué s’en trouve profondément affectée. Si la règle morale, en effet, ne s’impose pas à tous avec une force égale, adultes et enfants confondus, elle perd son caractère absolu. Si les parents peuvent mentir sans problème, comment demander à l’enfant de dire la vérité ? Le silence prudent des adultes sur les références morales n’est souvent que le reflet de leur propre désertion. Pour donner un consentement sans réserve, l’enfant a besoin d’avoir sous ses yeux un modèle crédible qui exerce sur lui une puissante attraction, seule capable de lui faire accepter les renoncements et lui permettre de goûter la joie du dépassement. Offrir à l’enfant la présence d’un témoin qui ouvre sur le Bien, comme un absolu auquel personne ne peut se dérober, est certainement un des cadeaux inestimables de l’éducation. Mais pour qu’éclose la vocation, on ne peut passer sous silence le fil rouge qui relie entre eux tous les éléments du travail éducatif : c’est ce que nous appelons l’affection, l’amour. Rien n’est plus décisif dans la construction de la personne de l’enfant que la certitude d’être aimé pour lui-même.
Celui-ci est extrêmement sensible, par exemple, au temps gratuit passé avec lui, à ces moments où on l’écoute, où l’on joue avec lui, pour la simple joie d’être avec lui. Il comprend très bien, avec une acuité surprenante, que l’importance des jouets qu’il reçoit à Noël est une compensation à l’absence des parents, une façon pour eux de se déculpabiliser. L’enfant n’existe jamais autant que dans le regard aimant de ceux qui l’éduquent.
On pourra alors beaucoup lui demander, et il donnera beaucoup ! C’est ainsi que se prépare secrètement le terrain où germera une vocation, la vocation qui le conduira à donner toute sa vie à Dieu.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 2 mai 2003