Edito : Un baptême pas comme les autres – Pâques 2007

La célébration du Baptême dans la nuit de Pâques fait partie de la grande tradition chrétienne. Le Pape n’a pas dérogé à l’histoire très ancienne de l’Eglise. Au cours de la vigile pascale, il a baptisé sept adultes – hommes et femmes – de quatre continents. Parmi les candidats se trouvait un catéchumène venant de l’islam, Magdi Allam, homme connu publiquement puisqu’il occupe la fonction de Directeur ajoint d’un des plus grands quotidiens italiens, le Corriere della Sera.

Etant donné la personnalité du nouveau baptisé et celle de celui qui le baptisait, l’événerment a pris des proportions quasiment mondiales. Le Journal du Vatican a cru bon d’intervenir pour insister sur un point : « Le geste de Benoît XVI est une affirmation modérée et claire de la liberté religieuse, qui est aussi la liberté de changer de religion, comme l’a souligné, en 1948, la Déclaration universelle des droits de l’homme ».

De son côté, Magdi Christiano Allam – c’est le nom du nouveau baptisé – a envoyé une lettre au Directeur de son journal pour retracer l’histoire de son cheminement. Je retiens quatre points de sa longue lettre :

– Le sérieux de son parcours : « Ma conversion au catholicisme est l’aboutissement d’une médiation intérieure progressive et profonde ».

– La personnalité du pape : « La rencontre qui a le plus influé sur ma décision de me convertir, c’est celle du pape Benoït XVI. Lorsque j’étais musulman, je l’ai admiré et défendu pour sa capacité à faire, du lien indissociable entre foi et raison, le fondement de la religion authentique et de la civilisation de l’homme ».

– La mise en lumière d’une situation personnelle : « Il est temps de mettre fin à la violence des musulmans qui ne respectent pas la liberté de choix en matière de religion… Depuis cinq ans, je suis contraint de vivre enfermé, avec une surveillance continue de ma maison et une escorte de carabiniers pour chacun de mes déplacements. Cette situation est due aux menaces et aux condamnations à mort que m’adressent les extrémistes et les terroristes islamiques d’Italie ou de l’étranger ».

– La mise en relief d’une situation générale : « En Italie, il y a des milliers de convertis à l’Islam qui vivent sereinement leur nouvelle foi. Mais il y a aussi des milliers de musulmans convertis au christianisme, qui sont obligés de cacher leur nouvelle foi de peur d’être assassinés par les extrémistes musulmans cachés parmi nous. Le moment est venu de sortir des ténèbres des catacombes ».

Il est vrai que des reproches ont été adressés à Magdi Allam pour certains de ses propos, en raison de leur caractère excessif, compte tenu du contexte actuel. Dire que « la racine du mal se trouve dans un islam qui est physiologiquement violent et historiquement conflictuel » ne peut pas servir la cause du dialogue entre l’islam et le christianisme. Toutefois, a fait remarque le Père Lombardi, Directeur de Radio Vatican, « accueillir dans l’Eglise un nouveau croyant ne signifie pas, évidemment, que l’on adopte toutes ses idées et positions, notamment en matière politique ou sociale. Ses idées personnelles ne deviennent en aucune manière l’expression officielle des positions du Pape et du Saint Siège ».

Mais toutes ces précautions ne peuvent pas éliminer la question de fond. « L’islam accepte-t-il qu’un musulman qui change de religion puisse continuer à mener sa propre vie sans danger ? Dans l’islam, quitter sa religion est-il passible de mort ? » Si la question est ramenée à sa plus simple expression, c’est que bien des faits jettent le doute quant à la réponse.

Par exemple, combien de musulmans devenus chrétiens ont-ils été obligés de quitter leur pays d’Algérie, pour mener leur vie en sécurité ? Il n’y a pas si longtemps, un prêtre catholique a été condamné en Algérie à deux ans de prison, « pour avoir prié hors d’un lieu de culte » officiellement reconnu.

On ne compte pas les chrétiens agressés en Irak, et cela bien avant l’assassinat de l’archevêque chaldéen de Mossoul, Mgr Rahho. « On nous intimide, on nous menace, on nous rançonne, on nous enlève, on nous tue, parce que nous sommes chrétiens. Personne n’est épargné : enfants, femmes, vieillards, laïcs et religieux. On ne compte plus les églises touchées par des attentats à la voiture piégée » (Le Monde, 25 mars 2008).

A voir encore plus largement, certains constats s’imposent. Le Père Henri Boulad, Recteur des Collèges jésuites au Caire, explique que dans aucun des 57 pays musulmans, la liberté religieuse n’existe. « L’islam est un système englobant, à la fois religion et idéologie ; si l’islam accepte de séparer le religieux du social, il ne sera plus l’islam ». Voilà qui met en évidence une structure de fond de la religion musulmane, comme un de ses principes régulateurs.

On sait que l’islam et le christianisme se présentent comme deux religions universelles, parce que le contenu de la foi qu’elles énoncent est pour elles l’expression de la vérité sur Dieu et sur l’homme. Dans ces conditions, un dialogue est-il possible ?

Le Père Samir Khalil Samir, jésuite, professeur à l’Institut Pontifical de Rome et à l’Université de Beyrouth, répond à partir d’un exemple : « Si j’entends un musulman me dire : ‘Je crois que Jésus est un grand prophète, mais je ne peux pas affirmer qu’il est le Fils de Dieu’, je l’aimerai dans la sincérité. De même, si la foi me dit : ‘La personne de Mohammed est une grande figure de l’humanité. Mais, en cohrence avec ma foi, je ne peux pas le concevoir comme venant compléter la Révélation apportée par le Christ, et être le sceau de la Prophétie », ce n’est pas une agression, c’est seulement l’expression de la cohérence de ma foi. Nous pouvons nous estimer d’autant plus que chacun est sincère ».

Tenir pour vraie sa propre foi ne conduit pas inéluctablement à agresser le croyant de l’autre religion. En mettant en évidence l’exigence de la cohérence, on accorde à la raison la place qui lui revient. A Ratisbonne, Benoît XVI avait dit : « Ne pas agir selon la raison contredit la nature de Dieu ».

C’est bien dans cet esprit que le Pape a pris le « risque » du Baptême de Magdi Allam. Celui qui perçoit avec son intelligence la cohérence de la religion à laquelle il adhère, est appelé à être respecté dans sa conscience. Affirmer la liberté de choix en matière de religion est la conséquence de la dignité de la personne.

Mgr Guy-Marie Bagnard