Edito : Rendez à César… rendez à Dieu… – 24 octobre 2008

La réponse bien connue de Jésus était proposée à la méditation des chrétiens dans la lecture du texte évangélique de dimanche dernier 19 octobre.
Elle prend du relief, cette année, si l’on se remémore le discours du Président de la République, au Palais du Latran, le 20 décembre 2007. Il disait :  » La France a besoin de catholiques convaincus, qui ne craignent pas d’affirmer ce qu’ils sont et ce en quoi ils croient. » Ces propos ont parfois choqué parce qu’ils semblaient franchir la frontière tracée par l’histoire entre le temporel et le spirituel !

Pourtant le Président avait rappelé que « le régime français de la laïcité est une liberté :

– liberté de croire ou de ne pas croire ;

– liberté de pratiquer une religion et liberté d’en changer ;

– liberté de ne pas être heurté dans sa conscience par des pratiques ostentatoires ;

– liberté pour les parents de faire donner à leurs enfants une éducation conforme à leurs convictions ;

– liberté de ne pas être discriminé par l’administration en fonction de ses croyances. »

Ainsi la laïcité, avant d’être une interdiction, est d’abord un droit : le droit de croire, le droit de ne pas croire. Parce qu’elle s’emploie à sauvegarder ces droits, elle permet à des croyants et à des non-croyants de vivre dans la cohésion, la convivialité et la paix civile.

Plus profondément, si l’État laïque offre un espace à la religion, c’est parce qu’il ne répond pas lui-même « aux questions fondamentales de l’être humain sur le sens de la vie et sur le mystère de la mort. » Mais ne pas répondre à une question n’annule pas pour autant l’existence de la question. L’État laïque reconnaît que le fait spirituel existe. On peut dire de lui qu’il est : « la tendance naturelle de tous les hommes à rechercher une transcendance. Le fait religieux n’est pas autre chose que la réponse des religions à cette aspiration fondamentale. »

Autrement dit, il est dans la nature de la laïcité de reconnaître les limites de son champ d’action. Elle a conscience de ne pas prendre en compte l’intégralité des dimensions de l’être humain. Elle véhicule ainsi une forme d’humilité implicite qui justifie la place qu’elle accorde à la religion. C’est au prix de cette modestie qu’elle assure le « vivre ensemble » de tous les citoyens.

Dans cet esprit, elle ne se contente pas de regarder la religion comme un pis aller qu’elle serait contrainte d’accepter, parce qu’elle ne pourrait pas faire autrement, mais, dit le Président, il faut la regarder comme un « atout », car elle apporte un point de vue spécifique sur l’homme et sur la vie en société. Les chrétiens sont donc invités à exprimer leur pensée et à s’engager activement dans la société.

Cette vision « positive » de la laïcité rejoint la pensée du Pape Benoît XVI qui expliquait devant l’ONU, le 28 avril 2008 : « La pleine garantie de la liberté religieuse ne peut pas être limitée au libre exercice du culte, mais doit prendre en considération la dimension publique de la religion, donc la possibilité pour les croyants de participer à la construction de l’ordre social. »

C’est également dans cette même direction que Jean-Paul II invitait les catholiques de France, lors du centenaire de la Loi de 1905 : « J’encourage les catholiques français à être présents dans tous les domaines de la société civile, dans les quartiers des grandes villes, comme dans la société rurale, dans le monde de l’économie, de la culture, des arts, comme de la politique, dans les oeuvres caritatives comme dans le système éducatif, sanitaire et social, avec le souci d’un dialogue serein et respectueux avec tous. »

Une fois reconnu l’impact nécessairement social de la foi, il n’est pas possible de la tenir cantonnée dans la sphère privée. Il serait, en effet, paradoxal – dans un régime de laïcité – d’exiger des croyants de « se priver d’une partie d’eux-mêmes » pour pouvoir être des citoyens actifs, en somme, de nier Dieu pour jouir de leurs droits civiques (cf. Benoît XVI devant les Nations Unies).

Placés sur ce chemin, les croyants doivent pouvoir exprimer ce qu’ils pensent sur les questions les plus brûlantes du moment ! Aux journalistes qui l’interrogeaient, le Président de la République avait même déclaré : « Je suis pour que les religions s’expriment, mais je ne suis pas pour qu’elles s’expriment pour dire qu’elles sont d’accord avec ce que je pense ! Elles ont quelque chose de particulier à dire ! Qui le dira, si elles ne le disent pas elles-mêmes ? »

Les chrétiens ne peuvent pas aligner leur conduite sur celle du monde. Ils savent que se convertir au Christ signifie « ne pas vivre comme tout le monde vit, ne pas faire ce que tout le monde fait, ne pas se sentir justifié dans des actions douteuses par le fait que les autres font de même. » Le croyant se souvient qu’il vaut mieux « s’en remettre au jugement de Dieu qu’au jugement des multitudes. »

Dans ce contexte de laïcité ouverte, le chrétiens ne peuvent pas taire leur foi et ses conséquences, au moment où s’engage une nouvelle réflexion sur la bioéthi­ue. Il reste que, depuis des années, une interrogation demeure sur le grand problème de l’avortement. Dans le passé, des chrétiens se sont expri­més sur cette question combien sensible ! Mère Teresa, par exem­ple, recevant le Prix Nobel de la Paix, avait déclaré, le 10 décembre 1979 : « Le plus grand destructeur de la paix, c’est aujourd’hui le cri des enfants innocents à naître… Sauvez l’enfant à naître, reconnaissez la présence de Jésus en lui. » Plus récemment, en septembre 2007, le Gouvernement Polonais s’est opposé à l’institution d’une « Journée européenne contre la peine de mort », à l’initiative de la Cour Européenne. La raison donnée : la peine de mort n’existant plus dans aucun pays européen, l’organisation d’une telle journée devient inutile, à moins de l’élargir à une « Journée de défense de la vie », pour y inclure l’interdiction de l’euthanasie et de l’avortement. On le voit : les croyants ne sont peut-être pas toujours entendus, mais ils s’expriment.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 24 octobre 2008