Edito : Quelle unité ? 8 février 2008

La Semaine de Prière pour l’unité des chrétiens vient de s’achever. Elle fêtait ses cent ans d’existence. Cet anniversaire a été l’occasion de rappeler une des intentions majeures qui a présidé à sa naissance :
mobiliser pour la prière les chrétiens de toutes Confessions afin qu’ils retrouvent leur unité, voulue par le Christ. D’où les trois mots empruntés à saint Paul pour replacer cette centième année dans le climat de ses origines : « Priez sans cesse ! »
Le rappel de la nécessité de la prière pour cette cause de l’unité fait tout simplement appel à la démarche de foi. Ce que le péché de l’homme a brisé, Dieu seul peut le réparer. Que Dieu exerce donc sa toute puissance pour reconstruire ce que l’homme est incapable de refaire par lui-même. C’est le sens des paroles de saint Paul : l’homme plante, arrose, mais Dieu seul donne la croissance (1 Cor. 3,6). La prière s’adresse à Dieu pour qui tout est possible ! Cela suppose le climat d’une confiance absolue en Dieu dans lequel établit la foi.
Il est clair que, depuis cent ans, les chrétiens des différentes Confessions ont travaillé à se rapprocher les uns des autres. Ils ont appris à se connaître, à s’estimer. Ils se sont engagés dans des actions communes. Dans le domaine des relations, une oeuvre considérable a été accomplie ; des a priori sont tombés ; des amitiés se sont nouées. Le dialogue se poursuit, même quand il donne lieu à des interpellations vigoureuses. « Le réseau des relations personnelles et institutionnelles qui s’est développé est en mesure de résister aux tensions occasionnelles ». Voilà le fruit de cent années de rencontres.
Peut-on envisager d’autres avancées ? Oui, nous devons les espérer et les attendre de tous nos voeux, car le chemin vers l’unité est encore long. La connaissance mutuelle, la fraternité sont sans prix, mais elles ne sont que des conditions pour poursuivre la route !
Un des problèmes majeurs est celui de la compréhension que nous avons de l’unité. Quelle conception nous faisons-nous de l’unité ? Cette question est liée à celle que le Cardinal Kasper avait posée aux communautés ecclésiales issues de la Réforme, il y a quelques années, dans la perspective du Jubilé du 500ème anniversaire de la Réforme qui aura lieu en 2017.
J’en résume le contenu : Vous, Protestants, comment comprenez-vous vos origines ? Votre communauté, à son point de départ, est-elle née d’une volonté de renouveler l’unique Église universelle, ou bien d’une volonté de « créer une nouveau paradigme qui démarquerait définitivement le « Protestant » par rapport au « Catholique » ? » S’agissait-il, à l’époque, de recomposer l’ancienne Église, comme il en allait dans l’intention des premiers Réformateurs, ou bien s’agissait-il de créer une nouvelle Église ? » De la réponse à cette question dépend la compréhension que l’on se fait de l’unité, et donc de l’objectif que l’on poursuit dans la recherche de l’unité.
En effet, si les Communautés de la Réforme se comprennent comme des parties de l’unique Eglise, mais qui se réalisent toujours dans des formes différentes, alors, l’unité à rechercher consiste à se contenter de l’état actuel de la multiplicité et de la diversité des Églises. Les acteurs de l’?cuménisme ont alors pour tâche de se reconnaître comme des communautés différentes, s’acceptant dans leurs différences, sur fond d’entente cordiale. Se comprendre et s’accueillir dans l’identité différenciée que se donne chaque communauté, tel serait l’objectif de l’?cuménisme.
Les différentes confessions chrétiennes ne seraient plus alors censées devoir s’unir, mais seulement s’accepter dans leur diversité et même – s’il y a lieu – dans leurs éventuelles contradictions. L’unique Église du Christ se réaliserait par voie d’addition.
La pensée de l’Église catholique se distingue radicalement de cette vision. Elle ne se considère pas seulement comme une partie de l’unique Église, mais comme réalisant en elle-même l’unique Église de Jésus-Christ. Elle l’a exprimé dans le Document « Dominus Jesus » de septembre 2000 et, plus récemment encore, dans les « Réponses » de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi de juillet 2007 – au moment de la publication du « Motu Proprio »- pour préciser la pensée du Concile Vatican II sur l’Église.
Dans cette perspective, l’objectif du travail ?cuménique est très différent de la première optique. Il consiste à parvenir à la reconstitution de l’unité visible : « un seul bercail », selon la volonté du Christ. C’est la raison pour laquelle, en même temps que se développe l’?cuménisme spirituel, s’affirme l’existence de la recherche théologique, en particulier, sur le mystère de l’Église, l’apostolicité, le sacerdoce ministériel, la théologie des sacrements, etc… L’engagement ?cuménique appelle un approfondissement toujours plus grand des vérités de la foi. C’est ce qu’exprime encore le Cardinal Kasper dans le récent bilan qu’il vient de dresser sur la situation ?cuménique actuelle. Il aborde, dans un long développement, les relations entre les communautés ecclésiales nées de la Réforme et l’Église catholique. Il écrit :
« L’absence d’un concept commun d’unité ecclésiale comme objectif à atteindre pose problème. Ce problème est encore plus grave si l’on considère que, pour nous catholiques, la communion ecclésiale est nécessaire à une communion eucharistique et que l’absence de communion eucharistique conduit à de graves difficultés pastorales, surtout dans le cas de couples et de familles mixtes. »
On touche du doigt l’importance qu’il y a à préciser la compréhension que nous avons de l’unité – et donc du mystère de l’Église – quand nous travaillons à l’?cuménisme ! Les relations fraternelles et les actions menées ensemble sont indispensables, mais la recherche théologique doit aussi avoir sa place dans le travail ?cuménique.
Oui, il nous faut approfondir la conception de l’unité elle-même.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 8 février 2008