Edito : Que de­vons-nous faire ? 5 janvier 2010

Noël ! Au­cune nais­sance dans l’his­toire n’a été aus­si lon­gue­ment pré­pa­rée et at­ten­due.
Aus­si quand l’évé­ne­ment se pro­duit, la ten­dance spon­ta­née est de lais­ser ­tom­ber dans l’ou­bli les longs siè­cles de pré­pa­ra­tion et de se dés­in­té­res­ser des éta­pes qui les ont ja­lon­nés. Quand la fleur a don­né son fruit, pour­quoi se sou­cier en­core de la terre où elle a pui­sé sa crois­sance ? Pour­tant, l’his­toire sainte forme un tout !
Abraham, Moïse, David, les Pro­phè­tes font par­tie de la li­gnée qui a en­gen­dré le Christ. Ils sont comme au­tant de mar­ches qui per­met­tent d’ar­ri­ver jus­qu’à Jé­sus, à la ma­nière des es­ca­liers qui ou­vrent sur l’étage su­pé­rieur. Jésus Lui-même dit dans l’Evan­gile : « Abraham a vu mon jour et il s’est ré­joui. » Saint Iré­née ex­pli­que­ra plus tard que Dieu pre­nait le temps d’ap­pri­voi­ser l’hu­ma­ni­té. Au­jourd’hui en­core, nous avons be­soin de nous lais­ser ap­pri­voi­ser par Dieu.. tel­le­ment son mes­sage nous prend à con­tre­pied !
Aus­si peut-être est-il bon de s’ar­rê­ter un ins­tant à l’ul­time mar­che qui reste à gra­vir : Jean-Bap­tiste. Il est om­ni­pré­sent dans la li­tur­gie qui pré­cède Noël. Les Evan­gi­les nous rap­por­tent que ses con­tem­po­rains se pres­sent en foule sur les ri­ves du Jour­dain pour re­ce­voir de ses mains le bap­tême de con­ver­sion. Ils n’hé­si­tent pas à lui po­ser la ques­tion la plus dan­ge­reuse qui soit : « Que de­vons-nous faire ? »
La ré­ponse ar­rive : con­cise, so­bre, di­recte, lim­pide, di­gne d’un homme ha­bi­tué au si­lence et à la so­li­tude du dé­sert. A tous, il donne la même con­si­gne : « Con­ten­tez-vous de ce que vous avez ». Sus au su­per­flu ! Que l’on soit mi­li­taire, per­cep­teur, sim­ple par­ti­cu­lier, il s’agit de ré­sis­ter à cette pente ins­crite dans la na­ture hu­maine qui pousse à ac­cu­mu­ler des biens ! Sinon, vous se­rez ava­lé, di­gé­ré par vo­tre avoir ! En un temps re­cord, vous de­vien­drez pri­son­nier du « trop » que vous au­rez en­gran­gé !
On en­tend l’ob­jec­tion : « ‘Il faut bien quand même un mi­ni­mum pour vi­vre ! » Oui, sans doute, mais le champ des be­soins s’élar­git à un rythme qui va s’ac­cé­lé­rant. Car le dé­sir obéit à une loi étrange : il aug­mente au fur et à me­sure qu’il est sa­tis­fait. De lui-même, il exige tou­jours plus, tou­jours mieux et tou­jours plus vite ! l’exem­ple le plus in­so­lent que nous of­fre no­tre épo­que est ce­lui du spé­cu­la­teur qui court sans fin après les pro­fits les plus fa­ra­mi­neux, dans une re­cher­che qui n’a plus rien de ra­tion­nel. Gar­dons-nous de pen­ser que ce ris­que ne nous tou­che pas, nous qui som­mes « rai­son­na­bles » ! Tous, nous som­mes comme ai­man­tés par le « tou­jours plus » ! Il n’est donc pas dif­fi­cile de trans­po­ser l’épo­que de Jean-Bap­tiste à la nô­tre. Cha­cun es­time que le su­per­flu dont il jouit fait par­tie de son strict né­ces­saire ! Et le né­ces­saire élar­git un peu plus cha­que jour son ter­ri­toire en re­ven­di­quant ses droits. Du reste, si ce n’est pas nous qui exi­geons, ce se­ront « les au­tres » ! Alors, dans cette course folle, il vaut mieux être en tête du pe­lo­ton !
Vi­vant dans les pays nan­tis, nous dis­po­sons d’un « stan­ding » qui est sans égal avec la ma­jo­ri­té des pays d’Asie, d’Afri­que ou d’Amé­ri­que la­tine. La sim­ple jus­tice ap­pelle un ré­équi­li­brage en­tre tous les êtres hu­mains qui vi­vent sur la pla­nète. Cer­tes, ce ré­équi­li­brage est déjà à pour­sui­vre à l’in­té­rieur des pays d’abon­dance, car nous voyons bien que les ni­veaux de vie sont chez nous aus­si dis­pro­por­tion­nés. Mais quand la com­pa­rai­son s’éta­blit avec les pays dits en voie de dé­ve­lop­pe­ment, alors nous res­tons bou­ché bée tel­le­ment le fos­sé est pro­fond et sem­ble-t-il – ce qui est plus grave – con­ti­nue de se creu­ser.
Be­noît XVI a donc bien rai­son de rap­pe­ler l’ur­gence d’une con­ver­sion à l’éche­lon mon­dial : « Un vé­ri­ta­ble chan­ge­ment de men­ta­li­té est né­ces­saire qui nous amène à adop­ter de nou­veaux sty­les de vie dans les­quels les élé­ments qui dé­ter­mi­nent les choix de con­som­ma­tion, d’épar­gne, d’in­ves­tis­se­ment… soient la com­mu­nion avec les au­tres hom­mes pour une crois­sance com­mune. » (Ca­ri­tas in ve­ri­tate, n. 51). Il ne s’agit pas, en ef­fet, de ré­cu­ser toute crois­sance, « car l’idée d’un monde sans dé­ve­lop­pe­ment tra­duit une dé­fiance à l’égard de l’homme et de Dieu. » (ibid. n. 14) Mais, « pour fonc­tion­ner cor­rec­te­ment, l’éco­no­mie a be­soin de l’éthi­que ; non pas d’une éthi­que quel­con­que, mais d’une éthi­que amie de la per­sonne. » (ibid. n. 45)
L’ado­ra­tion du Nou­veau-Né dans la crè­che passe par une sta­tion au­près de ce­lui qui l’a dé­si­gné comme l’Agneau de Dieu. Il ré­pé­tait à ceux qui l’in­ter­ro­geaient : « Con­ten­tez-vous de ce que vous avez ! » Au­jourd’hui, la voix du Bap­tiste est celle de l’Eglise. Sa pa­role ne fait pas que ré­son­ner dans le vide. Les hom­mes de bonne vo­lon­té sont plus nom­breux qu’il n’y pa­raît. Té­moin, ce com­men­taire de l’en­cy­cli­que, ve­nant d’un des mi­nis­tres du Gou­ver­ne­ment :
« La pen­sée du Pape en­tre­voit le cau­che­mar d’une hu­ma­ni­té eni­vrée par la pré­ten­tion pro­mé­théenne de « se re­créer en s’ap­puyant sur les pro­di­ges de la tech­no­lo­gie »… Mais la source de ces dé­vian­ces res­tent uni­que : la dés­hu­ma­ni­sa­tion. Car où que nous vi­vions et à quel­que de­gré de res­pon­sa­bi­li­té que nous nous si­tuions, cha­cun de nous peut re­nouer avec l’amour et le par­don, le re­non­ce­ment au su­per­flu, l’ac­cueil du pro­chain, la jus­tice et la paix. Cette con­duite re­le­vait de l’exi­gence mo­rale. Elle est de­ve­nue une con­di­tion de sur­vie… Ra­re­ment un Pape n’au­ra tou­ché d’aus­si près le réel pour en dis­sé­quer les maux et pour pro­po­ser, avec prag­ma­tisme et lu­ci­di­té, les plus uti­les con­tre­poi­sons. Puisse son mes­sage être en­ten­du ! »
Ain­si, l’age­nouille­ment de­vant l’En­fant de la crè­che ap­pelle, au pré­ala­ble, un mo­ment pas­sé avec Jean-Bap­tiste ; c’est sim­ple res­pect des che­mins de l’his­toire. Et pour al­ler jus­qu’au bout, nous de­vons nous ris­quer à la même ques­tion que celle des au­di­teurs de Jean-Bap­tiste : « Que de­vons-nous faire ? » Bien sûr, le con­texte a bien chan­gé, mais on peut s’at­ten­dre à ce que le fond de la ré­ponse soit le même : « N’amas­sez pas ! Par­ta­gez vo­tre su­per­flu. »
Et le si­gne le plus dé­ci­sif que c’est sur ce che­min qu’il faut mar­cher, c’est la pau­vre­té de Ce­lui que nous ado­rons en cette nuit de Noël !
? Père Guy Ba­gnard
Evê­que de Bel­ley-Ars
Noël 2009