Edito : Pour qu’ils aient la vie en abondance ! 10 juin 2011

Le mois de juin est le mois des or­di­na­tions. No­tre dio­cèse aura la joie – cette an­née en­core – d’ac­cueillir plu­sieurs jeu­nes prê­tres et dia­cre. Leur or­di­na­tion est pré­vue le di­man­che 26 juin à Ars, jour de la fête de l’Eu­cha­ris­tie, ce que, se­lon le calen­drier li­tur­gi­que, nous ap­pe­lons la fête du Saint Sa­cre­ment du Corps et du Sang du Christ.

Il n’y a pas d’évé­ne­ment plus heu­reux pour un dio­cèse ! La cause s’en trouve dans la pro­messe d’ave­nir qu’il re­pré­sente. Chaque nou­velle or­di­na­tion nous as­sure qu’il y aura un len­de­main de la vie chré­tienne grâce à ces hom­mes con­sa­crés qui ap­por­te­ront aux chré­tiens l’Eu­cha­ris­tie et le Par­don, c’est-à-dire cette nour­ri­ture qui fait gran­dir dans la vie avec le Christ et en­ra­cine cha­que dis­ci­ple dans la com­mu­nau­té en y de­ve­nant un mem­bre vi­vant et mis­sion­naire.

Il faut de nom­breu­ses an­nées à un jeune adulte pour abou­tir à cet évé­ne­ment ec­clé­sial. Déjà, en elle-même, la for­ma­tion est lon­gue ; mais sur­tout, ce­lui qui s’en­gage sur ce che­min est ap­pe­lé à vé­ri­fier en pro­fon­deur la vé­ri­té de l’ap­pel de Dieu sur sa vie et, plus que ja­mais, il faut qu’il soit af­fer­mi dans la foi, l’es­pé­rance et la cha­ri­té, tout en étant so­li­de­ment an­cré dans son hu­ma­ni­té. On ne peut pas sé­pa­rer le temps de la for­ma­tion, avec ce qu’il sup­pose comme étude, comme ef­fort in­tel­lec­tuel, comme dis­ci­pline de vie – du che­mi­ne­ment du dis­cer­ne­ment, avec ce que lui-même exige de trans­pa­rence, de li­ber­té in­té­rieure, de con­nais­sance de soi-même et de con­sen­te­ment gé­né­reux à l’ap­pel du Maî­tre.

Le prê­tre est un té­moin pri­vi­lé­gié de l’in­té­rio­ri­té

Aus­si, un jeune qui s’of­fre à l’or­di­na­tion et con­sa­cre sa vie au Christ et à ses frè­res, re­pré­sente au sein de la com­mu­nau­té des croyants une vé­ri­ta­ble réus­site spi­ri­tuelle, une vic­toire rem­por­tée sur tou­tes sor­tes de for­ces obs­cu­res. C’est le si­gne con­cret de l’ac­tion de cet « hôte in­té­rieur » – l’Es­prit Saint – dans un coeur hu­main, con­ju­guée avec tou­tes les mé­dia­tions hu­mai­nes, fa­mi­lia­les, so­cia­les, ec­clé­sia­les, qui se sont liées dans une mys­té­rieuse uni­té et, au terme, ont abou­ti à une dé­ci­sion qui fixe dé­fi­ni­ti­ve­ment l’orien­ta­tion de toute une exis­tence : « Oui, Sei­gneur, je quitte tout pour mar­cher à ta suite !  »

L’Église diocésaine est dans l’ac­tion de grâce. Mais elle n’ou­blie pas d’en­trer dans une prière fer­vente pour ceux qui vont bien­tôt faire leurs pre­miers pas dans le mi­nis­tère, un mi­nis­tère qui ne man­que­ra pas de faire vi­brer le coeur du prê­tre à la vue de ce qu’ac­com­plit l’Es­prit Saint dans une con­science hu­maine et de ce qu’il dé­clen­che comme gé­né­ro­si­té et élan dans l’ou­ver­ture au mes­sage évan­gé­li­que. Et, en même temps, il ne pour­ra évi­ter d’être af­fec­té – parfois pro­fon­dé­ment – par les in­dif­fé­ren­ces et les fer­me­tu­res, les in­com­pré­hen­sions, par­fois même les tra­hi­sons. Car le coeur hu­main est un abîme où se cô­toient à la fois ce qui sou­lève la plus pro­fonde ad­mi­ra­tion : le don de soi sans me­sure, et ce qui sus­cite la plus pro­fonde tris­tesse : l’égoïsme, la luxure et l’or­gueil, dans les­quels peut s’en­li­ser la li­ber­té de l’homme.

Le prê­tre est un té­moin pri­vi­lé­gié de l’in­té­rio­ri­té. Il ne peut pas ne pas être tou­ché par cette proxi­mi­té avec l’his­toire in­té­rieure de ceux qu’il cô­toie. « Tou­ché », donc « at­teint » et donc aus­si ren­du plus vul­né­ra­ble ! Cette forme haute de l’exis­tence hu­maine qu’est le sa­cer­doce porte en elle-même les ris­ques qui peu­vent la dé­tour­ner de l’axe où elle s’est pour­tant fixée li­bre­ment.

Le petit grain de folie de l’Évangile

La prière pour les prê­tres se dou­ble de la prière pour le peu­ple chré­tien. Car, si la dis­pa­ri­tion des prê­tres met en pé­ril l’ave­nir de la com­mu­nau­té, celle-ci met en pé­ril l’ave­nir du sa­cer­doce. Il suf­fit qu’elle se laisse al­ler à la tié­deur, à l’in­dif­fé­rence, au man­que de foi, qu’elle s’aban­donne au cli­mat gé­né­ral, pour qu’elle en­traîne der­rière elle les jeu­nes qui, en son sein, pou­vaient orien­ter leur vie vers le Christ. S’il y a des jeu­nes qui re­fu­sent de faire le pas, il y a aus­si bien des pa­rents qui les con­for­tent ou­ver­te­ment – ou im­pli­ci­te­ment – dans ce re­fus. La vie du prê­tre ap­pa­raît tel­le­ment peu en rap­port avec une « si­tua­tion » hu­maine ! Com­ment igno­rer qu’elle com­porte une réelle so­li­tude af­fec­tive, un tra­vail sans plan de car­rière, une cons­tante dis­po­ni­bi­li­té à ser­vir, une ab­sence de con­si­dé­ra­tion so­ciale et, pour fi­nir, une rup­ture fré­quente en­tre ce que le prê­tre est sus­cep­ti­ble d’ap­por­ter et ce qui est at­ten­du et reçu ! Au mo­ment d’une or­di­na­tion, il faut prier pour le peu­ple chré­tien, pour qu’il ne se laisse pas ga­gner par le lais­ser al­ler am­biant, ter­reau où ne peut plus ger­mer une vo­ca­tion.

No­tre prière doit s’éten­dre à tous. Il s’agit de prier pour que cha­cun ac­cueille en soi le pe­tit grain de fo­lie de l’Évan­gile. Il fal­lait un peu de fo­lie aux hom­mes des pre­miers siè­cles qui de­man­daient le bap­tême ; ils sa­vaient qu’ils s’ex­po­saient au mar­tyre du sang. Au­jourd’hui, il faut un peu de fo­lie dans le coeur d’un jeune pour s’ap­pro­cher de l’au­tel du Sei­gneur ; il en faut éga­le­ment dans le coeur des pa­rents pour s’en ré­jouir ! Mais cette fo­lie est la sa­gesse de Dieu !

+ Père Guy-Ma­rie Ba­gnard
Évê­que de Bel­ley-Ars