Edito : Le Gange et l’Himalaya – 12 janvier 2007

La pire des peines que l’on puisse infliger à un être humain, c’est de le couper de toute relation, le condamner à une solitude absolue et définitive. La réclusion est si contraire à la nature humaine que l’homme y perd insensiblement son humanité. La personne se déstructure. Le psychisme est atteint, bien plus encore que le physique.

C’est la prevue que la relation est un besoin fondamental. Elle est un oxygène qui fait vivre ! Aussi, faut-il non seulement lui permettre d’exister, mais encore de la développer, et en même temps, de la préserver des dangers qui la menacent. Car tout ce qui est vital est fragile.

Des dangers ? Oui ! Nous vivons dans une société où la relation est de plus en plus mise en examen.

– Un peu partout, dans les lieux publics, dans les grandes surfaces, se multiplient des caméras de surveillance. Nous sommes regardés, suivis, sans même que nous nous en rendions compte.

– Si vous prenez l’avion, vous êtes presque déshabillé au poste de contrôle. Il faut même retirer vos chaussures !

– Dans les hôpitaux, les chirurgiens doivent prendre de lourdes assurances, pour le cas où l’opération ne réussirait pas. Il faut se défendre !

– Dans le monde sportif, il faut détecter le dopage qui s’est généralisé. On découvre, par exemple, qu’un champion, sacré de nombreuses fois vainqueur du Tour de France, s’était dopé. Certains se trouvent, après coup, découronnés de leur titre !

– Au moment où se déroule un match de football qui comporte quelques enjeux, il faut prévoir des milliers de policiers pour assurer la sécurité. Même au cours de la récente nuit du Nouvel An sur les Champs Elysées – un moment de fête et de joie, s’il en est ! – près de 5 000 policiers ont été dépêchés sur les lieux !

Dans toutes ces situations, on s’aperçoit que, finalement, c’est le crédit accordé à la parole qui est remis en cause. Vous pouvez bien assurer que vous ne transportez aucun objet sensible, le contrôleur ne vous entendra pas. Il veut une preuve ! C’est ainsi que dans un pays de liberté comme le nôtre, on se trouve soumis à de plus en plus de contrôles et que les procédures juridiques se multiplient. Les professions de juges et d’avocats prolifèrent à vue d’oeil !

Il faut pourtant être réaliste. Qui ne perçoit la nécessité de se protéger face aux insécurités dont on peut être victime, sans aller jusqu’au grand banditisme ou aux actes terroristes ! Dans l’ancienne URSS, la délation s’était introduite jusqu’à l’intérieur des familles. Même entre époux, on se cachait. On n’osait pas se parler vraiment. En tout cas, on ne s’exprimait pas devant les enfants. On a vu des jeunes dénoncer leurs propres parents ! La réaction, on la connaît : quand on a été trompé une fois, deux fois, la méfiance commence à s’installer !

Le Cardinal Daniélou disait que : « l’impuissance à faire confiance est peut-être une maladie des plus graves de l’homme contemporain ». L’homme se trouve, ajoutait-il, « en présence de cette espèce de sentiment que la parole est essentiellement une parole qui trompe, c’est-à-dire que la parole est bien plus un instrument de puissance qu’elle n’est l’expression de la vérité ».

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Comment modifier ce climat ? Comment rendre à la parole tout son prix ? La réponse est assez simple : en étant soi-même un homme de confiance.

On le devient d’abord en sachant « tenir parole ». Ce que l’on a promis, on l’assume ! Ce qui implique que l’on ne fasse pas de promesses inconsidérées ! Ce qui laisse entendre aussi que l’on ne multiplie pas les paroles. A trop parler, la parole se dévalue comme la monnaie.

L’homme de confiance sait également garder les secrets. Nous avons du mal à faire silence sur les confidences reçues. D’abord parce que la société de communication pousse sans cesse à ce que tout soit redit, et autant que possible, sur la place publique ! Or, on ne se confie pas à quelqu’un qui répercute tout ce qu’il entend !

Mais, ensuite, parce qu’un secret est lourd à garder pour soi tout seul, on recherche des appuis ; l’homme de confiance est celui qui sait garder une certaine solitude, qui a la force intérieure de porter des inquiétudes sans faire part de ses soucis. Le climat social se ressent beaucoup de cette difficulté à trouver une oreille sûre. L’homme de confiance ne varie pas ses propos en fonction de ses interlocuteurs. Il n’instrumentalise pas la relation pour faire triompher ses intérêts ou ses vues.

L’homme de confiance est encore celui qui sait résister aux pressions et ne se laisse pas aller au gré des influences. Il est stable, solide ! Il n’a pas double parole.

L’homme de confiance, enfin, a conscience de sa responsabilité personnelle. Il possède, à un haut degré, le sens des devoirs qui lui incombent. S’il sait faire valoir ses droits, il n’oublie pas les devoirs qui lui sont propres.

Le Pape vient de citer dans son message du Premier Janvier, Journée mondiale de la Paix, un propos du Mahatma Gandhi, imagé par la géographie des Indes, mais qui peut être étendu à tous les pays du monde tant il est vrai : « Le Gange des droits descend de l’Himalaya des devoirs ». La haute conscience qu’a un homme de ses devoirs suscite chez celui qui le rencontre un élan spontané de confiance. C’est ainsi que se trouvent affermies les relations humaines !

Mgr Guy-Marie Bagnard, 12 janvier 2007