Edito : Le chemin de la filialié – 3 mars 2007

Le chemin de la filialié – Evangile du Père miséricordieux et du fils prodigue

Même si l’on veut se maintenir dans un a priori de bienveillance, on trouve quand même un peu choquant les motifs pour lesquels le fils cadet revient à la maison paternelle. En clair, il revient pour avoir le gîte et le couvert. En prenant le chemin du retour, il veut bénéficier de la sécurité d’un toit et d’un lit… et aussi d’une bonne nourriture. Bref, c’est surtout le ventre qui parle ! Là-bas, au moins, « dans la maison de mon père, les ouvriers ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ». Très logiquement, le père est regardé comme un employeur : « Prends-moi comme l’un de tes ouvriers ! »

Il était partie les mains pleines d’un héritage pour lequel il n’avait versé aucune goutte de sueur. Il revient les mains vides, comme un vagabond qui ne sait pas où aller et qui choisit cette maison plutôt qu’une autre parce qu’il se souvient de l’avoir fréquentée autrefois et qu’il la sait bonne !

Et ce n’est pas mieux du côté du fils aîné. Lui refuse carrément d’entrer ! Et il se met en colère. Il accuse gravement son père pour son indécente libéralité. En clair : « Père, tu as perdu la tête. Reprends tes esprits. Retrouve ton équilibre ! »

Si nous savons bien repérer les défaillances des deux fils, si nous savons relever le caractère douteux des motifs de repentance du premier, et l’insolence du second, c’est parce que nous regardons l’événement d’un oeil extérieur. C’est comme une photographie sur laquelle nous ne figurons pas. On voit les défauts ; on s’attarde aux aspects négatifs. Le regard devient terriblement objectif ! Presque froid !

Un épisode de la vie du roi David mérite ici d’être rappelé. Il avait pris la femme d’un de ses officiers qui était alors au combat (en organisant même sa mort sur le champ de bataille) ! Alors le prophète Nathan, l’homme de Dieu, vient trouver David et lui raconte une petite histoire : « Un riche propriétaire habitait tout près d’un pauvre. Un jour, il reçoit des hôtes à sa table. Au lieu de prendre un des moutons de son troupeau, il alla chercher la seule petite brebis que possédait le pauvre et il l’apprêta pour le repas ». A ces mots, David entra dans une violente colère : « Il faut que, sur le champ, ce riche soit châtié : il mérite la mort ». Alors l’homme de Dieu lui dit : « Ce riche propriétaire, c’est toi ! Des épouses, tu en as dans ton palais, et toi, tu es allé prendre celle de ton officier, sa seule épouse, qui faisait toute sa joie ». A la suite de ces paroles imprudentes, ne pouvant plus reculer, David rentra en lui-même. Son jugement sur l’indélicatesse du riche propriétaire était juste, mais sur lui-même, il était aveugle ! Alors, il reconnut son péché et commença à s’en repentir.

Nous le savons d’expérience, il est facile d’avoir les yeux grands ouverts sur les autres et de les tenir fermés sur soi-même. Quand nous nous sentons concernés, nous trouvons toutes sortes d’alibis qui faussent notre jugement ; nous devenons très indulgents pour nous-mêmes. Parfois même, nous devenons inconscients, comme aveugles sur notre propre conduite, alors que nous sommes d’une lucidité cristalline sur les autres.

Ce premier pas de notre méditation sur les deux fils en appelle un second à propos de la figure du Père. Un regard prolongé sur lui nous introduit à une véritable lecture spirituelle.

N’allons pas trop facilement penser que l’on a affaire à un père « benêt » qui, dans sa naïveté, ne voit rien de ce qui se passe chez ses fils… ou à un « papa-guimauve », sans caractère, toujours bêtement content. Non ! Il souffre du fils cadet qui laisse plus parler son ventre que son coeur ; et du fils aîné qui le juge si sévèrement et lui fait la leçon !

Mais il sait voir dans leur attitude qui n’est pas encore filiale ce qui peut conduire à la véritable filialité. L’éducation, c’est un parcours avec des étapes ; on n’arrive jamais immédiatement et totalement au but ! C’est plutôt un chemin… Et un chemin délicat, risqué, accidenté, où l’on peut régresser, mais aussi une route où l’on peut toujours avancer ! Car enfin, pour le fils qui revient, il a fallu surmonter une lourde humiliation ; il était parti triomphant, il revient la tête basse, et dans quel état ! Ses vêtements sont encore imprégnés de l’odeur des cochons qu’il a gardés et… il a beaucoup maigri ! Voilà pour l’extérieur ! Mais l’intérieur : une vie morale de débauche, le coeur insatisfait, le sentiment d’un grand vide avec sans doute une blessure profonde au fond de l’âme. Ah, oui, le fils n’est pas au zénith de son état de fils. Aucun mot d’affection sur ses lèvres, c’est vrai, mais il est là, bien présent ! Il a fait un pas. Il a eu l’audace de frapper à la porte…

Dans cette situation, on pense à la parabole du figuier : « Coupe-le, dit le Maître ! Depuis des années, il ne rapporte rien ; il épuise le sol ! » Et le serviteur répond : « Maître, attends encore un peu. Je vais bêcher autour. Je vais mettre de l’engrais ; je vais lui apporter de l’eau. Prends patience, attends encore un peu. Dans un an, il y aura peut-être des fruits ! »

On se souvient également de la parabole du bon grain et de l’ivraie : « Maître, veux-tu que nous allions arracher l’ivraie ? – Non, dit le Seigneur du domaine. Laissez-la croître. En l’arrachant, vous pourriez arracher aussi le blé. On le fera quand le temps de la moisson sera arrivé. »

Ce regard bienveillant du Père pour le fils cadet se prolonge sur le fils aîné. Ce dernier, en adressant ses reproches au Père, est enfin sorti de son mutisme. Il a manifesté ce qu’il avait sur le coeur. Ce n’est peut-être pas très beau, mais au moins, il l’a dit. La communication est renouée. Le contact est possible. Et pour le Père, c’est l’occasion de dire des choses qu’il n’avait jamais dites encore: « Tout ce qui est à moi est à toi !… Toi, tu es toujours avec moi ! » Des paroles de paix, qui peuvent agir sur le coeur, comme l’engrais sur le figuier !

Ces paroles sont pleines d’espérance. Certes, elles accueillent la situation telle qu’elle est. Elles prennent acte de ce qui se joue dans les coeurs, mais elles ne renoncent pas pour autant au but vers lequel il faut aller. En attendant, la route qui y mène existe. Il faut simplement prendre le temps, s’armer de patience, accepter de faire un tout petit pas. Bref, il faut garder le cap, en sachant qu’il faudra encore du temps pour parvenir au but ! « On n’éteint pas la mèche qui fume encore ».

Cette attitude du Père, nous pouvons l’adopter dans toutes les circonstances et les domaines de notre vie : dans l’éducation : à l’école, en famille… ; dans la vie du couple ; dans la vie en société, etc…

En ce moment, par exemple, nous sommes en pleine période électorale. Comment choisir entre les programmes des candidats sur des points aussi litigieux que la protection de la vie, en ses origines comme en sa fin ! sur le mariage, l’homoparentalité, les expériences en bioéthique, etc

Pensons qu’en Angleterre, on est en train de fabriquer des monstres génétiques en combinant des éléments du patrimoine humain et du patrimoine animal ! EN France, le Professeur Didier Sicard, Président du Comité consultatif national d’éthique, vient de lancer un cri d’alarme dans le journal Le Monde (4-5 février 2007), face à la dérive eugéniste qu’il constate en France, avec la sélection dans les fécondations in vitro des embryons destinés à naître.

Il faut garder le cap, mais sans ignorer que l’idéal évangélique, l’idéal chrétien n’est pas réalisable immédiatement. Il faut adopter l’attitude réaliste du Père : composer avec l’imperfection, sans renoncer au meilleur !

C’est à chaque électeur catholique qu’il appartient d’apprécier avec prudence si le programme présenté est susceptible d’améliorer la situation actuelle. C’est dans l’appréciation de ce meilleur possible qu’est engagée notre responsabilité morale ! Les catholiques que nous sommes peuvent voter pour un programme moralement imparfait, mais seulement à condition que celui-ci atténue, de quelque manière, les imperfections éthiques de la législation actuelle !

Le Pape l’a écrit : On ne peut choisir le moindre mal que dans une logique de redressement éthique par rapport à la situation présente ! Sur cet arrière-plan, il rappelle que les catholiques ont le droit et le devoir de se prononcer lairement face au déferlement des pressions de toute sorte qui s’exercent sur les esprits, par médias interposés !

Mais revenons à un dernier aspect de la parabole. Quel chemin le Père propose-t-il à ses deux fils pour parvenir à la véritable filialité ? Il leur dit : associez-vous à ma joie ! Devenez heureux de la joie de votre Père ! C’est à partir du coeur de votre Père que vous deviendrez vraiment des fils ! Ce n’est pas en vous enfermant dans votre tirstesse, dans votre colère, dans votre remords ou dans vos raisonnements. Il faut changer votre univers intérieur. Aujourd’hui, on dirait un peu brutalement et d’une manière imagée : « Il faut changer l’eau de votre bocal » !

Le chemin proposé est donc celui de la joie. Le Père est dans la joie, même quand le but n’est pas atteint, mais sans jamais le perdre de vue et sans jamais renoncer à y attirer celui qui est en chemin. Voilà le tour de force du Père qui unit en Lui la bonté, la patience… et l’exigeant appel à avancer toujours plus près, près du but ! Qui peut dire que l’Evangile n’est pas une Bonne Nouvelle ? C’est bien l’Evangile de la joie !

Mgr Guy-Marie Bagnard, Homélie pour le 4° dimanche de Carême 2007