Edito : La Parole de Dieu et la marche du monde – 10 octobre 2008

Au cours de l’Eucharistie qui ouvrait le Synode sur « la Parole de Dieu », le Pape a commenté l’Évangile offert, ce dimanche 5 octobre, à la méditation des chrétiens. Il s’agissait des vignerons qui refusent de donner les fruits de la vigne à son propriétaire. Au final, ils n’hésitent pas, pour s’emparer de la vigne, à tuer l’héritier. Voici un passage de la méditation du Pape :

« Quand les hommes se proclament propriétaires absolus d’eux-mêmes et uniques maîtres de la création… ne voit-on pas – comme nous le démontre amplement la chronique quotidienne – qu’on étend l’arbitraire du pouvoir, les intérêts égoïstes, l’injustice et l’exploitation, la violence dans chacune de ses expressions ? »

En évoquant « la chronique quotidienne », le Pape ne pouvait pas ne pas penser aux événements qui secouent en ce moment l’univers bancaire et les places boursières du monde entier, cet empire immense qui commande la marche du monde. D’un jour à l’autre, ces géants de l’argent jettent l’éponge ! On apprend, brutalement, que les caisses sont vides ; seule issue possible : mettre la clé sous la porte. Le colosse qui se croyait invincible est, en quelques jours, rayé de la carte.

A prêter sans fin de l’argent que l’on n’a pas, à se jeter dans une spéculation effrénée, à la seule recherche d’un profit toujours plus élevé, on détruit le plus faible, c’est sûr, mais aussi, le plus fort finit par être terrassé lui-même.

Pour beaucoup d’entre nous, il est difficile de saisir les mécanismes qui conduisent à ces effondrement spectaculaires ; mais il devient de plus en plus clair que le dogme du libéralisme ne peut pas être accepté sans examen. La mystique du « laissez faire », la conviction que la loi de l’offre et de la demande engendre par elle-même une auto-régulation et qu’elle instaure naturellement une juste répartition des biens, est une illusion, une pure fiction, une facilité intellectuelle que se donnent ceux qui veulent justifier leur manière d’agir !

Certes, la liberté d’entreprise est indispensable. Le modèle communiste a assez fait la démonstration qu’en voulant ignorer cette vérité, il donnait naissance à une économie « pétrifiée », immobilisée par les diktats d’un Etat surpuissant. On a vu comment des pays entiers, ligotés dans leur liberté, soumis à la terreur des goulags, sombraient dans une pauvreté généralisée, tandis que les privilégiés du Régime – la Nomenklatura – jouissaient de tout !

Mais, en retour, la liberté économique ne peut pas, par elle-même, résoudre les inégalités sociales dont elle est implicitement porteuse. Abandonnée à son seul mouvement, elle est incapable d’instaurer un juste équilibre dans les rapports entre les hommes. Une hypertrophie atteint insensiblement la liberté qui engendre la violence, brise l’harmonie du rapport social et ruine le bien commun ! C’est particulièrement vrai quand une spéculation aveugle organise son propre univers, un univers où tous les coups sont bons et où seule commande la logique du profit !

Quand on apprend qu’en une seule opération boursière, sur l’intervention d’un seul opérateur, cinq milliards d’euros se volatilisent des caisses d’une banque ; quand on apprend qu’aux Etats-Unis – mais c’est aussi vrai en Europe et en Asie ! – que le patron d’une grande banque, après avoir mené son entreprise à la faillite, reçoit, avant d’être congédié, un chèque de cent-soixante millions de dollars, nous sommes pris de vertige ! L’accablement nous gagne en même temps que l’indignation.

Mais en fait, c’est la logique du système qui déploie ses effets ; nous sommes en face d’un système où la cupidité sans complexe s’est érigée en loi ! Un ancien économiste en chef de la Banque mondiale, Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’Économie, dans son dernier livre, annonçait, en des termes angoissés, un effondrement possible du système néo-libéral. Beaucoup d’autres avec lui ont déjà dénoncé une finance devenue folle !

Alors, oui ! l’intervention des Etats s’impose dramatiquement. Une feuille de route doit baliser le chemin ! Seulement, les petits épargnants vont devoir constater, entre temps, que leurs poches se sont vidées. Et, quelles que soient les mesures retenues, on ne pourra pas éviter de s’en prendre aux contribuables, car les ti­roirs-caisses de l’État sont désespérément vides. On annonce, pour cette seule année 2007, un déficit de cinquante-deux milliards d’euros dans le Budget de la Nation. Mais, comme pour les points noirs de la circulation routière, il faut souvent attendre plusieurs morts pour qu’une action de sécurité soit entreprise !

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L’argent engendre une attraction si puissante sur l’esprit et le coeur de l’homme qu’il en fait facilement son Dieu. Au moment où s’ouvre le Sy­node sur la Parole de Dieu, il est urgent de nous rappeler que l’une des paroles les plus fortes de l’Évangile concerne justement l’argent : « Nul ne peut servir deux maîtres : Dieu et l’argent ! » Nous devons méditer cette prophétie de Jésus car, selon l’accueil que nous lui réservons, ou bien un changement radical s’opère dans la conduite de nos vies, ou bien nous continuons une marche insensée sans rien modifier à nos modes de vie. Ou bien c’est Dieu qui disparaît et l’Argent prend sa place – ou bien, au contraire, Dieu est notre Maî­tre et l’argent reprend sa juste place de serviteur.

On se souvient de l’avertissement lancé par le Président Georges Pompidou dans « le n?ud gordien », en 1974 : « « Dieu est mort. » Souvent, déjà, dans l’Histoire, ce cri été jeté et chaque fois l’humanité a retrouvé le chemin de la foi, presque tou­jours à travers la souffrance et les carnages. Du point de vue strictement social et humain dont je me préoccupe ici, la foi est d’une immense valeur : non point pour endormir le peuple, comme on l’a dit, mais pour éviter à l’humanité les tentations extrêmes de l’orgueil et de l’égoïsme… Il appartient aux Églises de rendre aux hom­mes la foi dans l’Éternel. »

C’est pour rendre à l’Eternel la première place que l’Eglise – en ce moment – prend le temps de scruter à nouveau la Parole de Dieu ; c’est elle, cette Parole, qui peut amener les hommes à réorienter la marche de l’humanité vers le service, l’humilité et la justice.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 10 octobre 2008