Edito : L’amour du plus faible – 21 septembre 2007

Ceux qui vont en pèlerinage à Lourdes sont habituellement frappés par l’omniprésence des malades, surtout les pèlerins qui viennent pour la première fois !

En réalité, ce qui surprend, ce n’est pas le fait de voir des personnes malades. Chacun en a déjà rencontré avant ! Ce qui étonne, c’est la familiarité, le voisinage naturel entre malades et bien-portants. Les uns et les autres partagent le même univers, le plus naturellement du monde. On ne dévisage pas celui qui est malade, on ne se retourne pas pour le regarder à la dérobée ; encore moins se détourne-t-on de lui quand il passe. Non ! Il est relié à la vie de tous.

Aussi, l’étonnement du pèlerin permet de saisir sur le vif combien la société influence le comportement. Combien elle façonne le regard et oriente la manière de penser. Elle nous porte à mettre à part les personnes handicapées parce que, justement, « elles ne sont pas comme tout le monde ! »

En traçant une bande jaune, mortellement séparatrice, on finit par construire un monde totalement artificiel, où seuls existent les bien portants, et où les autres, « les différents », n’apparaissent plus. De là à penser que ceux-là n’ont pas de raison de vivre, il n’y a qu’une petite distance que l’opinion générale, habilement travaillée, franchit de plus en plus facilement.

Ainsi M. Didier Sicard, Président du Comité consultatif national d’éthique, écrivait le 6 juin dernier, dans un quotidien parisien : Notre société est très peu encline à accepter le handicap comme faisant partie d’une normalité humaine ». Et il précisait : En France – à la différence des Etats-Unis – on considère que mettre au monde un enfant trisomique relève d’une erreur médicale ou d’une irresponsabilité maternelle, et qu’il s’agit d’une véritable tragédie. Nous prônons la fraternité, mais en même temps, nous exigeons des handicapés qu’ils s’adaptent à la société. Il y a un évart entre les discours, généreux, et les pratiques qui sont d’exclusion.

La fragilité, en somme, est une donnée incontournable de la nature humaine et il est tout à l’honneur de l’humanité d’accueillir à sa table les plus faibles de ses membres. Les dissimuler aux regards, parce qu’ils sont gênants, c’est organiser un monde aseptisé, totalement « virtuel », c’est-à-dire « non humain », parce que les plus faibles font partie intégrante du monde des humains.

Nous sommes fiers d’être la nation des droits de l’homme ; nous les avons exportés partout dans le monde ! Mais avons-nous gardé l’assise sur lesquels ils reposent ?

Le fondement décisif des droits de l’homme, c’est le droit à la vie. Quand ce droit est attaqué et qu’il est contesté par une législation souvent sournoise, c’est la charte des droits de l’homme qui, dans son ensemble, se trouve ébranlée.

On pourra bien se présenter comme le champion de la lutte contre toutes les formes d’exclusion ; on ne pourra pas tenir longtemps cachées les fissures qui menacent tout l’édifice ! On pense aux défis bioéthiques : que fait-on de la vie qui a commencé, dans la recherche sur les cellules souches embryonnaires, ou dans le diagnostic préimplantatoire ? Et qu’en est-il de l’euthanasie active à la fin de la vie ? Nous sommes là en face de signes clairs que le droit à la vie a fini par céder sous les assauts des « Puissances de ce monde ».

Et si le faible, celui quel ‘on tient pour rien, était précisément parmi nous, le gardien du vrai sens de l’homme ! S’il protégeait les bien portants du danger de sombrer dans l’inhumanité ? Si leur présence était la route qui conduit à une réhumanisation ! La faiblesse désarmée de celui qui est handicapé, n’est-elle pas une des clefs qui ouvre le coeur des bien portants ? N’est-elle pas l’appel silencieux au dévouement et au don de soir pour celui qui dispose de toutes ses forces ?

Par son impuissance manifeste, la faiblesse du faible n’est-elle pas le chemin par lequel peuvent se répandre des trésors d’affection et de tendresse de la part de celui qui, à cause de sa suffisance, sera toujours tenté de s’enfermer dans son égoïsme. En définitive, n’est-ce pas les plus faibles qui demeurent les vrais éducateurs de l’humanité ? L’Evangile ne dit pas autre chose !

Aussi, en cette période où le diocèse renouvelle son effort d’évangélisation, il est bon de faire savoir, à tous les petits, les faibles, les personnes malades, âgées ou handicapées, à tous ceux qui ont le sentiment de ne plus servir à rien, qu’ils sont attendus, qu’ils ont leur place dans l’annonce del a Bonne Nouvelle. Leur prière, l’offrande de leur vie sont fécondes ; elles sont d’un grand prix aux yeux du Seigneur.

Que tous les bien portants les associent en leur portant ce message de vie. La fécondité de l’évangélisation en dépend !

Mgr Guy-Marie Bagnard, 21 septembre 2007