Edito : « Je suis allée essayer mon cercueil ! » – 9 février 2007

C’est une dame – pas très âgée – qui, au cours d’une conversation, m’a expliqué qu’elle revenait d’une course assez originale : essayer son cercueil ! Passé le premier moment de surprise, j’ai cherché à en savoir plus ! Ce que je connaissais abstraitement, je l’ai découvert d’une manière très concrète.

Tout le monde, aujourd’hui, peut signer un contrat d’obsèques avec une entreprise de Pompes Funèbres. Le contractant, moyennant finances, bien entendu, charge l’entreprise de régler toutes les questions qui surviendront le jour de son décès : cérémonie religieuse – annonces dans les journaux – personnes à prévenir personnellement – lien avec la famille – place au cimetière – etc… Se pose forcément la question du cercueil : les dimensions – en quel bois – quel tissu à l’intérieur – capitonné ou non – etc… Comme pour un vêtement, on prend vos mesures. Ainsi, on peut parler d’un « essayage », avec un réalisme qui n’omet aucun détail !

L’intention est louable : il s’agit de libérer l’entourage de tout souci. Au jour de l’enterrement, comme tout a été programmé, il n’y a plus qu’à suivre le contrat !

C’est alors que peut être évoquée ici la réflexion de Jean-Claude Guillebaud sur le Père Noël, au moment des fêtes de fin d’année. Il évoquait la culture asiatique. En Chine, quand on offre un cadeau, il faut l’offrir à proportion de ce que pourra rendre celui à qui il est offert. C’est commettre une grave impolitesse que d’offrir quelque chose qui dépasserait les possibilités de la bourse du destinataire, car il ne pourrait pas échanger à égalité. Ce serait le mettre en difficulté, non seulement sur le plan matériel, mais aussi sur le plan moral, en mettant en évidence la modestie de sa situation. Mais, par ailleurs, lui offrir trop peu, ce serait aussi manquer de l’honorer, ne pas l’avoir en suffisante considération.

Bref, offrir un cadeau devient une démarche délicate qui impose une réflexion calculée. Il faut, avant tout, bien connaître l’ami à qui on l’offre et mesurer les conséquences du geste que l’on fait. Ni trop… ni trop peu ! Juste ce qu’il faut pour ne pas froisser la sensibilité.

On peut se poser la question : n’en va-t-il pas de même entre les parents et les enfants ? Quand ceux-ci offrent des cadeaux, à l’occasion de Noël, par exemple, ne risquent-ils pas de mettre leurs enfants dans l’obligation d’une reconnaissance ? Les enfants ne devront-ils pas, à l’avenir, « éponger » cette dette de gratitutde ? Cela n’est jamais exprimé aussi clairement… mais ce non-dit n’en agit pas moins sur les liens familiaux.

Et c’est là qu’intervient la fonction du Père Noël. « Sa présence virtuelle, commente J.-C. Guillebaud, permet de détourner vers un personnage évanescent, inaccessible, mystérieux, la nécessaire « reconnaissance » des enfants. Pour peu qu’ils croient au Père Noël, les cadeaux qu’ils reçoivent ne viennent pas des parents, mais d’un « ailleurs » indéfinissable. Ils pourront donc ouvrir leurs paquets en toute impunité, si l’on peut dire. Quant à la générosité des parents, elle protégera sa pureté en demeurant cachée ».

En somme, la fonction du Père Noël sert à préserver la qualité d’intention du donateur et à sauvegarder la liberté du bénéficiaire. Autrement dit, il permet à la fois de donner sans asservir et de recevoir sans dépendre ! L’ennui, c’est qu’assez vite, la croyance au Père Noël s’évanouit. Que deviennent alors les liens quand cet intermédiaire tombé du ciel ne peut plus être invoqué ?

Comment décontaminer le terrain de l’échange quand l’intention d’offrir est exposée à la recherche d’une récompense en retour et que le cadeau est reçu comme une entrave à l’indépendance ; quand « donner » asservit et « rendre » libère ? A y regarder de près, nos relations, qu’elles soient familiales ou sociales, sont souvent faussées, déformées par cet arrière-plan des sentiments.

Deux réponses peuvent être avancées.

La première est celle que nous voyons se dessiner dans notre société et qui a tendance à se généraliser. C’est le « contractuel ». C’est lui qui gère de plus en plus les rapports humains. On signe des conventions ; on passe des contrats. Les règlements se multiplient. Tout est codifié dans le mondre détail. Comment s’étonner de voir le domaine juridico-administratif occuper aujourd’hui une telle place !

Ce qui se passe dans la vie en société influence peu à peu le comportement familial. C’est ainsi, par exemple, que l’on confie sa propre mort à une entreprise. On ne veut pas gêner les enfants. On leur créerait des ennuis ! Mais, insensiblement, sans que l’on en ait toujours la claire conscience, on se conduit vis-à-vis des membres de sa famille comme avec des étrangers ou des inconnus ! On en vient à régler soi-même ses propres problèmes et on sauvegarde ainsi son indépendance. On ne doit rien à personne.

Il ne s’agit pas, en derière analyse, de chasser le « contractuel » du champ social. Il y a toute sa place. Mais on ne peut lui accorder toute la place, sous peine d’engendrer un monde inhumain.

Il y a, en effet, une seconde réponse que l’on peut aller puiser dans l’un des plus beaux textes du Nouveau Testament et que l’on a pris l’habitude d’appeler « l’hymne à la charité ». Il nous invite à entrer dans l’univers de l’amour. C’est Lui qui transfigure les liens humains : « L’amour prend patience ; l’amour rend service. L’amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ; il ne fait rien de malhonnête ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne s’emporte pas ; il n’entretient pas de rancune ; il ne se réjouit pas de ce qui est mal, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ; il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout ; l’amour ne passera jamais » (1 Co 13, 4-7).

Que la charité ne disparaisse jamais totalement de nos relations humaines, même s’il faut conserver au « contractuel » sa place légitime.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 9 février 2007