Edito : Faut-il encore garder un peu de religion ? 7 mai 2009

Une campagne publicitaire d’un nouveau genre s’est déroulée, il y a quelques mois, dans les rues de Londres et de Madrid. Des bus circulaient avec ce slogan affiché sur de grands panneaux : « Dieu n’existe probablement pas ; cessez de vous inquiéter, profitez de la vie ! » Comme si le meurtre de Dieu autorisait l’homme à donner libre cours à toutes ses envies !
Curieusement, lors de l’ouverture de la célébration du Synode sur la Parole de Dieu, en octobre 2008, Benoît XVI avait tenu, finalement, des propos assez proches de ceux-là. Celui qui « a décidé que Dieu est mort, se déclare ‘Dieu’ lui-même et se considère l’unique artisan de son propre destin, le propriétaire absolu du monde ». La mort de Dieu assure le triomphe de l’homme, le triomphe consistant ici à pouvoir faire ce que l’on veut : »une liberté libertaire » !
Le résultat ? Benoît XVI le donne, dans cette même homélie, sous une forme interrogative : « Quand les hommes se proclament propriétaires absolus d’eux-mêmes, ne se produit-il pas le règne de l’arbitraire du pouvoir, les intérêts égoïstes, l’injustice et l’exploitation, la violence dans chacune de ses expressions ? »
Habitué à la réflexion, Benoît XVI avait déclaré devant l’ONU, le 18 avril 2008, en citant un de ses auteurs préférés : « Augustin d’Hippone enseignait que le précepte ‘ce que tu ne veux pas qu’on te fasse, ne le fais pas à autrui’, ne peut en aucune façon varier en fonction de la diversité des peuples ». Autrement dit, il y a une réalité à laquelle tout homme se soumet parce qu’elle n’est liée à aucun temps, à aucun lieu, à aucune puissance humaine ! Et cette réalité, c’est la valeur transcendante de la personne humaine, fondement des droits de l’homme. On comprend que Benoît XVI puisse aborder cette question devant l’ONU.
Mais, à la différence de la Charte des droits de l’homme, le croyant voit dans la grandeur de la personne humaine le signe de l’oeuvre de Dieu et il dit avec la Bible que « l’homme a été fait à l’image de Dieu ». Pour lui, la transcendance de l’homme dérive de la Source qui lui a donné vie et il ne la sauvegarde qu’en se maintenant dans son voisinage. S’en détacher, c’est perdre jusqu’à la conscience de ce qu’il est. Il ne sait plus « qui » il est parce que, selon l’expression du moment, il a perdu son « référentiel ».
Régis Debray analyse avec profondeur ce qu’il en coûte à l’homme d’éliminer Dieu de son univers. Le prix à payer, c’est ce qu’il appelle « le prix de la décroyance » :
« La science dit le comment, la religion le pourquoi des choses, mais le comment ne suffit apparamment pas à l’animal symbolique qu’est l’homme. Dès qu’on le prive de cause finale, l’idée qu’une intention lui est signifiée, venue du fond de sa vie, à travers tel accident ou telle maladie, il est logique de rechercher l’incrimination, et donc l’indemnité. Moins il y a d’églises, plus il y a de tribunaux. Que faire ? Quelque chose. Mais qui doit le faire ? Un homme destiné à un bien-être perpétuel pour lequel la finitude, la souffrance et la mort sont devenues des scandales sans phrases.
Résultat : d’un côté, une gestion plus efficace de la maladie et de la douleur ; de l’autre, une plus grande capacité métaphysique. Mieux soigné, mais plus irritable ; mieux protégé, mais plus revendiquant – le contemporain paie ainsi le prix de la décroyance.
Et quand malade ou accidenté, il échoue dans un établissement de soins, l’incroyant peut se demander, maintenant qu’il n’a plus à son chevet de soeur de la charité et infirmières à cornette, et que le carnet de chèques commande : au nom de quoi aujourd’hui soigner autrui ? Jadis, c’était pour sauver son âme, et suivre l’exemple du Christ. Dès lors que soigner devient un métier comme les autres, soumis aux 35 heures, sans fondement extra-mondain ni reconnaissance sociale, l’altruisme des équipes hospitalières tiendra de plus en plus du miracle laïque ou d’un vice incompréhensible, l’abnégation.
Entre l’économie du risque et de la santé, et celle des croyances, il serait temps de jeter quelques passerelles. Tant il est vrai qu’à trop évacuer l’irrationnel, au bénéfice du seul calcul d’intérêts, le plus simple désintéressement devient déraisonnable« .
Il serait sans doute bienfaisant – bienfaisant d’abord pour l’homme lui-même – de garder « un peu de religion » et d’instaurer des passerelles entre la vie sociale et la Foi, elle qui a nécessairement une dimension politique, dans la mesure où elle n’est pas une foi morte !
Parmi les priorités de Benoît XVI, expliquait le Cardinal Ruini, la première de toutes, c’est Dieu Lui-même, Dieu que nous recherchons et Dieu qui vient à notre recherche ! Sa volonté est de réouvrir une route à Dieu dans notre humanité.
Et pour nous tous, les chrétiens, la tâche est de grandir dans la sainteté, c’est-à-dire de manifester, dans notre façon de vivre, la présence de Dieu dont nous sommes une image et dont le Christ nous a révélé le visage.

Père Guy Bagnard, Evêque de Belley-Ars – 8 mai 2009