Edito : Dialogue interreligieux : Le sens de la liberté religieuse – 13 juin 2008

Depuis que se sont multipliées les mosquées en France et en Europe, et qu’apparaît avec un relief jusque-là inconnu la présence des communautés musulmanes, la curiosité se trouve naturellement éveillée vis à vis de la religion de l’islam. Des études commencent à paraître sur toutes sortes de sujets : la vie de Mahomet ; le développement de l’islam dans l’histoire, le Coran et son interprétation, le rôle de l’autorité religieuse, la place de la femme, etc.

Autrefois, le dialogue s’instaurait d’abord avec les musulmans. Car, dans la vie quotidienne, c’est avant tout des personnes que l’on rencontre ; c’est avec elles qu’on lie amitié, c’est elles qu’on rencontre au travail ; c’est elles que l’on accueille chez soi, etc.

Aujourd’hui, nous entrons dans une autre étape ; désormais c’est avec l’islam que le dialogue se noue. C’est vers la religion elle-même que se porte l’attention et non plus seulement vers ceux qui la pratiquent. Et c’est ainsi que des questions qui ne se posaient pas auparavant surgissent maintenant à l’esprit. Naguère encore, les musulmans se fondaient dans la vie en société. Maintenant, ils s’en démarquent et font apparaître la spécificité de leur propre religion.

Le texte récent de la Commission doctrinale des Évêques de France porte la trace de ce changement de perspective. Il rappelle d’abord ce qu’écrit le Concile Vatican II :  » L’Eglise regarde avec estime les musulmans qui adorent le Dieu un, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, et qui a parlé aux hommes. » (Nostra Aetate, n. 3).

« Regarder avec estime les musulmans » ! Cette attitude, commandée par la charité évangélique, ne saurait souffrir la moindre exception. Mais, quelques lignes plus loin. Le texte note que « l’on ne peut laisser dans l’ombre des différences et même des oppositions radicales » qui existent entre les deux religions. Il s’agit bien, dit le texte, « d’oppositions radicales ». Et il ajoute : « Notre perception du mystère de Dieu n’est pas la même. » Comment, dès lors, ne pas chercher à cerner ces différences sans que, par ailleurs, ne disparaissent l’estime réciproque et la sympathie mutuelle. Le dialogue doit être mené de telle sorte que la mise en évidence des différences fondamentales n’engendre ni agressivité ni violence chez les interlocuteurs. On peut rester « amis », même quand les démarches religieuses ne se recouvrent pas ! C’est tout l’art du dialogue.

Cela suppose la pratique absolue du respect mutuel et donc, ultimement, la reconnaissance commune de la dignité des personnes. S’il y a accord sur ce point fondamental, alors la qualité du dialogue s’en ressent forcément, car si l’on sait que la mise en lumière des différences n’engendrera ni rupture, ni violence, le dialogue sera assuré de se déployer en vérité, dans la paix et la sérénité. C’est ce qu’a expri­mé Be­noît XVI à Washington, le 17 avril dernier, devant les représentants des autres religions : « Chers amis, dans notre tentative de découvrir des points communs, peut-être avons reculé devant la responsabilité de discuter de nos divergences avec calme et clarté. Tout en unissant toujours nos coeurs et nos esprits à l’appel à la paix, nous devons également écouter attentivement la voix de la vérité. De cette manière, notre dialogue ne s’arrêtera pas à identifier un ensemble de valeurs communes, mais continuera à sonder leur fondement ultime. »

Dialoguer en vérité, sans pour autant porter atteinte à l’estime et à l’amitié, tel est l’objectif proposé par le Pape ! L’idéal est élevé, mais il est source de paix. Un dialogue qui se contenterait d’une entente de façade, en évitant les questions gênantes, deviendrait vite superficiel et vide, il s’appuierait sur de faux-semblants. Quand des interlocuteurs ont appris à se connaître et à s’apprécier, vient le moment où les questions sensibles doivent être abordées. Repousser toujours à plus tard, c’est déjà défigurer le dialogue.

De ces questions, il en est une qui touche de près les relations entre les deux religions : chrétienne et musulmane. Quand un musulman devient chrétien, qu’advient-il de lui ? Peut-il circuler librement ? N’est-il pas menacé dans sa propre existence ? Des faits nombreux montrent que la question n’est pas sans fondement. Or, s’il y a un témoignage que les religions peuvent rendre au monde, c’est bien sur ce point, en particulier, qu’elles peuvent le donner. La manière dont elles réagissent en ce domaine apporte une crédibilité à leur message : les religions ne sont pas fauteurs de guerres ; elles oeuvrent au service de la paix. C’était bien cette vérité-là qui présidait aux rassemblements des religions à Assise avec Jean-Paul II.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 13 juin 2008