Edito : A propos des « sans papiers » – 15 juin 2007

« La Motte Piquet », une frégate de la Marine nationale, qui remplissait une mission de routine dans les eaux de la Méditerrannée, a surpris fortuitement des cadavres humains flottant à la surface de la mer. Découverte macabre qui a traumatisé les membres de l’équipage. 18 corps ont été repêchés, mais, disait un des sauveteurs, « nous ne sommes pas certains de ne pas avoir laissé d’autres corps sur place. »

Tout le monde sait qu’au large des côtes de Malte se trouve l’un des lieux stratégiques par lequel transitent des milliers de clandestins, fuyant la misère de leur pays, galvanisés par le rêve enchanteur que font briller à leurs yeux les passerus-exploiteurs qui se multiplient.

Est-ce un fait divers qui n’appelle rien de plus qu’un regard distrait ? Certes pas ! En accostant à Toulon, l’équipage était attendu par le Ministre de l’Immigration, venu en personne tout spécialement de Paris, signe de la gravité de l’événement et de sa portée.

Au-delà des circonstances et des précisions plus détaillées que l’on pourrait avoir de l’événement, apparaît, avec une force insoutenable, la fracture profonde qui traverse l’humanité. D’un côté, les pays riches où l’on se protège, de l’autre les pays pauvres d’où l’on fuit : un abîme économique et social, mais aussi un abîme d’ignorance et d’indifférence !

Quand l’événement se passe à des milliers de kilomètres, il est facile de faire la sourde oreille : « Je ne veux pas le savoir » ou : « En quoi cela me concerne-t-iol ? » Mais quand il se produit chez nous, à notre porte, nous sommes amenés à nous réveiller et à nous poser de sérieuses questions. Car ces hommes et ces femmes qui fuient leur pays sur des barques de fortune, ils se trouvent aujourd’hui dans nos villes ou nos villages. Ils ne sont pas seulement sur les mers, loin de nous ! Ils arrivent ,on ne sait pas trop comment ! Ils ne parlent pas un mot de français, ils ne savent pas où aller et ils n’ont ni table ni toit ! Que faire ?

Les accueillir largement ? Oui, car ce sont, comme nous, des êtres humains ; nous partageons la même humanité et notre pays se flatte d’être une terre d’accueil. Nous serions prêts à lutter partout pour la dignité des personnes, fiers d’appartenir à la France, la patrie des droits de l’homme, une terre traditionnelle d’asile des étrangers !

La difficulté surgit quand, au fil des années, se confirme le fait qu’une pratique bienveillante de l’accueil agit comme une pompe aspirante. Bien loin de tarir le flot des demandes, elle le grossit, elle enclenche un mécanisme, apparemment sans fin. A un accueil large et généreux répondent des arrivées plus nombreuses. Le phénomène va s’amplifiant au point que bien des gens dévoués finissent par dire : « On ne peut quand même pas accueillir toute la misère du monde ! » On essaie bien d’organiser une stratégie de la solidarité entre les Départements : ceux qui sont à dominante rurale sont appelés à venir au secours des grands centres urbains et des banlieues pléthoriques. Mais on ne fait que déplacer la question et on finit par se décourager.

Ainsi se trouve-t-on partagé entre un authentique désir d’accueillir et une appréhension de ce qu’engendrera la bonne intention. Voir des hommes – et parfois des femmes – coucher dehors dans notre ville, les croiser dans la rue alors qu’ils cherchent un abri et de la nourriture, ne peut pas nous laisser indifférents ! Assis comme nous à la table de l’humanité, pourquoi eux manqueraient-ils du nécessaire, alors que nous, nous jouissons du superflu !

Pourtant, l’aide que l’on veut apporter se trouve insensiblement freinée par la conscience d’un déséquilibre fondamental à l’échelon du monde et sur lequel, aujourd’hui, personne ne semble avoir la maîtrise. De plus en plus, nos réponses ponctuelles apparaissent comme des pis aller passagers ; nous sentons bien que la bonne volonté ne suffit pas. Il faut des réponses qui soient à la hauteur des problèmes posés. Une politique concertée entre les Etats a du mal à se mettre en place ; les gouvernants eux-mêmes se débattent avec toutes sortes de problèmes ; celui-là, l’immigration, en est un de plus parmi d’autres, sans plus ! Alors qu’il n’est pas tout à fait comme les autres, puisqu’il concerne l’ensemble de l’humanité, un peu comme dans le domaine climatique, le réchauffement de la terre interroge toute l’humanité !

Il serait désastreux qu’en attendant des réponses à la mesure des problèmes, on cesse d’accueillir tout étranger en se disant : « Quand les pauvres auront compris qu’ils ne peuvent plus entrer dans nos pays riches, ils resteront chez eux et nous, nous pourrons vivre tranquillement derrière nos frontières devenues impénétrables et penser que l’étranger n’existe plus parce qu’on ne le voit pas dans nos rues à la recherche d’un lieu pour dormir !

En fait, ces gens qui arrivent chez nous sont comme une fenêtre ouverte sur le monde : ils nous donnent à voir ce que, instinctivement, nous cherchons à oublier. Ils nous forcent à tenir nos yeux ouverts ! C’est à travers deux qu’apparaissent les fractures qui traversent l’humanité ; leur présence nous pousse à chercher les vraies solutions et à réparer ce qui est cassé !

Mais il serait désastreux d’exploiter la misère pour en faire un moyen d’atteindre des buts plus ou moins avoués ; utiliser ces situations comme une machine de guerre pour servir, par exemple, des intérêts politiques. La misère peut être habilement exploitée en faveur de causes cachées, comme ces « passeurs » qui érigent des fortunes sur le dos des malheureux, trop facilement crédules !

Entre les corps flottant sur l’eau et ces hommes qui errent dans nos rues, c’est le même drame qui se joue sous nos yeux. Le Docteur Xavier Emmanuelli avait intitulé un de ses livres : « Dernier avis avant la fin du monde ! »

Cet avis, c’est que les nations riches veuillent enfin entrer dans une collaboration étroite, pour établir les conditions qui permettent le développement économique de ces pays où les habitants ne demandent pas mieux que de rester chez eux.

Et pour nous-même, accepter de partager nos richesses, c’est-à-dire accepter d’avoir moins pour donner plus.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 15 juin 2007