Edito : A la veille des élections / A propos des élections présidentielles et législatives – 30 mars 2007

A la veille des élections

Après avoir fait l’objet de longues et minutieuses études, et engagé de multiples débats au Parlement, la Loi Léonetti « relative au droit des malades et à la fin de vie » a été votée le 22 avril 2005. Beaucoup d’experts et de professionnels de la santé estiment cette loi juste, équilibrée, évitant à la fois l’acharnement thérapeutique et l’euthanasie et donnant un cadre précis aux interventions du médecin et du personnel soignant.

Pourtant, moins de deux ans après son approbation, cette loi se trouve déjà contestée. Sous l’influence de groupes organisés et militants, on voudrait pouvoir légalement provoquer la mort par des interventions directes et délibérées sur des personnes âgées ou des personnes malades. Qui ne voit qu’une dérive est en train de se dessiner vers l’euthanasie pure et simple ? Nous sommes pourtant prévenus, car nous avez déjà assisté à une dérive semblable à propos de l’avortement. Alors que la Loi Veil, très explicite dans son intention première, cherchait à éviter les avortements clandestins, ceux-ci sont devenus pratiquement aujourd’hui un moyen de contraception, provoquant chez celles qui le subissent des troubles psychiques profonds et durables.

Une mère de famille m’expliquait qu’après plusieurs avortements, elle portait ce secret comme une maladie qui la rongeait. « Je ne voudrais pas que mes enfants le sachent, car ils pourraient me dire : pourquoi nous as-tu laissé vivre ? Qu’avons-nous de plus que nos frères et soeurs dont on a interrompu la vie ? Rescapés, nous le sommes, mais pour quelle raison ? » D’où de lourds silences au sein de cette famille comme en de combreuses autres pour des raisons similaires !

Ainsi, la vie humaine est menacée, non seulement en son commencement mais aujourd’hui aussi à son terme. M. Didier Sicard, Président du Comité consultatif national d’éthique, a écrit dans Le Monde du 4 février 2007 : « La France construit pas à pas une politique de santé qui flirte de plus en plus avec l’eugénisme ».

Dans cette période électorale, chaque électeur doit être conscient de la portée de son bulletin de vote. Les évêques de France ont publié un texte : Qu’as tu fait de ton frère ? recommandant aux chrétiens vigilance et clairvoyance. Chacun est renvoyé à sa conscience de citoyen, et donc invité à examiner avec attention le contenu des programmes des différents candidats non seulement sur les questions concernant la justice sociale, le partage, la solidarité, l’accueil des migrants, mais aussi sur des questions aussi délicates et fondamentales que l’avortement, l’euthanasie, l’institution de la famille et du mariage, la bioéthique et les expériences sur les embryons, etc…

La difficulté, du côté des électeurs, est de savoir exactement ce que pensent les candidats ; du côté des candidats, c’est la peur – s’ils sont trop précis – de voir se détourner des voix sur d’autres noms que le leur ! Marie de Hennezel vient d’adresser aux principaux candidats – UMP et PS – une supplique pour leur demander d’être clairs sur, justement, cette Loi Léonetti. « La loi existe. Qu’en faites-vous ? »

Pour ceux qui ont la responsabilité de voter, il est bon de dégager quelques principes clairs. La Note de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, publiée en novembre 2002, est une bonne référence. Elle est parue sous le titre : « Questions sur l’engagement et le comportement des catholiques dans la vie politique ». Voici quelques point qu’on peut y relever :

1/ Les chrétiens ne peuvent pas fragmenter leur existence en « deux vies parallèles, d’un côté la vie qu’on nomme « spirituelle », avec ses valeurs et ses exigences ; et de l’autre, la vie dite « séculière », c’est-à-dire la vie de famille, de travail, de rapports sociaux, d’engagement politique, d’activités culturelles. Chaque chrétien est invité à penser et à agir dans l’unité de sa conscience. Ainsi est rappelé « le devoir moral qu’ont les chrétiens d’être cohérents avec leur conscience ».

2/ Souvent, il est demandé aux catholiques de délaisser leurs références chrétiennes au nom de la tolérance – pour entrer plus librement, dit-on – dans les débats contemporains et se montrer « citoyens ». Or l’opinion largement partagée aujourd’hui est que « toutes les conceptions du bien de l’homme ont la même vérité et la même valeur ». En délaissant les principes évangéliques qui les guident, aussi bien dans la vie publique que dans leur vie personnelle, les chrétiens ne peuvent que se laisser imprégner par le climat général et dominant de la société.

Voici comment répond la Congrégation : « Si les chrétiens sont tenus de reconnaître la légitime multiplicité et diversité des options temporelles, ils sont également appelés à s’opposer à une conception du pluralisme marquée par le relativisme moral, qui est nuisible à la vie démocratique elle-même, celle-ci ayant besoin de fondements vrais et solides, c’est-à-dire de principes éthiques qui, en raison de leur nature et de leur rôle de fondement de la vie sociale, ne sont pas « négociables ».

Ce qui n’est pas négociable, c’est ce qui ne souffre aucun compromis.

*Ainsi, supprimer un être humain par avortement ou par euthanasie est une atteinte directe au caractère intangible de la vie humaine.

*L’instituion du mariage ne peut reposer que sur l’alliance d’un homme et d’une femme. « Aucune autre forme de vie commune ne peut en aucune manière lui être juridiquement assimilable ni ne peut recevoir, en tant que telle, une reconnaissance légale ».

Dans ces deux domaines, c’est l’essence même de l’ordre moral qui est en jeu. Suivent tout logiquement les conséquences : – le devoir de respecter et de protéger les droits de l’embryon humain ; – la protection et la promotion de la famille : le mariage monogame promu dans son unité et sa stabilité ; – le droit inaliénable des parents à la garantie de la liberté d’éducation de leurs enfants ; – la protection sociale des mineurs contre toutes les formes de dégradation : drogue, prostitution, exploitation, etc… ; – le développement d’une économie au service des personnes et du bien commun, dans le respect de la justice sociale qui vuet que « les droits de toutes les personnes, de toutes les familles et de tous les groupes, ainsi que leur exercice, soient reconnus, respectés et valorisés » ; – la liberté religieuse.

Mais comment penser que l’idéal évangélique puisse être atteint facilement et immédiatement, compte tenu du contexte actuel de la société ? Il ne vaut pas être utopiste. La situation doit être regardée avec réalisme. Dans cet esprit, voici ce qu’écrit le Père Jean-Miguel Garrigues, dominicain, en s’appuyant toujours sur cette Note de la Congrégation romaine :

« Le catholique peut voter pour un programme moralement imparfait, mais seulement à condition que celui-ci atténue de quelque manière les imperfections éthiques de la législation actuelle. En somme, la Note ne permet de choisir le moindre mal que dans une dynamique de redressement éthique par rapport à la situation présente. Si ce n’est pas le cas, elle laisse les catholiques devant une objection de conscience électorale ».

De fait, le Pape insiste sur l’objection de conscience. Il veut dire que, si les bases éthiques de la société sont sapées, si les fondements sur lesquels repose la civilisation sont détruits, ce ne peut pas être avec l’accord des catholiques. En 1994, le même Père Garrigues, dans l’une de ses conférences de Carême à Notre Dame de Paris, disait :

« Les conflits qui surgissent aujourd’hui autour de la bioéthique, à propos de l’enfant à naître, menacé de mort parce que non-désiré ou handicapé, à propos du mariage et de la famille comme cellule indispensable à la procréation et à l’éducation des enfants, à propos de la véritable dignité des mourants, menacée par l’euthanasie, montrent que l’Eglise doit se préparer à témoigner de sa foi, y compris jusqu’au martyre, face à l’utilitarisme de nos sociétés. On pressent qu’à un moment ou à un autre, on arrivera à un non possumus ».

Voter est devenu aujourd’hui un acte difficile. Mais aucun chrétien ne peut déléguer à d’autres l’engagement qu’il a reçu de l’Evangile. En cette veille des élections, tous les hommes de bonne volonté, et les catholiques en particulier, sont invités à bien réfléchir et à demander la lumière de l’Esprit Saint.

A propos des élections présidentielles et législatives

Le Conseil Permanent de la Conférence des Evêques de France a publié un texte d’une quinzaine de pages sous le titre : « Qu’as-tu fait de ton frère ? » A chaque évêque est laissé le soin de répercuter ce texte en l’accompagnant éventuellement d’un commentaire, soulignant ce qu’il souhaite mettre en valeur dans son diocèse. Ce texte est paru dans la Documentation Catholique n°2368 du 19 novembre 2006, p 1024 à 1028. J’invite tous les prêtres à prendre connaissance du texte et à le présenter aux chrétiens de leurs communautés.

Il s’agirt d’éclairer la réflexion des citoyens. L’Eglise n’a pas mandat pour donner des consignes de vote. Par contre, il est de sa responsabilité d’aider au discernement, en donnant des repères, en apportant des éclaircissements à partir de l’Evangile et de la pensée sociale de l’Eglise que chaque chrétien est invité à mieux connaître.

Pour développer la dimension fraternelle dans une société de liberté, il faut donner au politique la place qui lui revient, comme le rappelle le texte : « Celui qui méprise le politique ne peut pas dire qu’il aime son prochain et répond à ses attentes. Celui qui méprise le politique méprise la justice ». Concrètement, cela veut dire déjà aller voter, après avoir pris le temps de s’éclairer par une information sérieuse ! Nul ne peut minimiser sa responsabilité. Voter « c’est participer à l’amélioration de la vie ensemble, ce que l’enseignement de l’Eglise appelle le bien commun universel ».

Cette participation active à la vie de la Nation consolide le pouvoir politique. Or notre pays a besoin d’un Etat fort qui ne se laisse pas influencer par la pression des Puissances financières, qui garde toujours en vue le Bien Commun, qui se tient à l’écoute des besoins des plus faibles et qui rappelle les droits et les devrois de chacun.

Le texte rappelle que la grandeur de l’homme est « d’écouter la voix de la conscience, cette voix intérieure qui lui apprend qu’il est unique et qu’il a un rôle à jouer ». Et c’est en elle, dans son coeur, qu’il entend Dieu l’interroger : « Qu’as-tu fait de ton frère ? »

Les Evêques développent alors cette réflexion autour de deux axes : Vivre ensemble demande que chacun sache prendre ses propres responsabilités et Vivre ensemble suppose un Etat qui organise la vie commune.

L’appel adressé à la conscience résonne particulièrement en trois domaines :

1°/ La famille – Face aux fragilités qui l’atteignent, l’institution familiale doit être renforcée dans son identité : « Le message de l’Eglise… appelle à bâtir des familles stables fondées sur des couples unissant un homme et une femme qui prennent le temps de se préparer à leur responsabilité d’époux et de parents. Soutenir la famille, c’est d’abord garder au mariage son caractère unique d’union acceptée librement, ouverte à la procréation et institutionnellement reconnue ». « L’homme et la femme ont besoin d’aimer, d’être reconnus et aimés tels qu’ils sont. La famille est le premier lieu où les hommes et les femmes apprennent la confiance en eux-mêmes et la confiance dans les autres ». « Comment construire la confiance si la société accepte l’exclusion des plus faibles, depuis la pratique de l’avortement jusqu’à la tentation de l’euthanasie ? » Face aux difficultés rencontrées par la famille, il faut souligner le problème du logement. Les logements sociaux sont trop peu nombreux : « la séparation des couples et la recomposition des familles augementent les besoins ».

2°/ Le travail et l’emploi – L’Eglise rappelle qu’il n’existe pas de bonne économie dans le respect des personnes… Même si, dans notre Département, le taux de chômage est moins élevé qu’illeurs, il faut nous rappeler que, si le lien social se fragilise dans notre pays, c’est souvent parce que l’on ne trouve pas de travail. Travailler, c’est s’insérer socialement. « Travailler est un facteur d’intégration. Travailler est aussi l’un des chemins par lequel l’homme et la femme se réalisent et font société. La personne a besoin non seulement de gagner son pain, mais aussi de se savoir utile ». Elle se sent d’autant plus reconnue qu’elle reçoit la juste rémunération de son travail. « Travailler est une responsabilité essentielle. C’est un droit, mais c’est aussi un devoir ».

3°/ La mondialisation et l’immigration – Pour les chrétiens, l’accueil des migrants est signe de l’importance attachée à la fraternité. En effet, « dans l’Eglise, il n’y a pas d’étranger : le Baptême fait accéder, où que l’on soit… à une fraternité universelle. » La rencontre avec les frères et soeurs venus d’ailleurs amène à poser la question de l’extraordinaire inégalité des conditions de vie qui règne dans le monde. Nous devons être sensibles aux choix politiques qui favorisent un développement solidaire et durable. Dans cette perspective, chacun de nous doit s’interroger : « Sommes-nous prêts à modifier nos modes de vie, afin de permettre un réel développement des pays les plus pauvres ? » « Sommes-nous prêts à partager concrètement ? » Notre pays doit pouvoir continuer à recevoir les réfugiés politiques et ceux qui risquent les persécutions, y compris religieuses, dans leur pays. Réguler l’immigration veut dire aussi lutter contre les mafias, les employeurs véreux, les « marchands de sommeil », etc.

4°/ A ces trois domaines signalés par le texte des évêques, il est bon d’ajouter deux autres points, liés eux aussi, à l’actualité :

– Le sens d’une saine laïcité, pour laquelle la dimension religieuse n’est pas a priori suspectée, mais au contraire respectée. « La laïcité signifie qu’il n’y a pas de religion d’Etat ; elle ne signifie pas pour autant qu’il y a athéisme d’Etat ».

– Aujourd’hui, les citoyens sont devenus plus conscients des menaces écologiques qui pèsent sur la planète. Il y va de la survie du genre humain. Il s’agit de respecter la création et de ne pas voler aux générations futures les biens dont nous aurions nous-mêmes profité dans une totale insouciance et sans égard pour l’avenir.

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Comme chrétiens, nous avons enfin une mission particulière, celle de la prière : prier pour tous les membres de la société civile, pour que chacun puisse s’exprimer dans le respect des autres ; pour que les débats soient vrais et à la hauteur des enjeux ; enfin prier pour ceux qui recevront la charge de gouverner le pays.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 30 mars 2007