Des voeux de nouvel an tirés de l’actualité

Cette période de Noël nous a valu quelques bonnes émissions de télévision. Je pense à la rediffusion des films de Charlie Chaplin dans une version restaurée, et tout spécialement aux « Temps Modernes ». L’industrialisation échevelée, avec tout ce qu’elle engendre, est traitée avec une rare profondeur et un humour sans égal. Le film a gardé une surprenante actualité. J’en veux pour preuve la toute récente affaire de l’annulation de plusieurs vols long courrier entre la France et les États-Unis, en raison de fortes présomptions d’actions terroristes qui pesaient sur eux. Les ordinateurs américains avaient identifié des noms de terroristes sur la liste des passagers. Surprises, les Autorités françaises avaient multiplié les contrôles sans rien trouver d’anormal. Mais les ordinateurs d’outre-Atlantique, eux, maintenaient leur verdict ! Jusqu’au moment où, quelques jours après, arrivait l’explication. Des passagers portaient le même nom que ceux signalés par les ordinateurs. Parmi
les individus suspectés, il y avait même un enfant tout à fait inoffensif. L’erreur était évidente. Des excuses furent présentées par les agents américains ; mais, entre temps, des centaines de passagers avaient dû renoncer à leurs projets à la toute dernière minute, alors que les fêtes de fin d’année devaient les réunir à leurs familles et à leurs amis.
Une fois de plus, la preuve était faite que les moyens techniques les plus performants ne peuvent remplacer l’intelligence humaine. Un ordinateur est infaillible dans ses conclusions, mais encore faut-il lui avoir fait intégrer toutes les données du problème. Ici, on ne lui avait pas indiqué que deux personnes différentes peuvent avoir le même nom. Un nom ne suffit pas à désigner quelqu’un comme terroriste.
Obéir aveuglément à la technique peut conduire à des mesures proches de l’absurde. Comme le montre Charlie Chaplin dans les « Temps Modernes », les rapports humains peuvent s’en trouver profondément altérés. Les moyens techniques qui facilitent les communications, qui font évanouir les distances et rapprochent les hommes, peuvent, au contraire, quand ils sont laissés à leur seule logique, dresser entre eux des murs infranchissables et inspirer des décisions qui les éloignent irrémédiablement les uns des autres.
Pour mettre la technique au service de l’homme, il faut être capable de la remettre en cause. Quand il en va du respect de la personne et de la paix entre les hommes, la règle suprême ne peut donc être dictée par elle seule. Le message des « Temps Modernes » n’a pas pris une ride ! On ne peut pas laisser la machine diriger le monde. Elle est un serviteur, jamais un maître !
L’actualité a tourné nos regards vers d’autres événements et, entre autres, vers celui, infiniment triste, de cette jeune fille de seize ans, morte assassinée sur l’Ile de Ré où elle habitait avec ses parents. Les enquêteurs se sont d’abord trouvés totalement démunis : aucun indice, aucun élément pour orienter les recherches. Des moyens considérables ont été alors mis en oeuvre, tant du côté du personnel que du côté des techniques, comme pour affirmer : « Il ne sera pas dit que le mal aura le dernier mot !  »
Des centaines de personnes ont été interrogées, des recherches extrêmement sophistiquées ont été entreprises en laboratoire. Finalement, après avoir vérifié un nombre impressionnant d’informations, au moment des fêtes de Noël, on a découvert l’auteur : un jeune homme de 24 ans, calme, paisible, serviable, semblable à beaucoup d’autres jeunes de son âge. Il avait passé un mois de ses vacances d’été à l’Ile de Ré à servir dans une pizzeria. Interrogé, il n’a pu donner d’autre raison de son acte que celle d’avoir été submergé par une impulsion subite, comme si cet acte, commis par lui, ne venait pas de lui, mais d’un
autre, d’un « étranger » qu’il ne parvenait pas à identifier ; « par » lui, sans être « de » lui !
On dira que c’est un peu trop facile de raisonner ainsi, de s’affirmer en quelque sorte « coupable mais non responsable », pour reprendre une formule devenue courante, il y a quelques années, chez certains hauts responsables politiques de notre pays.
Je crois pourtant qu’il y a quelque chose à entendre dans ce qui est finalement un cri de détresse ! Au risque de m’aventurer sur une terre inconnue – qui peut, en effet, lever le voile d’une conscience et percevoir le pourquoi d’un passage à l’acte ? – j’oserai, là aussi, évoquer l’usage que l’on fait de ces techniques nouvelles qui font désormais partie de notre paysage quotidien : journaux, revues, publicité, radio, télévision, internet, etc… Bref, tout ce qui est aujourd’hui à portée de la main de tout un chacun. Sans oublier les
exemples donnés autour de soi ! Qui peut mesurer les effets, sur les esprits, de ces messages que le monde ambiant ne cesse de nous envoyer : ces films qui mettent en scène des sexualités débridées, ces publicités qui invitent à « libérer vos phantasmes », les appels, en bien des médias, à s’affranchir de ces lois qui emprisonnent les désirs ? Qui peut mesurer les effets sur les esprits de ces grands éclats de rire devant des scènes quasi pornographiques sur certains plateaux de télévision ? Lever les tabous, vivre comme un « affranchi » semble être l’idéal à atteindre !
L’esprit, inévitablement, s’imprègne de toutes ces images ; il se laisse envahir par les messages répétés qu’il reçoit. Les résistances intérieures s’affaiblissent. La conduite extérieure n’est en rien modifiée. La vie continue normalement. Personne ne remarque rien, mais l’intériorité se dégrade. L’univers que chacun porte en soi devient progressivement le reflet du monde ambiant. On « vit » intérieurement ce que montrent les images, on absorbe ce que l’on déclare sur certaines radios ; on apprend à vivre sur le fil du rasoir, à côtoyer les précipices ; il faudra peu de choses pour que l’on soit gagné par le vertige : une rencontre fortuite, un bonjour, un sourire, un isolement passager, un
rien, et… tout bascule !
Le geste fatal apparaîtra, après coup, comme émanant de l’étranger que l’auteur est devenu à lui-même. Ce sera bien « LUI », mais avec un visage méconnaissable ! Le réveil douloureux sera consommé sous la forme d’une retour à la réalité : la prison !
La pulsion inexpliquée n’est pas inexplicable ! Elle a une genèse, une histoire dans laquelle celui qui a failli a certes sa part de responsabilité, mais il ne peut, à lui seul, endosser toute la responsabilité. Le milieu ambiant – que tout le monde, à des titres divers, contribue à construire – entre aussi en ligne de compte. Devant des événements comme ceux-là, il ne suffit pas de plaindre la victime et sa famille – de condamner le coupable et de reprendre notre vie comme avant, en pensant que tout cela est inéluctable, statistiques à l’appui !
La première chose, c’est de ne pas laisser s’embrumer notre jugement ! Voici ce que Vaclav Havel osait dire à ses concitoyens, comme tout nouveau Président de la Tchécoslovaquie, le premier janvier 1990 – à la télévision – pour précisément leur offrir ses voeux :
« Je suppose que vous ne m’avez pas proposé à ce poste pour que je vous mente à mon tour… Nous qui nous sommes tous habitués au système totalitaire, nous qui l’avons accepté comme un fait intangible, donc entretenu par nos soins…, nous tous – naturellement dans une mesure différente – nous sommes responsables de la dérive de la machinerie totalitaire. Personne d’entre nous n’en est une pure victime, nous sommes tous en même temps ses cofondateurs… Nous devons accepter cet héritage comme quelque chose que nous avons nous-mêmes commis contre nous. »
Voilà un parler vrai ! Et tout de suite, nous l’identifions comme tel, quoi qu’il en soit de l’opinion générale et quelles que soient les remises en cause auxquelles il nous convoque chacun. Oui, nous construisons de nos propres mains le monde que nous avons sous nos yeux.
Quel contenu alors donner à mes voeux ? Ils portent sur le sens de la liberté, car c’est lui qui est en jeu. Nous ne devons pas nous laisser imposer l’idée, par la mentalité ambiante, que l’on est libre quand on peut faire tout ce que l’on veut. C’est là une caricature de la liberté. C’est quand on fait le bien que l’on est libre, quand on ne se laisse pas enfermer dans l’engrenage de ses désirs, quand on ne se laisse pas transformer en robot qui n’obéit qu’aux sollicitations de ses instincts, comme l’ordinateur obéit « bêtement » aux données qu’il a intégrées.
Soljenitsyne, cet autre grand témoin de notre temps, avait l’audace d’expliquer, le 13 décembre 2000, à l’Académie de Moscou, devant un parterre de hautes personnalités universitaires : « La vraie signification de la liberté a été perdue : l’exercice suprême de la liberté consiste à se restreindre. »
A force de faire danser au-dessus de nos têtes une image complètement tronquée de la liberté, on engendre un comportement pratique qui détruit l’homme et la société.
Dans le domaine de l’écologie, nous savons aujourd’hui que la couche d’ozone n’a pas une durée de vie illimitée. Agressée, elle présente des trous préoccupants, entraînant une menace pour la vie sur terre ! Il faut donc à tout prix la protéger. Il y a la même urgence à sauvegarder l’esprit des dérives qui le menacent.
« Soyons libres de cette liberté qui élève l’homme et le construit. », en étant convaincus que l’entreprise est possible. Soljenitsyne disait encore à la fin de son discours : « J’ai toujours cru que les potentialités de l’esprit l’emportent sur les conditions d’existence et qu’elles sont capables de les dominer. »
Tels sont mes voeux de nouvel an : redécouvrir le sens authentique de la liberté humaine.
Mgr Guy-Marie Bagnard, 9 janvier 2004