De Ratisbonne à Ankara, un dialogue ininterrompu

Le dialogue islamo-chrétien s’est-il interrompu avec Benoît XVI ? A lire les abondants commentaires de toute provenance, parus au cours de ces deux derniers mois, on pourrait le penser. Même dans les rangs catholiques, les inquitétudes étaient manifestes. La Conférence de Ratisbonne venait peu de temps après la création de l’Institut du Bon Psteur, comme aussi peu de temps après, la nomination d’un même Président pour le Conseil Pontifical pour la Culture et pour le Conseil Pontifical pour le dialogue interreligieux. N’assistait-on pas aux premiers signe prémonitoires d’un « retour en arrière » ?

Les questions n’étaient pas aussi crûment posées, mais elles étaient sous-jacente aux commentaires. En outre, la lecture de certains textes rédigés par les nouveaux membres de l’Institut du Bon Pasteur inclinait à le penser. Dans plusieurs analyses de leur revue « Objections », ils se plaisaient à opposer Jean-Paul II à Benoît XVI. Le premier aurait engagé l’Eglise sur une très mauvaise trajectoire ; le second commençait à la redresser !

A regarder les faits de plus près, il serait plus juste de dire que, si le dialogue n’a jamais été interrompu, néanmoins, il est entré dans une phase nouvelle. L’immense bienfait du long pontificat de Jean Paul II a été de multiplier les contacts avec les hommes de tous pays, de toutes conditions, de toute croyance. Rien d’humain ne lui était étranger ! « L’esprit d’Assise » laissera une marque indélébile sur ce pontificat hors normes : une main tendue vers tous – une bienveillance jamais prise en défaut – une volonté persévérante de rencontre et d’amitié. Dans le domaine du dialogue islamo-chrétien, une rencontre marquante restera dans l’histoire : celle du Pape avec 90 000 jeunes musulmans du Maroc, réunis au stade de Casablanca le 19 août 1985.

Jean-Paul II, dans le prolongement du Concile Vatican II et de la Déclaration « Nostra Aetate », a ainsi ouvert des voies nouvelles. Quand on se rencontre pour la première fois, on laisse délibérément de côté tout ce qui peut fâcher, tout ce qui peut entraver l’échange. Un parti pris de bienveillance doit l’emporter sur tout le reste ! Il faut fortifier la confiance mutuelle qui, seule, ouvre l’avenir à d’autres rencontres ! Il faut parvenir à faire taire les arrière-pensées. Un passé de plusieurs siècles ne s’efface pas facilement des mémoires. Jean Paul II a fait tomber beaucoup d’a priori. Il a rendu possibles les contacts en suscitant – en étroite collaboration avec les hommes de bonne volonté qu’il rencontrait – un climat de sérénité et de paix.

Sur cette route ouverte par son prédécesseur, Benoît XVI s’engage à son tour. Comment n’y serait-il pas conduit, lui qui a participé, aux côtés de Karol Woytyla, aux travaux du COncile Vatican II ; lui qui a vécu ensuite dans l’ombre de Jean Paul II pendant près de 25 ans !

Mais sur ce chemin, il s’avance à la manière qui lui est propre. Le dialogue doit maintenant s’approfondir. Et, en particulier, il devient légitime de laisser apparaître les différences qui donnent à chaque religion son originalité. Le temps est venu de s’interroger mutuellement sur les Sources comme sur les Pratiques qu’elles engendrent. S’interroger pour mieux se comprendre, pour, peut-être aussi, se corriger et mieux collaborer.

C’est dans ce contexte qu’a eu lieu son voyage en Turquie. Ce qui a frappé, c’est son attitude profondément amicale, quasi fraternelle. Partout où il est passé, il n’a cessé d’exprimer ses sentiments d’amitié, en cherchant à inscrire son voyage dans l’esprit de ses prédécesseurs. Il n’a pas manqué de citer Jean XXIII, lorsqu’il arriva comme Représentant apostolique en Turquie : « Je ressens l’amitié pour le peuple turc auprès duquel le Seigneur m’a envoyé. J’aime les Turcs, j’apprécie les qualités naturelles de ce peuple qui a également toute sa place dans la marche de la civilisation ». Benoît XVI a également rappelé les paroles de Jean Paul II lors de sa visite en Turquie en 1979, appelant chrétiens et musulmans à « reconnaître et à développer les liens spirituels qui les unissent, afin de protéger de promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix, la liberté ». A leur suite, Benoît XVI insiste sur la nécessité d’entretenir des relations coridales afin de « faire progresser le dialogue comme un échange sincère entre amis ».

C’est au nom de cette sincérité du dialogue amical que le Pape n’a pas manqué de dire aussi, en s’adressant au Président pour les affaires religieuses de Turquie que le dialogue devait être « authentique » et « fondé sur la vérité ». Il précisait sa pensée devant le Corps diplomatique réuni, le 28 novembre 2006, à la Nonciature apostolique à Ankara :

« Au siècle dernier, la Turquie s’est donné les moyens de devenir un grand pays moderne, en faisant notamment le choix d’un Etat laïque, distinguant clairement la société civile et la religion, afin de permettre à chacune d’être autonome dans son domaine prore, tout en respectant la sphère de l’autre. /…/ Mais la COnstitution turque reconnaît à tout citoyen les droits à la liberté de culte et à la liberté de conscience. C’est le devoir des AUtorités civiles dans tout pays démocratique de garantir la liberté effective de tous les croyants et de leur permettre d’organiser librement la vie de leur communauté religieuse. Je souhaite bien sûr que les croyants, à quelque communauté religieuse qu’ils appartiennent, puissent toujours bénéficier de ces droits, certain que la liberté religieuse est une expression fondamentale de la liberté humaine et que la présence active des religions dans la société est un facteur de progrès et d’enrichissement pour tous. Cela implique bien sûr que les religions elles-mêmes ne recherchent pas à exercer directement un pouvoir politique, car elles n’ont pas vocation à cela, et, en particulier, qu’elles renoncent absolument à cautionner le recours à la violence comme expression légitime de la démarche religieuse ».

Bref, le pape, sans se départir d’un profond esprit amical, pose des questions précises à l’islam, en particulier, celle de la liberté de conscience, celle de la distinction entre société civile et religion, celle de la séparation du pouvoir politique et du pouvoir religieux, celle du refus de toute forme de violence.

Aujourd’hui, avec le nouveau Pape, le dialogue islamo-chrétien n’a donc rien perdu de son actualité, mais il se soumet aux ecigences auxquelles sa poursuite le contraint.

Une théologienne catholique, professeur à l’Université Grégorienne de Rome, Ilaria Morali, a donné une illustration significative de ce contexte nouveau. Chargée par le Vatican du dialogue interreligieux avec l’islam, elle a rapporté cet épisode survenu en 2005 dans ses échanges avec des musulmans de Turquie, à Istambul, au cours d’une conférence :

« Dans l’assemblée, quelqu’un s’était levé pour me demander si je pouvais au moins reconnaître que Mahomet avait été le dernier des prophètes et le plus grand. Je répondis par une question : ‘Si je posais une question analogue sur Jésus-Christ ? Par exemple en demandant à un professeur musulman de reconnaître au moins que Jésus-Christ est aussi grand que Mahomet ? Vous le considéreriez bon musulman si, pour me faire plaisir, il me donnait raison ? Vous préféreriez, je crois, qu’il soit cohérent avec sa foi, même au prix de me déplaire par sa réponse. C’est pourquoi je pense que vous attendez de moi une réponse de femme catholique et que vous n’apprécieriez pas une réponse faite de compromis pour vous faire plaisir. Vous ne me considéreriez pas une bonne chrétienne catholique. Par conséquent je vous réponds comme tout catholique devrait répondre : avec sincérité et sérénité’. Ce raisonnement a profondément touché mes collègues musulmans qui m’ont manifesté une grande reconnaissance pour la sincérité et la transparence dont j’avais fait preuve, mais aussi pour le courage de leur avoir donné une réponse qui n’était certes pas très acceptable pour un musulman. Un professeur me dit : ‘Madame Morali, nous voulons dialoguer avec des catholiques entiers, pas des catholiques à moitié, même si cela est certainement beaucoup plus difficile. Continuez comme cela' ».

Voilà un exemple qui montre sur quelle exigence débouche un dialogue qui se veut à la fois respectueux, amical et fraternel, et en même temps vrai. C’est sans doute dans ce climat que Benoît XVI veut établir le dialogue. On passe ainsi des gestes d’accueil et des mots d’amitié à la confrontation intellectuelle.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 8 décembre 2006