Christ est ressuscité ! – Edito Avril 2012

Il y a une dizaine de jours, le Pape était en visite à Cuba. Les circonstances lui ont permis de rencontrer le « Lider Maximo », Fidel Castro, dont l’âge et la santé l’avaient contraint à transmettre le pouvoir à son frère Raul. A la question : « Pourquoi le monde va-t-il si mal ? », le Pape a répondu, en reprenant à peu près les propos de son homélie du 26 mars, lors de la Messe célébrée à Santiago, le jour de la fête de l’Annonciation : « Quand Dieu est jeté dehors, le monde se transforme en un lieu inhospitalier pour l’homme. »

Cet homme qui avait eu la certitude de détenir les clés de l’avenir, persuadé qu’il fallait en finir avec la religion, jugée comme la pire des aliénations de l’homme, voici qu’il se trouvait face à un visiteur qui lui disait au contraire qu’un monde sans Dieu est un monde inhumain. Lui qui avait – sa vie durant – dépensé toutes ses forces à établir le règne de la justice et de la paix en éliminant Dieu et en disposant d’un pouvoir absolu, interrogeait le Pape comme un enfant sur les bancs de l’école. La seule réponse qui lui était donnée, était celle d’un Dieu non pas concurrent, non pas ennemi, mais Ami de l’homme.

Face au totalitarisme, « il nous restait la foi »

Cette visite historique m’a poussé à aller relire le témoignage de Jorge Valls, que j’avais lu lors de sa parution en 1989 : « Il nous restait la foi ». C’est le 8 mai 1964 que le jeune écrivain cubain ? alors âgé de 31 ans ? fut arrêté et emprisonné dans la célèbre prison de Boniatico à La Havane. Il avait déjà connu la prison à de nombreuses reprises entre 1952 et 1958. Il avait même été exilé pendant un temps au Mexique. Mais, en 1964, c’est à une réclusion de vingt ans qu’il était condamné.

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Son crime : avoir refusé le totalitarisme qui s’installait partout dans l’Ile. « Nous redoutions pour notre pays une équivalence de l’Allemagne au temps d’Hitler. » (p. 14). Il sera libéré au bout de 20 ans et 41 jours, grâce à des interventions internationales de plus en plus pressantes. Il explique :

« La prison cubaine, c’est comme une grande machine de destruction de la personnalité humaine, de l’intelligence, de la volonté… Quand j’ai été incarcéré, il y avait une population de l’ordre de 30 à 50 mille prisonniers politiques. Nous ne pouvions en savoir exactement le nombre, parce qu’il y avait de nombreux lieux de détention… Chaque nuit, il était procédé à six ou sept exécutions capitales et chaque jour, nous subissions des confrontations violentes avec nos gardiens. Nous n’avions pas d’eau. Un verre ou deux seulement pour nous laver puis boire. Tout cela dans un pays tropical où la chaleur est étouffante. »

Sortir du cycle sans fin de la violence

C’est alors que Jorge Valls va connaître une évolution très profonde. Alors qu’à ses yeux, il lui semblait naturel de recourir à la violence pour établir la justice, il va comprendre, en référence à l’Evangile, qu’on ne peut pas répondre au mal par le mal, si l’on veut sortir du cycle sans fin de la violence.

Et il donne cet exemple hors du commun vécu un jour, pendant ses années de détention : « Une fois, nous étions au camp de travaux forcés dans l’Ile des Pins, les prisonniers étaient dans un champ de travail. Le but était d’ailleurs de les humilier, non pas de produire. On leur faisait, par exemple, couper l’herbe avec leurs dents. Un jour, il y eut un orage, un éclair a foudroyé un garde. Celui-ci est resté sans connaissance. La seule présence humaine autour de lui était celle des prisonniers. S’ils ne l’avaient pas aidé immédiatement, il serait mort. Les prisonniers l’ont ranimé, lui ont donné la respiration artificielle. Le même homme, deux heures auparavant, avait exercé la violence contre nous. Le geste des prisonniers lui a peut-être fait comprendre beaucoup de choses. En tout cas, il était de notre part, geste d’humanité. » (p. 18).

Jorge Valls ajoute ce magnifique commentaire : « Le sens le plus important des paroles de Notre Seigneur, c’est le pardon, la compréhension de l’humanité. Nous ne pouvions apporter d’autre réponse que celle de la foi et de la volonté. Nous ne voulions pas devenir des animaux, comme les gardes qui étaient contre nous. Nous les considérions d’ailleurs comme des êtres humains, malgré leur dureté. Nous devions être des hommes pour deux, pour eux et pour nous. »

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Le monde reste habité par la violence

Comment ne pas apercevoir, en cette fête de Pâques, l’immense cortège qui entoure le Christ ressuscité, la nuée de ces témoins innombrables dont parle l’Apocalypse. Leur nuit de Gethsémani a parfois duré des années. Leur cellule avait la forme d’un sépulcre, mais un sépulcre d’où s’élevait le cri de la foi, la demande de pardon : « Père, pardonne-leur ! » A l’exemple de Jésus, ils brisaient le cycle infernal de la violence et rendaient hommage à l’Innocent ressuscité !

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De cette violence, le monde d’aujourd’hui reste habité. Jean-Paul II, dans des notes personnelles éditées peu avant sa mort, invitait à tenir notre regard éveillé. Des forces contraires à l’Evangile, écrivait-il, « ébranlent les bases mêmes de la morale humaine, impliquant la famille et propageant la permissivité morale ! Les divorces, l’amour libre, l’avortement, la contraception, la lutte contre la vie dans sa phase initiale comme dans son déclin, sa manipulation, ce programme se développe avec d’énormes moyens financiers, non seulement dans chaque nation, mais aussi à l’échelle mondiale. Il peut en effet disposer de grands centres de pouvoir économique, par lesquels il tente d’imposer ses conditions aux pays en voie de développement. Face à tout cela, on peut légitimement se demander si ce n’est pas une autre forme de totalitarisme, sournoisement caché sous les apparences de la démocratie. » (Mémoire et identité, p. 64).

Aujourd’hui se joue l’avenir de l’Evangile

Nous sommes prévenus. Ce n’est pas forcément en des temps de persécution sanglante que la foi chrétienne est la plus menacée. C’est, au contraire, en des temps de vie paisible, où tout semble flatter notre pente à la facilité, à notre confort spirituel. C’est sans doute en ces temps-là que se joue l’avenir de l’Evangile, parce que nous sommes alors portés à la tiédeur et tentés par le sommeil.

Benoît XVI exprime combien il est émouvant de voir comment Dieu, non seulement respecte la liberté humaine, mais Il semble en avoir besoin.

A nous d’entendre le dernier appel qu’il lançait depuis l’aéroport, au moment de prendre congé de ses hôtes : « Cuba, fais revivre en toi la foi de tes ancêtres, tire d’elle la force pour édifier un avenir meilleur, aie confiance dans les promesses du Seigneur et ouvre ton coeur à son Evangile pour renouveler authentiquement ta vie personnelle et sociale. »

Bienheureuse Lumière de Pâques !

? Père Guy-Marie Bagnard
Evêque de Belley-Ars