Ca se passe en France !

« Il » vient d’être ordonné prêtre, le 25 juin dernier, mais, situation peu banale, il est obligé de se cacher ! La singularité de son parcours en est la cause.

Né dans une famille d’origine algérienne, de tradition musulmane, ce jeune garçon commence un chemin vers le christianisme. Sa découverte de l’Evangile et sa rencontre personnelle avec Jésus lui font saisir que « Dieu accorde son amour et son pardon aux pécheurs, et laisse chacun libre de l’aimer ou non. Ces dimensions, précise-t-il, je ne les retrouvais pas dans le Coran ».

A 21 ans, il se fait baptiser… mais en secret. « Il fallait que personne ne le sache ». Sa foi chrétienne, accompagnée de la pratique des sacrements, il la vit loin des regards, en cachette. Puis, poussé intérieurement, il entre au noviciat et c’est sans un contexte religieux qu’il se prépare à l’ordination. Il explique que, dand il sort « à l’extérieur », il dissimule sa croix, car il a échappé par deux fois à des menaces de mort anonymes.

Il explique : « Je m’y attendais. L’islam est dans une période inquisitoriale. S’ils ne se taisent pas, les convertis sont bannis de leur famille ».

Tout cela se passe en France ! Pas au Soudan, ni au Nigéria, ni en Arabie Saoudite, mais ici, chez nous !

En évoquant ce fait, il ne s’agit nullement de provoquer des conflits et de rallumer les guerres de religion. L’esprit d’Assise doit guider notre conduite. Nous devons poursuivre nos efforts pour que les Croyants se découvrent mutuellement, entrent en dialogue, se respectent dans leur foi. Mais le dialogue exige un climat de vérité. Parler amicalement, avec bienveillance, chercher à se comprendre, oui ! Mais aussi aborder librement, dans une respectueuse franchise, les questions que suscite l’actualité ou que soulève l’examen de chaque tradition religieuse ! En résumé, il s’agit de prendre le temps de revenir aux Sources, avec ce qui les explicite : le magistère du côté catholique et la loi islamique du côté musulman – pour dire les choses schématiquement.

Or les Sources de l’islam – en tout premier lieu, bien entendu, le Coran – sont insuffisantes pour fournir un éclairage précis sur la conduite que tout musulman est appelé à tenir à l’égard des chrétiens. Voici, par exemple, quelques citations du « livre sacré » :

On lit dans la Sourate V, 51 : « O vous qui croyez, ne prenez pas pour amis des juifs et des chrétiens ; ils sont amis les uns des autres. Celui qui, parmi vous, les prend pour amis, est des leurs. Dieu ne dirige pas le peuple injuste ».

Un peu plus loin dans la même SOurate (V, 82) : « Tu constateras que les hommes les plus proches des croyants par l’amitié sont ceux qui disent : oui, nous sommes chrétiens ! parce qu’on trouve parmi eux des prêtres et des moines qui ne s’enflent pas d’orgueil ».

Autre citation (IX, 30-31) : « Les chrétiens ont dit : le messie est fils de Dieu. Telle est la parole qui sort de leurs bouches. Ils répètent ce que les incrédules disaient avant eux. Que Dieu les anéantisse ! Ils sont tellement stupides ! Ils ont pris leurs docteurs et leurs moines ainsi que le messie, fils de Marie, comme seigneurs, au lieu de Dieu ».

Que faut-il en déduire dans les relations islamo-chrétiennes ? Ces textes ont-ils un impact normatif sur les rapports avec les chrétiens ? Par ailleurs, on peut ajouter qu’aux yeux de l’islam, les chrétiens sont des « polythéistes » puisqu’ils croient en plusieurs dieux : le mystère trinitaire, centre de la foi chrétienne. Or voici comment les polythéistes sont traités dans le Coran : « Après que les mois sacrés se seront écoulés, tuez les polythéistes, partout où vous les trouverez, capturez-les, assiégez-les, dressez-leur des embuscades. Mais s’ils se repentent, s’ils s’acquittent de la prière, s’ils font l’aumône, laissez-les libres. Dieu est indulgent et miséricordieux » (Sourate IX, 5).

D’autres passages pourraient être cités. Ceux-ci suffisent à poser le problème crucial de la juste compréhension des Sources. Faut-il les prendre au sens propre ou au sens figuré, au sens immédiat ou au sens symbolique ? Il n’est pas facile de trouver des réponses claires puisque les portes de l’interprétation sont fermées depuis plusieurs siècles. Faut-il alors se résoudre à les accueillir dans leur pleine littéralité, au premier degré ? On hésite quand même !

Yves-Charles Zarka, directeur de recherches au CNRS, a dirigé un ouvrage « L’Islam en France », en collaboration avec une soixantaine d’intellectuels vivant en France. Ce livre est paru en 2004 aux PUF. Dans une interview du 10 mars 2004, il déclare : « En terre d’islam, toute approche interprétative du Coran est passible de la peine de mort. Il existe bien des réformateurs de l’islam, mais ils sont tous exilés en Occident ». Et il ajoute : « Quelques dogmes de l’islam devraient tomber : en particulier… celui qui interdit toute véritable interprétation du texte ».

Il faut reconnaître que de nouveaux ocurants de pensée se dessinent chez certains penseurs religieux musulmans. Cette recherche consiste à ouvrir un espace à une véritable exégèse du texte coranique. Il s’agit de replacer le texte dans le contexte historique où il a vu le jour ; ce qui lui donne un éclairage nouveau. La visée n’est pas d’édulcorer le texte fondateur, mais de faire apparaître dans toute sa pureté, l’inspiration qui l’a produit. Cette ligne de pensée parviendra-t-elle à s’imposer ? Réussira-t-elle à gagner les esprits des partisans d’une ligne traditionnelle ?

Nous sommes devant un problème fondamental : remplacer le Coran dans sa « contextualité » signifie que l’on entretient avec lui un nouveau type de rapport, une nouvelle façon de l’aborder. Ce texte, donné directement par Dieu, garderait de fait en lui les marques du véhicule humain qui l’a reçu. Il faudrait alors compter avec l’intermédiaire : l’homme, l’histoire, la culture et le langage de l’époque, etc. Texte inspiré venant de Dieu, mais aussi texte reçu par un homme, dans toute son humanité !

Le lecteur aura peut-être l’impression de se retrouver loin du fait d’actualité qui est signalé au début de cette petite chronique. Des liens, pourtant, les unissent. En tout cas, il devient de plus en plus difficile d’accepter que des chrétiens, en terre d’islam, soient obligés de se cacher – parfois de s’exiler – pour pratiquer leur foi, alors que les croyants musulmans peuvent, dans les pays chrétiens, pratiquer leur foi en otute liberté. On comprend que, dans ce contexte général, les convertis au christianisme venant de l’islam s’exposent à de véritables dangers, même en France.

Le Cardinal Kasper, qui vient de participer au sommet des religions à Moscou, invité par le Patriarche Alexis II, a déclaré solennellement : « Nous sommes ici pour dire que la violence au nom de DIeu est une insulte à Dieu et à toute religion véritable ».

Mgr Guy-Marie Bagnard, 14 juillet 2006