Aux heures d’incertitude : une figure de sainteté sacerdotale

Alors que l’Église nous invite à prier pour les vocations sacerdotales, en ce dimanche dit « des vocations », je voudrais rappeler quelques événements d’une histoire encore proche et qui ont profondément marqué notre temps. Ils expliquent la grandeur de la vocation sacerdotale et la détermination de l’Église à la promouvoir partout dans le monde. Ils expliquent aussi pourquoi la prière pour les vocations occupe une place privilégiée dans la vie spirituelle de tout chrétien.
Au mois de juillet 1941, dans le Camp d’Auschwitz, s’est déroulée un scène surréaliste ! La veille, un prisonnier s’était évadé du Camp. Le lendemain matin, tous les prisonniers avaient été rassemblés ; dix d’entre eux étaient sélectionnés pour mourir dans le bunker de la faim, en représailles pour l’évadé qui n’avait pas été retrouvé !
La peur et l’effroi avaient figé les prisonniers dans un silence exceptionnellement tragique. Alors un homme s’était détaché des rangs. Il s’avançait lentement, au risque d’être tué sur place par les gardiens S.S. Arrivé devant le colonel qui vociférait, il adressa calmement sa demande :
« Je voudrais mourir à la place du prisonnier Gajowniczeck ; il a une femme et des enfants. Moi, je n’en ai pas !  » – Qui est-tu ? hurle l’officier. – Je suis prêtre catholique !  »
En cet instant sublime, l’homme faisait corps avec son sacerdoce. Pour lui, décliner son identité, ce n’était pas dire son nom, ni sa nationalité, ni ses origines. C’était dire : « je suis prêtre catholique ».
Le geste qui le conduisait à vouloir remplacer un condamné à mort, totalement inconnu de lui, avait sa racine dans son coeur de prêtre. En cette minute, l’homme n’était que prêtre, totalement prêtre. La source qui lui inspirait le sacrifice de sa vie provenait de son sacerdoce ! Il voulait mourir comme prêtre.
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Trente ans plus tard, en octobre 1971, se tenait à Rome le Synode des Évêques dont le sujet était « la justice dans le monde » et « le ministère sacerdotal ». A mi-parcours du synode, le dimanche 17 octobre, était célébrée sur la Place Saint-Pierre la béatification de celui que l’histoire avait fini par faire sortir de l’obscurité : Maximilien Kolbe, religieux, prêtre franciscain.
Le contexte ecclésial était alors très particulier. On était en pleine crise. Les départs de prêtres se succédaient. Les entrées au Séminaire étaient en chute libre. Les séminaires avaient commencé de fermer leurs portes. Le célibat sacerdotal était vivement contesté. Les journaux annonçaient déjà que le Saint-Père, à la demande des évêques, pourrait bien envisager l’ordination sacerdotale de « viri probati » mariés !
C’est dans ce contexte que le Pape Paul VI offrait à l’Église la figure du bienheureux Maximilien Kolbe comme modèle de sainteté sacerdotale. Quelques jours avant la béatification, le Cardinal Woytyla, archevêque de Cracovie, sur le territoire duquel se trouve le camp d’Auschwitz, avait présenté la vie du Père Kolbe dans la salle de presse du Saint-Siège. Il avait ainsi conclu sa conférence :
« Ce n’est pas un hasard, mais un signe du temps, que ce prêtre mort en 1941, à l’âge de 47 ans, dans un bunker de la faim, à Auschwitz-Oswiecim, soit promu bienheureux au cours de ce synode qui a pour but de spécifier le sens du ministère sacerdotal. Aux questions plus ou moins abstraites qui s’accumulent, voici une réponse concrète, cet homme en chair et en os, qui ne se paya pas de mots et sut aller jusqu’au bout de ses engagements, en payant « sang pour sang ». Nous venons de l’interpeller, mais au fond, c’est lui qui nous interpelle, en nous mettant, peut-être au pied du mur. Il ne suffit pas de le voir dans la gloire du Bernin. Demandons-lui, dans le secret de nos coeurs, ce qu’il a à nous dire, à chacun de nous personnellement. »
Quelques lignes plus haut, il avait dit comme pour apporter déjà une réponse à l’interrogation que soulevait le climat tourmenté d’alors :
« L’héroïsme n’est certes pas à la portée de tous, mais renoncer à y tendre, ne serait-ce pas un échec ? La réponse aux questions qui nous assaillent et nous angoissent, ne se situerait-elle pas dans le dépassement par « en-haut », la grâce suppléant à ce que la nature ne saurait atteindre ?  »
« Dépassement par « en-haut » » ! Ainsi était indiqué le chemin sur lequel l’Église catholique allait résolument marcher dans les années qui allaient suivre. Au lieu de s’en tenir à des solutions de type fonctionnel, organisationnel, issues d’analyses socio-politiques, l’Église privilégiait la dimension théologique et mystique. Il s’agissait de « garder intégralement ce don absolu par lequel le prêtre se consacre à Dieu » (Message de clôture du Synode).
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En relisant dernièrement les Entretiens de Jean Guitton avec Paul VI, je suis tombé sur cette conversation datée du 18 septembre 1969 :Paul VI : « Ce qui fait qu’un jeune homme hésite avant d’entre au séminaire, c’est qu’on ne sait plus pourquoi on se fait prêtre. Il faudrait restaurer ce que je puis nommer la finalité du sacerdoce ! Comment un laïc voit-il les moyens de conjurer cette crise, surtout chez vous ?  »
Jean Guitton : « Mao enseigne à des millions de jeunes la pauvreté, la chasteté, l’obéissance. Et nous parlons de liberté, d’épanouissement humain. »
Paul VI : « Oui, seules les vertus héroïques parlent à l’âme. Ce qui plaît dans l’engagement au célibat, c’est le désir d’un effort presque surhumain, d’un engagement total. »
Autrement dit, dans l’esprit du Pape, les orientations futures se dessinaient déjà sans ambiguïté. Laisser se dissoudre dans la facilité le ministère catholique, c’était méconnaître le sens de l’Absolu enraciné dans le coeur de l’être humain ; c’était disqualifier les Jeunes en pensant qu’ils ne pourraient plus marcher sur les traces de leurs aînés ; que, pour la première fois dans l’histoire, ils étaient devenus incapables de tout quitter, en se consacrant sans retour à un appel venu d’en-haut.
On admettait bien que le jeune, dans la Chine de Mao, offrît sa vie à l’idéal de justice et de fraternité du communisme, mais on doutait qu’un jeune d’Europe pût suivre le Christ dans la radicalité évangélique. Maximilien Kolbe montrait le contraire et de quelle façon ! L’Église, en le désignant, affirmait la force souveraine de l’Appel tout autant que la grandeur de la réponse.
C’est à cette école que fut formé Karol Woytyla. Le régime nazi et la dictature communiste, qu’il connut successivement, lui révélèrent la fécondité du sacrifice. Il le dit dans son livre-témoignage : « Ma vocation : don et mystère » :
« Mon sacerdoce, dès son origine, explique-t-il, s’est situé par rapport au grand sacrifice de nombreux hommes et de nombreuses femmes de ma génération. (…) Par leur sacrifice sur le grand autel de l’Histoire, ces personnes ont contribué à la réalisation de ma vocation sacerdotale. Elles m’ont, en quelque sorte, introduit sur cette route, me faisant voir que la dimension sacrificielle est la vérité la plus profonde et la plus essentielle du sacerdoce du Christ. »
Ce n’est pas en banalisant la figure du prêtre qu’on la multipliera et qu’on la fera aimer. C’est, au contraire, en allant sans détour à ce qui en fait le coeur qu’elle parlera d’elle-même et qu’elle mettra une nouvelle jeunesse en mouvement. Paul VI, lors de la béatification de Maximilien Kolbe, le disait sous cette forme : « Je suis prêtre catholique et c’est pourquoi j’offre ma vie pour sauver celle des autres »

Mgr Guy-Marie Bagnard, 23 avril 2004