ADIEU

Ce n’est pas la première fois que se célèbrent, dans le diocèse, les funérailles d’un prêtre, engagé dans l’exercice de sa charge pastorale. Malheureusement ! … Mais c’est la première fois qu’une telle liturgie survient à la suite d’un accident aussi effroyable ! Être heurté de plein fouet par un véhicule qui roule à contre-sens sur l’autoroute ne vous laisse quasiment aucune chance de survivre, surtout quand on se trouve dans une voiture légère face à une autre bien plus puissante. Choc terrible ! La mort est instantanée. En une fraction de seconde, la vie disparaît. On ne ressent rien ! Mais quelle souffrance pour ceux qui restent et quel sentiment d’injustice !
Bien que ces circonstances dramatiques fussent connues de tous et qu’elles étaient en toile de fond à notre assemblée, la célébration s’est déroulée dans une grande paix. Le climat était empreint de noblesse et d’un profond recueillement ! Comment ne pas percevoir la douleur ? Elle était palpable. On la lisait sur les visages : chez les parents, les frères et soeurs du Père Jean-Bernard, les membres de la Fraternité de Marie Reine Immaculée, les paroissiens et amis, les jeunes profondément atteints, les nombreux prêtres… C’est sûr, l’assistance était bouleversée !
Mais la foi était plus puissante que les larmes ! Les textes bibliques nous ont rappelé l’Événement évangélique majeur : le Christ ressuscité a ouvert à l’humanité un passage au-delà de la mort. « Mourir » n’est pas sombrer dans l’abîme du vide ; ce n’est pas se cogner à l’absurdité du néant. La mort est une porte qui donne sur la Lumière. C’est dans de tels moments que la foi apparaît dans sa splendeur nue. Elle révèle sa puissance au-delà des raisonnements qui s’effondrent.
Devant celui qui est allongé dans la mort, les mots n’ont plus prise sur la réalité ; c’est pourquoi le Croyant se tient silencieux ! Silencieux, mais non pas inerte ! Car il refait en son être intérieur le chemin emprunté par Abraham, le Père de tous les croyants : « Espérant contre toute espérance, il crut » (Ro 4, 18). Il marche à la suite de Moïse : « Comme s’il voyait l’invisible, il tint ferme !  » (He 11, 27). La fermeté du croyant est liée au regard qui voit au-delà du visible. La foi, disait André Frossard, permet à l’intelligence de « vivre au-dessus de ses moyens ».
L’itinéraire du Père Jean-Bernard n’a pas été rectiligne. Sa famille a beaucoup compté dans la construction de sa personne. Plus tard, le scoutisme a tenu une grande place ! C’est là que se sont affermis le sens et la joie de servir. Désireux de devenir prêtre, il a frappé à la porte des Nouvelles Communautés. Cette recherche était le signe que notre Eglise en France connaissait de profonds changements et même – osons le mot ! – de véritables bouleversements.
Pour des jeunes, aspirant à donner leur vie, l’épreuve la plus dure à surmonter est sûrement celle de la désunion, comme il en va dans toute famille. Le Père Jean-Bernard s’est placé sous le signe de Marie en entrant dans la Fraternité de Marie Reine Immaculée. Puis, il a découvert la figure de saint Pierre Chanel, un aîné qui, lui aussi, avait déposé son être de prêtre entre les mains de Marie : il lui ressemblait par sa douceur, sa simplicité, sa bonté. Nul doute qu’entre eux s’était nouée une amitié spirituelle profonde. Depuis un an, il était devenu le fervent initiateur du futur spectacle : « le Bressan du bout du monde ».
Le Père Jean-Bernard n’aimait pas attirer les regards sur lui. Il préférait travailler dans l’ombre, vivant presque naturellement le mystère de Nazareth, là où Jésus, en présence de Marie, grandissait inconnu de tous, dans la plus complète obscurité.
À Montrevel, il a fait la découverte de la vie paroissiale et il s’y est engagé à fond ! Il était heureux d’être curé. Il avait vraiment trouvé sa place. Car il avait réalisé que c’est le lieu où l’on rejoint le peuple. C’est là que se déroule la vie ordinaire des gens, là que se rencontrent les petits et les grands, les malades et les bien-portants, les croyants et les incroyants ! Tout le monde, sans exception ! On ne les choisit pas, on ne se les donne pas : ils vous sont donnés comme un cadeau par Dieu qui envoie !
Le soeur du pasteur se dilate alors à la mesure des rencontres et des découvertes ! Il apprend à aimer gratuitement, car chez tous, il y a une beauté cachée. Le Père Jean-Bernard avait mis en avant l’Eucharistie et le Sacrement de la Réconciliation. Et l’on voyait déjà les soeurs se transformer, des germes apparaître ! Le curé – comme une mère de famille – apprend la patience. Il sait qu’il ne travaille que dans la durée.
Le prêtre jeune s’était coulé dans la paroisse comme un poisson dans son eau. Pourtant quelle différence entre son milieu d’origine et la terre de Bresse ! On ne peut quand même pas dire que Montrevel est un quartier de Versailles !
Où trouver des points de ressemblance entre ces deux lieux de vie ? Les mentalités, les cultures, les modes de vie ne se recoupent en rien. Et pourtant, il s’était implanté sur cette terre avec une grande facilité. Signe que les murs de séparation ne proviennent pas d’abord du milieu de vie, mais du soeur.
Il y avait eu, certes, les moments nécessaires d’adaptation, la découverte d’une région avec son histoire propre – son vocabulaire même – et ses habitudes ! Mais, avec les années, il avait pris les couleurs de la terre qu’il avait épousée. Rien ne dénonçait ses origines.
Quelle précieuse expérience chez les paroissiens quand ils se sentent alors aimés par quelqu’un qui n’est pas de « chez eux » et qu’ils vérifient concrètement que celui-là est venu gratuitement pour eux ! Ils découvrent le prêtre, sous sa véritable identité : un être qui est partout chez lui, parce qu’il est l’envoyé de Jésus. Par appel du Christ et de l’Église, tout homme devient son frère !
Ne s’est-il pas produit quelque chose de semblable avec Pierre Chanel quand il arrivait à Futuna. L’expérience du missionnaire recouvre les mots des chrétiens des premiers siècles : « Toute terre étrangère leur est une patrie ».
Il ne sera pas resté très longtemps parmi nous ! Suffisamment pourtant pour nous laisser un message d’une grande portée : le sens et l’amour de l’Église. Je ne crois pas me tromper en pensant que ce qui l’a fait le plus souffrir, c’était les divisions ! Il ressentait plus que d’autres les effets dévastateurs des oppositions ! C’est pourquoi il s’employait, avec persévérance, à accomplir le voeu du Seigneur : « Que tous soient Un, Père, comme Toi et Moi, nous sommes Un. »
Comme Pierre Chanel, il n’aura pas eu le temps de recueillir le résultat de son travail. Mais si nous regardons encore l’ampleur des conversions qui suivit la mort du saint Patron de l’Océanie, nous pouvons être assurés qu’avec ce prêtre qui aujourd’hui disparaît, une pluie de grâces se répandra sur « sa » Paroisse, sur « sa » Fraternité, sur « son » Diocèse, sur l’Église !

Mgr Guy-Marie Bagnard, 30 mai 2003