4 – Charles DEMIA

Charles DEMIA : un maître exemplaire

(On dit parfois que) l’école populaire date de la Révolution française. On a déjà répondu à cette fanfaronnade. Nous ne referons pas la démonstration, mais il nous plaît de rapporter ici ce que fit à Lyon, au dix-septième siècle, un contemporain de l’immortel bienfaiteur du peuple, le bienheureux Jean-Baptiste de la Salle. Les extraits qui suivent sont empruntés à l’analyse d’une étude récente de M. G. Compayré, analyse publiée par la Semaine de Lyon. Nous ferons remarquer qu’une Vie de M. Démia dont il va être parlé, parut en 1827. Elle avait pour auteur M. l’abbé Faillon. Celui-ci s’était servi d’un travail antérieur, resté inédit, que possède la Supérieure des S?urs de Saint-Charles. Ce manuscrit a pour auteur l’abbé Perrin Belin, docteur en théologie de l’Université de Toulouse. Il est divisé en quatre livres et cinquante-six chapitres et compte 200 pages in-4° d’une écriture compacte. Il a été rédigé dans les dernières années du dix-huitième siècle.

A l’égal de Jean-Baptiste de la Salle

Il y a entre Charles Démia et J.-B. de la Salle plus d’un trait de ressemblance. Ils ont, l’un et l’autre, travaillé à la même oeuvre scolaire. Mais Démia a sur la Salle l’avantage de l’avoir devancé d’une dizaine d’années dans la plupart de ses idées et de ses actes. Il lui est supérieur en ce qu’il a pris souci de l’instruction des filles autant que de celle des garçons. Pour le reste, il l’égale tout au moins. Comme la Salle, il s’est dépouillé de son patrimoine pour en faire don aux écoles. Comme lui, issu d’une famille riche qui tenait un rang assez élevé, il a renoncé à la vie mondaine et il s’est mis tout entier au service des pauvres gens. Comme lui, il a tendu la main ; il a mendié l’argent des riches pour accroître les ressources des pauvres. Avec un dévouement patient, infatigable, avec un zèle d’apôtre, il a recruté des instituteurs et des institutrices ; il les a réunis en communauté et il a établi des séminaires qui étaient des commencements d’écoles normales. Avec un grand sens pédagogique, il a rédigé des avis, dressé des règlements scolaires qui ont leur prix. Et tout cela, il l’a fait avant la Salle puisque son oeuvre, va de 1665 à 1689, tandis que la Salle n’a commencé la sienne qu’en 1681.

Le renoncement au monde et la formation sacerdotale

Charles Démia était né à Bourg-en-Bresse, le 3 octobre 1636. Héritier d’une fortune assez considérable, il aurait pu aisément se pousser dans le monde, et ses biographes racontent qu’à vingt ans il reçut des offres brillantes de mariage. Mais de bonne heure, son esprit sérieux et méditatif, un goût prononcé pour la solitude, une foi religieuse intense le détournèrent du monde.

Démia reçut la tonsure à Lyon, en 1654. C’est seulement en 1660 qu’il entra au Séminaire de Lyon, que venait de fonder un élève d’Olier, Damien Hurtevent. Peu de temps après il partait pour Paris. Il y passa trois ans, d’abord au Séminaire des Bons-Enfants et de Saint-Nicolas du Chardonnet, puis à Saint-Sulpice, sous la direction de M. Tronson. Il fut ordonné prêtre le 14 mai 1663. Lyon l’attirait, Lyon, dont il disait plus tard qu’il ne lui manquait que des écoles, « ce dernier trait de beauté », pour être une ville parfaite.

Travailler au progrès de l’éducation

De 1665 à 1689, date de sa mort, Démia n’eut pas d’autre souci que de travailler au progrès de l’éducation, soit en ouvrant des écoles nouvelles, soit en règlementant celles qui existaient déjà, soit en essayant de leur préparer des maîtres capables et de leur fournir de bonnes méthodes d’enseignement. Nommé directeur des écoles du diocèse, armé à ce titre de pleins pouvoirs pour administrer l’instruction dans toute l’étendue de Lyon, il fut, pendant vingt ans, une sorte de directeur général de l’enseignement primaire, un ministre de l’instruction publique au petit pied.

Une reconnaissance unanime

Peu à peu tout le monde fut conquis ; les autorités ecclésiastiques et civiles, et surtout les familles et les enfants. Vers 1680, Démia semble avoir été entouré à Lyon d’une véritable popularité. Séduits par sa douceur, par sa bonté familière, les enfants le respectaient et l’aimaient ; ils le suivaient et s’entretenaient avec lui par les rues. Les parents appréciaient chaque jour davantage les bienfaits de l’éducation donnée à leurs fils et à leurs filles.
Voici un trait qui le prouve bien : « Il se jeta à ses genoux et lui demanda pardon »
« Le fils d’une lavandière, après être sorti du tribunal de pénitence, se rendit promptement à la maison pour y trouver sa mère. Ne l’ayant pas rencontrée, il courut au bateau où elle se tenait de coutume, et là, l’ayant aperçue au milieu des autres lavandières, il se jeta à ses genoux et lui demanda pardon dans des termes si touchants que toutes ces femmes en furent attendries jusqu’aux larmes. Surprises d’un changement si inattendu, – car l’enfant était très dérangé, – elles demandèrent à la mère quelle pouvait donc en être la cause.
Celle-ci l’ayant attribué aux écoles qu’il fréquentait, toutes ces femmes prirent une si grande estime pour ces établissements qu’elles vinrent ensuite, attroupées, mener leurs enfants, afin de les faire recevoir dans ces écoles qui faisaient devenir si sages, à ce qu’elles disaient… »

Une fin prématurée

Il ne fut pas donné à Démia de jouir longtemps du succès de ses efforts. Dès 1688, il sentit ses forces défaillir. Il voulait quitter le diocèse de Lyon et se serait réfugié volontiers au Séminaire des Bons-Enfants. En 1689, il se démit de ses fonctions de promoteur, ayant aggravé son mal en allant parcourir une dernière fois les villages de la Bresse. Il mourut le 23 octobre 1689, à l’âge de cinquante trois ans.

Une oeuvre durable

Lyon lui fit de belles funérailles. Tous les enfants, garçons et filles, des seize écoles qu’il avait réussi à fonder, au nombre de seize cents environ, suivirent son cortège. A chacun d’eux, par son ordre, on distribua un souvenir : aux garçons, une casaque ; aux filles, un tablier « en bourrat violet ». En outre, chaque enfant reçut une pièce de trois sols six deniers et une miche de deux liards. La bienfaisance de Démia lui survivait. Son oeuvre lui survécut aussi. Cinquante ans plus tard, en 1738, Lyon comptait vingt ou vingt-deux écoles des pauvres, conformes au type qu’il avait créé, et elles furent fréquentées par plus de quatre mille enfants. (Messager du dimanche – 1905)