3 – Mademoiselle Thérèse SOMMIER

« Quand on fait le bilan de la vie de Mademoiselle Sommier, on ne sait ce qu’il faut admirer le plus, de la solidité et de la vigueur de sa foi chrétienne, de la multitude de ses engagements dans l’Église et la Cité, ou du rayonnement de sa charité sur des personnes innombrables qui vinrent lui demander un peu d’attention et d’amour. Célibataire par vocation, sa vie fut d’une fécondité peu commune. »
C’est en ces termes que le Père Jean Mondésert, alors curé de la paroisse du Sacré-Coeur de Bourg, introduisit de l’homélie qu’il prononça aux funérailles de Thérèse Sommier, le 13 novembre 1973.
Cette figure marquante de Bourg et du diocèse de Belley-Ars était née en 1891 à Bourg-en-Bresse, où son père était professeur au Lycée Lalande, Thérèse Sommier fait de brillantes études secondaires au Lycée Edgar Quinet, qui la conduisent avec succès au baccalauréat. Et c’est hélas ! bien vite la déclaration de la Guerre de 1914-1918. Thérèse est tout de suite engagée comme infirmière à l’Hôtel-Dieu de Bourg : premiers et douloureux contacts quotidiens avec la souffrance et le chagrin, dure école du service et du dévouement où déjà s’expriment, auprès des blessés et de leurs familles, son active et compétente compassion. Elle se retrouvera d’ailleurs 25 ans plus tard infirmière-major, en ce même lieu, au cours de la Guerre de 1939-1940.
En 1920, qu’avec M. le Chanoine Perrotte, curé de Notre-Dame de Bourg, elle fonde, à l’adresse de l’actuelle Place des Lices, « la Maison de Jeunes Filles Sainte Cécile » dont elle sera, jusqu’en 1971, la responsable, le soeur et l’âme.

À Sainte Cécile
Sainte-Cécile : une pension où tant de jeunes filles, travaillant sur Bourg, ont vécu dans l’amitié des années qu’elles n’ont plus oubliées. Une ex-pensionnaire, Suzanne Feuillet, S?ur Marie-Pierre témoigne :
 » D’avril 1931 à octobre 1937, j’ai été « pensionnaire » à Sainte-Cécile, la maison d’accueil pour jeunes travailleuses que dirigeait Mademoiselle Sommier. On dirait aujourd’hui le « Foyer Sainte-Cécile ».
La vie y était simple, le confort un peu absent, le prix de pension peu élevé, à la mesure de nos petits salaires. Notre Directrice vivait très proche de nous, présidant à tour de rôle les deux longues tables du réfectoire. Les conversations étaient généralement très animées ; celles d’entre nous qui désiraient lui parler personnellement étaient facilement reçues dans son grand bureau plutôt sombre, malgré deux grandes fenêtres donnant sur la cour. Sa minuscule chambre à coucher était attenante à ce bureau…
Une année, où elle avait été très éprouvée par une méchante et tenace sciatique, elle était restée alitée plusieurs semaines. Chaque matin, après la messe de 7 heures à Notre-Dame, l’un ou l’autre des vicaires lui apportait la Communion. Après le repas du soir, nous allions trois ou quatre, par roulement, passer un moment près d’elle et sa conversation vive, dynamique, variée, nous subjuguait.
Mademoiselle Sommier priait beaucoup ; elle utilisait souvent le bréviaire, comme les prêtres. Sa foi n’était ni mièvre, ni sentimentale, mais forte, éclairée. Elle nous racontait qu’ayant décidé de consacrer quotidiennement un temps à la méditation, la première fois, elle avait ouvert l’Évangile au hasard et, tombant sur la généalogie de Jésus, avait eu l’envie de ne pas continuer, mais fidèle à sa résolution elle s’était reprise et, finalement, dans cette suite un peu aride des noms, elle avait trouvé de quoi alimenter sa réflexion et sa prière. Il nous est arrivé plus d’une fois de partager ce temps de prière, tôt le matin, dans son bureau.
Pour Mademoiselle Sommier, le Carême n’était pas qu’un mot ; elle s’imposait un jeûne sévère qui l’éprouvait car… elle avait très bon appétit ; au fil des semaines, nous la voyions maigrir mais, à Pâques, avec quelle allégresse elle chantait l’Alleluia de la Résurrection.
Dynamique, ouverte, s’intéressant à tout, sa culture était très étendue, notamment aux questions sociales. Pour ma part, je lui dois beaucoup, grâce en particulier aux cercles d’études qu’elle animait à Sainte Cécile, chaque quinzaine, en hiver ou à la Salle du Foyer au Bureau Diocésain. Nous avons étudié de manière approfondie l’encyclique  » Rerum Novarum « , les questions relatives au travail, au syndicalisme, au capitalisme, etc… sans oublier telle et telle Épître de saint Paul. C’était passionnant et je me souviens d’un thème travaillé, « Liberté et Obéissance » qui avait été particulièrement percutant.  »
De Sainte-Cécile, bien sûr, vont partir, pendant un demi-siècle, des initiatives et des actions dont Bourg et le diocèse vont largement bénéficier et d’abord la Paroisse N-D de Bourg.

À la Paroisse Notre-Dame
Le Père Jean Mondésert et le Père Joseph Delorme (qui fut vicaire à Notre-Dame de Bourg) ont été les témoins quotidiens de ces services :  » Elle ne respirait bien, disait-elle, qu’à l’ombre du clocher de Notre-Dame  » dont jamais elle ne consentit à s’éloigner.
Thérèse Sommier ne ménageait pas sa peine. Elle assurait volontiers l’accompagnement des chants au petit orgue au fond du ch?ur et même au grand orgue si l’organiste titulaire, M. Lenormand, n’était pas là. En son temps cela supposait beaucoup de prestations ; il y avait des funérailles nombreuses où, suivant la « classe », le jeu de l’orgue était imposé. Et les services funèbres de « 1e et 2e classe » étaient fréquents ! Elle protestait bien contre ces classes, mais venait quand même « pour éviter les histoires ».
Dirigeante de la chorale féminine et plus tard du ch?ur de chant – soucieuse de la gloire de Dieu qu’il fallait exprimer – elle trouvait encore le temps d’animer le « Patronage de filles », de diriger les colonies de vacances de 1927 à 1943 à l’Ermitage vers Arbois, d’assurer le catéchisme à un groupe d’enfants et, à l’appel du Père Cottard-Josserand, de travailler à l’organisation de l’Hospitalité de Lourdes « .
Une telle activité ne pouvait en effet se limiter à une paroisse. Suivons encore nos « témoins » dans l’évocation de cette activité diocésaine :  » Thérèse Sommier fonde en 1926 la Fédération Jeanne d’Arc « Les Semeuses », Mouvement qui deviendra en 1938 la J.A.C.F. (Jeunesse agricole féminine de France). Celles qui ont participé à la responsabilité fédérale de ces mouvements savent le nombre de déplacements, de conférences, de réunions diverses, de récollections, de retraites… qu’elle assura et anima. Pourtant, ne disait-elle pas qu’avant chaque prise de parole en public elle avait un trac terrible. On ne l’aurait pas cru en l’entendant s’exprimer avec aisance, chaleur, conviction, humour… et art de la répartie « .

L’action à la Prison
Mais, à Bourg, la Pension Sainte-Cécile est toute proche de la Maison d’Arrêt : symbole ? appel ? … L’animatrice de la pension de jeunes filles va trouver la Place des Lices et se donner – comme assistante sociale agréée – au service des marginaux qui sont emprisonnés. Le Père Delorme – qui fut lui-même aumônier de la prison en parle ainsi :
 » J’ai pu constater, dit-il, la grande charité de Thérèse auprès des prisonniers politiques – au lendemain de la guerre – ou de droit commun. Que d’interventions auprès des autorités ou des familles afin de soutenir d’encourager ces exclus ou leur passer telles ou telles lectures ou victuailles ! Sa réputation la mettait au-dessus de tout soupçon. Je me rappelle ces messes dominicales où, sur une espèce de petit biniou et avec sa voix de stentor, elle réchauffait les soeurs et aidait à prier. J’ai en particulier le souvenir de cet homme de Miribel, condamné à mort, que j’ai accompagné au peloton d’exécution aux Vennes. Il est mort après avoir assisté une dernière fois à la messe et en récitant son Notre Père. C’était Thérèse qui avait été l’artisan de la conversion de ce pauvre homme… et de beaucoup d’autres « .
Et le Père Mondésert ajoute : »S’il n’est pas possible d’évoquer les multiples aspects de son action dans ce milieu de souffrances, qu’il suffise de citer ce petit fait que nous n’avons connu qu’au jour de sa mort : elle n’hésita pas à passer auprès d’un condamné à mort la nuit qui précéda son exécution. »

Dans le domaine social, civique et politique
La période tragique de 1939 à 1945 va demander à notre amie l’élargissement du domaine de ses services. Thérèse Sommier reprend en 1939 une fonction d’infirmière-Major à l’Hôtel-Dieu de Bourg et, sous l’Occupation, la Résistance put compter sur le concours de son courage audacieux. Que de gens en détresse et de résistants de passage n’a-t-elle pas hébergés dans sa maison, ce qui lui valut d’être arrêtée elle-même pendant 24 heures.
Le Père Joseph Delorme nous rapporte un fait éloquent :  » Je le tiens du Père Émery, alors curé de Notre-Dame de Bourg : des maquisards, poursuivis par la Gestapo ou la Milice, étaient venus y trouver refuge. Et les allemands l’avaient appris. Un commando s’est présenté un soir pour fouiller la Maison Sainte Cécile. A l’étage, on arrive devant une chambre où couchaient des hommes du Maquis. Les Allemands veulent ouvrir la porte. Thérèse se colle les bras en croix, le dos contre la porte, en clamant à l’interprète allemand : « Ici c’est un dortoir où sont couchées des filles. Chez nous, Monsieur, des hommes bien élevés n’entrent pas dans une chambre où couchent des jeunes filles. » Et les soldats ennemis s’en vont. Le ton et la conviction s’étaient imposés…  »
Dès la fin de l’Occupation – septembre 1944 – commença pour Mademoiselle Sommier un « engagement politique ». A la Libération, elle fait partie d’un Comité d’Action chrétienne dont l’activité ne fut guère connue du public, mais qui fit un solide travail et empêcha beaucoup d’injustices dans cette période difficile et confuse. Élue au Conseil municipal de Bourg, elle y demeura pour trois mandats, dont deux comme adjointe au Maire. Cela souligne avec éclat l’autorité et la confiance dont elle était entourée de la part de ses concitoyens de Bourg où « elle figurait parmi les mieux élues », comme le précise M. Bernard Fonteneau… Et il ne lui manqua, en 1946, que trois centaines de voix pour être élue député MRP de l’Ain, avec M. Dominjon.
Et nous noterons ce fait éloquent : c’est pour assurer le renouvellement des structures et la montée des jeunes qu’elle refuse de se représenter une quatrième fois ! Elle avait lancé très tôt dans l’Ain « l’Union féminine civique et sociale », Mouvement de promotion de la femme, où elle milita activement. Et Paul Barberot, qui travailla avec elle au plan municipal, rappelle comment elle s’était préparée à cette tâche, « étudiant les problèmes sociaux économiques, civiques à la lumière de sa foi ». Il poursuit :  » Elle savait faire comprendre et convaincre ; elle affrontait avec bienveillance, mais aussi avec rigueur, toute discussion avec ceux qui partageaient sa pensée enrichie de celle de Marc Sangnier, comme avec ceux qui s’y opposaient. Et elle parvenait à convaincre. Elle a tenu le bureau d’Aide Sociale de la Ville agissant, là comme ailleurs, en toute équité sans ménager ceux qui, dans un sens ou un autre, avaient tendance à exagérer ».
Et c’est à cette époque qu’elle trouva encore la possibilité de contribuer avec le Père Mondésert, F. Moccozet et leur équipe à la création du journal « Voix chrétienne » qui devait devenir « Voix de l’Ain ». Secrétaire du Conseil d’Administration de ce journal, elle y mit même la main par le billet spirituel qu’elle signait « Terso ». Faut-il ajouter qu’elle ne refusa pas d’aller porter la contradiction publique à des conférences anticléricales qui lui donnaient l’occasion de porter témoignage de sa foi, en y exerçant sa verve et son éloquence naturelle.
L’énergie de Thérèse Sommier s’exprimait aussi dans des moments de colère mémorables. « A Sainte-Cécile, par exemple, lorsque les lavabos ou les toilettes étaient bouchés par suite de la négligence ou de l’insouciance des pensionnaires… », nous disait récemment telle ancienne Cécilienne. « Elle avait son franc-parler, ajoute le Père Delorme, vicaire de Notre-Dame ; elle n’envoyait pas dire ce qu’elle avait à dire et ses éclats de voix dans les couloirs de la Cure contre tel ou tel résonnent encore dans ma mémoire ». Et il ajoute : « J’ai eu à visiter et à accompagner de longs mois Thérèse Sommier à la clinique du Docteur Convert, située alors rue Bourgmayer, où elle souffrait d’un cancer. Par quel moyen s’en est-elle sortie ? Je me le suis toujours demandé. Mais j’ai aussi pensé que sa force d’âme, soutenue par la prière et les sacrements, ont été la cause de sa guérison. Je l’ai vue alors craquer sous la douleur, puis prier et se ressaisir. Elle put alors reprendre sa tâche. C’est le souvenir d’elle le plus ancré dans ma mémoire. »

Une vie exemplaire s’achève…
En 1971 Thérèse Sommier quitta Sainte Cécile qui allait changer de destination. Dans ces murs où elle avait accueilli ses parents âgés et reçu tant et tant de petits, d’humbles, de marginaux, de pauvres en quête d’une aide, d’un appui, d’une intervention, d’un conseil, quels souvenirs ne laissait-elle pas !
Et c’est à l’Hospice de la Charité – comme on disait alors – c’est dans cette Maison de retraite qu’elle passa les deux dernières années de sa vie terrestre. Elle y vécut au milieu des « modestes » dont elle partageait les épreuves de santé et sa dernière action missionnaire fut d’y susciter la création d’une équipe de « Vie Montante » pour les résidents de cette maison où le deuxième mardi de décembre, elle remit à Dieu sa grande âme, fortifiée par le sacrement de l’onction des malades qu’elle avait voulu recevoir dans toute la lucidité de sa foi.

… et nous laisse d’éloquents témoignages
– Témoignage d’une foi sans faille, solidement enracinée dans un amour très personnel de Jésus-Christ, alimentée par la prière ardente, la messe quotidienne, la méditation de la Parole de Dieu. De sa sainte Patronne, elle avait appris que l’essentiel de la foi était l’accomplissement fidèle de la Volonté Divine dans sa vie.
– Témoignage d’amour de l’Église. Il lui arrivait certes de protester, avec son énergie et son sens critique bien connu, contre certaines lenteurs ou lourdeurs d’Église. Mais elle se réjouit des décisions du Concile Vatican II ainsi que, sur un autre registre, des écrits du Père Teilhard de Chardin, par exemple. Elle ne voulut être que l’humble fille de cette Église, loyalement fidèle à son enseignement et docile, jusque dans les détails, à ses directives.
– Témoignage de sa charité au service de tous et présente au quotidien dans les services de la société et de la Cité comme auprès des plus humbles et des plus déshérités.
– Témoignage de sa pauvreté évangélique. Dans un temps, avide de richesses et d’honneur, elle ne fit pas carrière, ni fortune, ne laissant à sa mort qu’un peu d’argent pour ses obsèques, mais ayant partagé sans cesse avec tous les démunis. Et quelle humilité ! Titulaire de récompenses nationales : Croix de Guerre, Médaille de l’Éducation surveillée, Mérite diocésain, elle n’en fit jamais ostentation… et on ne les retrouva même pas dans ses placards.
– Témoignage de sa mort courageuse préparée par sa fidélité quotidienne aux appels de Jésus-Christ et acceptée vaillamment, le regard fixé sur le crucifix, dont jamais elle ne se séparait.
Merci Seigneur d’un tel exemple ! Que votre Bonté fasse fructifier en notre monde d’aujourd’hui la semence de Vie qu’a été la personnalité et l’oeuvre de Thérèse Sommier.

Le texte ci-dessus a été rédigé en 1992 par M. Paul Vignand, à partir de l’homélie des funérailles prononcée par le P. Jean Mondésert (publiée dans EPA du 7 septembre 1990) et de témoignages oraux. Pour sourire, on peut lire dans l’Histoire du diocèse de Belley, de Louis et Gabrielle Trenard (Beauchesne 1978, p. 254) le nom de Melle Sommier sous le titre de… l’abbé Sommier !