Q – INSTRUCTION POUR LA MISSION par le Bienheureux François de Laval

220PX-_1 Le 8 décembre dernier, solennité de l’Immaculée Conception de la Vierge Marie, nous avons également fêté le trois cent cinquantième anniversaire de l’ordination épiscopale (1658) de Mgr François de Laval (1623-1708) dans la chapelle aujourd’hui disparue de la Vierge dans l’abbaye de Saint Germain des Prés à Paris. Il fut le premier vicaire apostolique en Nouvelle France au XVII° siècle (1659-1674) puis le premier évêque de Québec (1674-1685), béatifié par Jean-Paul II en 19Il fait partie de ces missionnaires suscités par le Seigneur rassemblés et dynamisés par les Pères jésuites et qui, quittant tout, partirent évangéliser d’autres continents, en Asie ou en Amérique.

Les archives à Québec conservent un Monitum de 1668 rédigé par Mgr de Laval au sujet de la vie missionnaire. Il y a rassemble quelques recommandations qu’il donne à deux prêtres, Claude Trouvé et François de Salagnac, qui doivent aller en mission auprès des Iroquois situés sur la côte nord du lac Ontario. Cette instruction mérite d’être reprise car le style en est alerte et elle reste d’une surprenante actualité.

« 1°/ Qu’ils se persuadent bien qu’étant envoyés pour travailler à la conversion des infidèles, ils ont l’emploi le plus important qui soit dans l’Eglise ; ce qui doit les obliger, pour se rendre dignes instruments de Dieu, à se perfectionner dans toutes les vertus propres d’un missionnaire apostolique, méditant souvent à l’imitation de saint François Xavier, le patron et l’idée des missionnaires, ces paroles de l’Evangile : ‘Quid podest homini si universum mundum lucretur, anima vero sua detrimentum patiatur ?’ ‘Que sert donc à l’homme de gagner le monde entier, s’il se perd ou se mine lui-même ?' »

Le Bx François de Laval tout en soulignant l’importance de la tâche d’évangélisation qui a pour but la conversion se préoccupe que cette tâche n’absorbe cependant pas les missionnaires au point de leur faire négliger leur propre conversion et salut. Dans ce « travail », il propose sans hésiter le modèle qu’est le saint jésuite François Xavier.

« 2°/ Qu’ils tâchent d’éviter deux extrémités qui sont à craindre en ceux qui s’appliquent à la conversion des âmes : de trop espérer ou de trop désespérer. Ceux qui espèrent trop, sont souvent les premiers à désespérer de tout à la vue des grandes difficultés qui se trouvent dans l’entreprise de la conversion des infidèles, qui est plutôt l’ouvrage de Dieu que de l’industrie des hommes. Qu’ils se souviennent que la semence de la parole de Dieu fructum affert in patientia. ‘Ce qui est dans la bonne terre, ce sont ceux qui, ayant entendu la Parole avec un coeur noble et généreux, la retiennent et portent du fruit par leur constance’ (Lc 8, 15). Ceux qui n’ont pas cette patience sont en danger, après avoir jeté beaucoup de feu au commencement, de perdre enfin courage et de quitter l’entreprise ».

Une position équilibrée se dégage ici, la conversion est de Dieu tout en nécessitant aussi la collaboration de l’homme. Il faut donc attendre les fruits comme on attend la grâce de Dieu : avec patience. La déception est grande si l’on attend les fruits à la seule mesure de notre zèle ou de notre travail. D’autant plus que la tâche est ardue.

« 3°/ La langue est nécessaire pour agir avec les « sauvages » (1) ; c’est toutefois une des moindres parties d’un bon missionnaire, de même que dans la France, de bien parler français n’est pas ce qui fait prêcher avec fruit ».

Grâce aux dictionnaires et aux grammaires qu’ont composés les missionnaires partis de France au XVII°, on peut aujourd’hui reconstituer des langues qui seraient sans cela perdues. Il faut pourtant distinguer efficacité et fécondité. Cette recommandation doit être prise dans un sens très large. S’il faut certes rejoindre celui à qui on s’adresse, cet « aller vers » n’est que la condition préalable, nécessaire de la fécondité et non pas les fruits eux-mêmes.

« 4°/ Les talents qui font les bons missionnaires sont :
1/ Etre rempli de l’Esprit de Dieu. Cet Esprit doit animer nos paroles et nos coeurs. Ex abundanta cordis os loquitur, ‘c’est du trop-plein du coeur que parle sa bouche’ (Lc 6, 45).
2/ Avoir une grande prudence pour le choix et l’ordre des choses qu’il faut faire, soit pour éclairer l’entendement, soit pour fléchir la volonté ; tout ce qui ne porte point là sont paroles perdues.
3/ Avoir une grande application pour ne perdre pas les moments de salut des âmes et suppléer à la négligence qui souvent se glisse dans les catéchumènes : car comme le diable de son côté evenit tanquam leo rugiens, quaerens quem devoret, ‘le diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer’ (1 P 5, 8), ainsi faut-il que nous soyons vigilants contre ses efforts avec soin, douceur et amour.
4/ N’avoir rien dans notre vie et dans nos moeurs qui paraisse démentir ce que nous disons ou qui mette de l’indisposition dans les esprits et dans les coeurs de ceux qu’on veut gagner à Dieu.
5/ Il faut se faire aimer par sa douceur, sa patience et sa charité et se gagner les esprits et les coeurs pour les gagner à Dieu ; souvent une parole d’aigreur, une impatience, un visage rebutant, détruiront en un moment ce que l’on avait fait en un long temps.
6/ L’Esprit de Dieu demande un coeur paisible, recueilli et non pas un coeur inquiet et dissipé. Il faut un visage joyeux et modeste, il faut éviter les railleries et les ris déréglés et généralement tout ce qui est contraire à une sainte et joyeuse modestie. Modestia vestra nota sit omnibus hominibus. ‘Que votre modération soit connue de tous les hommes’ (Ph 4, 5) »

La bonne volonté ne suffit pas, la tâche missionnaire suppose un ordre : une vie spirituelle qui nous remplit et déborde, puis des actions et des paroles coordonnées, savoir attendre le moment de la personne évangélisée sachant que la lutte n’est pas seulement une lutte naturelle mais proprement surnaturelle, la réalité de cette lutte ne doit pas nous conduire à utiliser d’autres moyens que ceux de l’Evangile : soin, douceur, amour. La tâche missionnaire invite à la cohérence de vie la plus stricte : s’il est nécessaire d’attirer à soi, c’est pour attirer à Dieu. La joie évangélique, profonde, inaltérable est au coeur de la fécondité missionnaire.

« 5°/ Leur application dans l’état présent où ils se trouvent sera de ne laisser mourir autant qu’il sera possible aucun « sauvage » sans baptême. Qu’ils prennent garde néanmoins d’agir toujours avec prudence et réserve dans les occasions à l’égard des baptêmes des adultes et même des enfants hors des dangers de mort ».

Si la volonté de salut anime le coeur du missionnaire, il ne doit cependant pas agir dans la précipitation. Les Pères jésuites étaient très circonspects pour administrer le baptême. Les catéchumènes étaient longuement éprouvés avant d’être baptisés. On n’entre pas d’un coup dans la richesse de l’Evangile et les étapes sont nécessaires.

« 6°/ Dans le doute qu’un adulte aura été autrefois baptisé, qu’ils le baptisent sous condition, et pour assurer davantage son salut, qu’ils lui fassent faire en outre une confession générale de toute sa vie, l’instruisant auparavant, des moyens de la bien faire ».

La tâche missionnaire est sérieuse et elle concerne toute la vie de celui à qui elle s’adresse.

« 7°/ Qu’ils aient un grand soin de marquer par écrit les noms des baptisés, des pères et mères et même de quelques autres parents, le jour, le mois et l’année du baptême ».

La conversion et le baptême ne sont pas des affaires purement privées, cela concerne aussi la communauté ecclésiale.

« 8°/ Dans les occasions, qu’ils écrivent aux Pères Jésuites qui sont employés dans les missions iroquoises pour la résolution de leurs doutes et pour recevoir de leur longue expérience les lumières nécessaires pour leur conduite ».

« 9°/ Ils auront aussi un grand soin de Nous informer par toutes les voies qui se présenteront, de l’état de leur mission et du progrès qu’ils feront dans la conversion des âmes ».

« 10°/ Qu’ils lisent souvent ces avis et les autres mémoires des instructions que Nous leur avons données pour s’en rafraîchir la mémoire et les bien observer, se persuadant bien que de là dépend l’heureux succès de leur mission ».

Toute activité missionnaire n’est pas une oeuvre isolée. Les échanges d’expérience, les partages sur les moyens mis en oeuvre sont source d’encouragement et de dynamisme. Les communautés ecclésiales se fortifient au récit des progrès de l’Evangile dans les coeurs.




(1) Cette appellation des Amérindiens est courante chez les missionnaires du XVII° siècle. Elle indique un regard. En face du couple indien/blanc d’un Christophe Colomb, les français connaissent le couple sauvage/civilisé. Le premier est une distinction absolument invariable, indien on est, indien on reste, alors que le second envisage une évolution possible, le passage de l’état de sauvage à l’état de civilisé.


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Ceux qui voudraient approfondir leur découverte du Bx François de Laval et des autres fondateurs, les Pères jésuites, l’ursuline Marie Guyart de l’Incarnation, ou encore Marie-Catherine de Saint-Augustin, hospitalière de la Miséricorde de Jésus, pourront lire de Thérèse Nadea-Lacour, Carmelle Bisson, Hermann Giguère et Vincent Siret, l’ouvrage intitulé : Il suffit d’une foi : Marie de l’Eucharistie chez les fondateurs de la Nouvelle France. Anne Sigier, 2008. C’est le titre de ce livre qui a inspiré le thème de cette nouvelle année d’évangélisation dans le diocèse de Belley-Ars. Non seulement ce livre parle de ces français qui, au XVII° siècle, sont partis dans cette splendide aventure d’évangélisation d’un nouveau continent, mais encore, leurs expériences et leurs témoignages nous sont précieux en ce temps de re-fondation. On découvre progressivement que Marie de l’Eucharistie n’ont pas chez eux seulement une place, mais que la forme de la vie de ses fondateurs est tout à la fois mariale et eucharistique.

Texte présenté et commenté par le P. Vincent Siret, professeur au Séminaire d’Ars et Modérateur-adjoint de la SJMV.

Source : EPA n°21 du 19 décembre 2008